Politique

[Tribune] Du Maroc au Qatar, les pays arabes rêvent de puissance

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Mis à jour le 31 mars 2021 à 12h46

Par  Ali Moutaïb

Directeur associé au sein d'Hyperborée Advisors, expert en intelligence stratégique

Signature d’un mémorandum d’entente sur l’innovation et le développement des ressources en eau par Hammou Bensaadout, directeur général de l’eau au ministère marocain de l’Équipement, et Yechezkel Lifshitz, directeur général du ministère israélien des Ressources en eau israélien, à Rabat, le 22 décembre 2020

Signature d'un mémorandum d’entente sur l’innovation et le développement des ressources en eau par Hammou Bensaadout, directeur général de l’eau au ministère marocain de l’Équipement, et Yechezkel Lifshitz, directeur général du ministère israélien des Ressources en eau israélien, à Rabat, le 22 décembre 2020 © FADEL SENNA / AFP

En 2021, les pays du Maghreb et du Moyen-Orient ne veulent plus être dépendants d’États étrangers. Le Maroc, notamment, est en train de déployer une politique de puissance assumée.

La zone Maghreb et Moyen-Orient est souvent dépeinte comme instable. Elle passe en effet pour une région gangrenée par une multitude de maux et de fléaux, parmi lesquels les guerres, les désordres sociaux, le désespoir, l’islamisme… Pourtant, les développements géopolitiques qui y sont récemment intervenus autorisent désormais le recours à d’autres grilles de lecture.

Comme partout sur la planète, l’année 2020 y a ravivé la question de la souveraineté des États, de leur dépendance et des rapports de forces entre eux. Par leur activisme et leur détermination à élaborer puis à déployer une politique de puissance, certains pays passeraient même pour des cas d’école en cette période charnière des relations internationales.

Mouvements stratégiques

On a ainsi vu apparaître des formules telles que «néo-ottomanisme », « Sparte du Moyen-Orient », etc., destinées à qualifier les mouvements stratégiques de certains pays de la région. Bien que ces formules soient teintées d’un certain esprit orientaliste et semblent, de ce fait, limiter ou circonscrire les ambitions desdits pays, elles illustrent pourtant un changement progressif de paradigme.

Que l’on évoque les mouvements turcs en Mer Égée et en Libye, la politique énergétique ambitieuse de l’Arabie saoudite, la diplomatie sportive audacieuse du Qatar, la conquête spatiale des Émirats arabes unis, ou la diplomatie dynamique du Maroc, tous ces exemples sont révélateurs d’un début de prise de conscience, dans la région, de ce que recouvre la notion même de puissance.  Ces pays n’entendent plus se présenter comme des États nécessiteux et dépendants de l’aide et de l’expertise étrangères.

Au Maroc, de nouveaux leviers

Le Maroc est ainsi en train de définir, consciemment ou inconsciemment, une politique de puissance assumée. Les avancées significatives enregistrées ces derniers mois, telles que ses récents succès diplomatiques (reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur le Sahara occidental, reprise des relations diplomatiques avec Israël, arbitrage du dialogue libyen) et économiques (développement du gazoduc Maroc-Nigeria), s’inscrivent dans cette dynamique.

Le Maroc devrait développer davantage de lignes de commerce maritime, notamment vers l’Afrique de l’Ouest

Fort de cette diplomatie fructueuse, le Maroc devrait forger de nouveaux leviers de puissance en se penchant, notamment, sur le renforcement de l’axe atlantique avec les États-Unis, voire avec le Royaume-Uni ou l’Amérique latine, tant sur le plan militaire que dans le cadre du commerce maritime international. À cette initiative se conjugueraient plusieurs autres chantiers impulsés par le royaume, comme la construction du port Tanger Med.

Pour autant, cette orientation n’implique pas une mise à l’écart des autres régions du continent, au contraire. Le Maroc devrait développer davantage de lignes de commerce maritime, notamment à destination de l’Afrique de l’Ouest. Il s’agit pour Rabat de devenir une réelle puissance maritime régionale en renforçant sa position d’acteur de premier plan entre l’Afrique subsaharienne et des régions comme l’Europe, le Moyen-Orient ou le monde Atlantique.

Cette projection reflète l’esprit même de la politique maritime marocaine depuis le règne de feu Mohammed III, au XVIIIe siècle. Celle-ci se voulait déjà ouverte sur l’Europe, axée sur le développement portuaire et le commerce maritime international. Ce fut notamment le cas lorsque le Maroc reconnut l’indépendance des États-Unis et lors de la signature de traités de commerce et navigation avec des puissances européennes, au premier rang desquelles l’Empire britannique.

Maître de son propre destin

Malgré la levée de boucliers qu’elle a provoquée, la reprise des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël est susceptible d’entraîner une coopération durable en matière de gestion des ressources en eau, enjeu géopolitique majeur pour un Maroc qui doit relever le défi du stress hydrique.

Par ailleurs, Israël, on le sait, est un des champions mondiaux de la cybersécurité. Le royaume pourrait ainsi tirer profit de l’expertise israélienne pour développer, entre autres projets, un écosystème d’entreprises et de start-up privés spécialisées à même de faire face aux cyber-risques – sabotage informatique des sites industriels et des opérateurs vitaux pour l’État, cyber-espionnage et guerre de l’information – alors que la prolifération des trolls et les fake news menacent la stabilité de ses actifs stratégiques.

Les décideurs doivent analyser les différents leviers de puissance et réduire les dépendances extérieures

La stratégie politique et diplomatique du Maroc puise dans un important réservoir historique et culturel. Royaume indépendant depuis plus de douze siècles, l’empire chérifien s’est attelé à protéger sa souveraineté et ses particularités tout au long de son histoire, au gré des secousses historiques et des événements auxquels il a pu faire face. La période du XVIe en est une illustration parfaite : la dynastie saadienne n’a pas hésité à avoir recours à la « realpolitik », s’alliant aussi bien avec les Turcs qu’avec les Espagnols, afin de défendre son territoire et de renforcer son influence et l’indépendance de son empire face aux puissances ibériques et ottomanes.

Si certaines voix trouvent inhabituel et inapproprié d’employer le mot « puissance » pour la région Maghreb-Moyen-Orient, il est indispensable, aujourd’hui plus que jamais, que les décideurs analysent les différents leviers de puissance et réfléchissent aux moyens de réduire les dépendances extérieures. Seule certitude à l’heure actuelle : assumer une politique de projection de puissance n’est rien d’autre qu’être maître de son propre destin. En un mot, souverain !

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