Politique

Madagascar : Didier Ratsiraka, « l’Amiral rouge », infatigable militant anticolonialiste

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Mis à jour le 29 mars 2021 à 16h00
Après 11 ans d’éxil en France, l’ex-Président Didier Ratsiraka est accueill, le 8 avril 2013, à l’aéroport international Ivato.

Après 11 ans d'éxil en France, l'ex-Président Didier Ratsiraka est accueill, le 8 avril 2013, à l'aéroport international Ivato. © RIJASOLO/RIVA PRESS

Militant anticolonialiste, président, exilé… Retour sur le parcours hors de commun de Didier Ratsiraka, l’ancien chef de l’État malgache décédé le dimanche 28 mars à l’âge de 84 ans.

La Grande Île est en deuil, au lendemain de l’annonce du décès de Didier Ratsiraka, qui fut président de Madagascar de 1975 à 1993, puis de 1997 à 2002. « Les Malagasy ont perdu un illustre patriote », a déploré dimanche Andry Rajoelina, qui a décrété un deuil national ce lundi 29 décembre. Ardent militant anticolonialiste, figure d’un socialisme révolutionnaire qu’il voulait adapter aux réalités locales, il a aussi connu l’exil en France.

Né le 4 novembre 1936 à Vatomandry, sur la côte est du pays, Didier Ignace Ratsiraka est arrivé à la politique sur le tard. Après avoir poursuivi des études à Madagascar et en France, au lycée Henri IV à Paris, il entre à l’école militaire navale en 1960, année de l’indépendance de son pays – une formation qui lui vaudra plus tard son surnom. Ce n’est qu’après la crise de 1972, qui coûte sa place au président Tsiranana,  qu’il fait ses premiers pas sur la scène politique. Il est alors nommé ministre des Affaires étrangères.

« Malgachisation » et nationalisations

Et c’est trois ans plus tard qu’il accède finalement à la magistrature suprême, juste après l’assassinat de son prédécesseur, Richard Ratsimandrava, survenu après seulement six jours de pouvoir… Ratsiraka ne fonde son propre parti qu’en 1976, l’Avant-Garde pour la révolution de Madagascar ​(Arema).

Il entame alors la « malgachisation » : l’État nationalise des pans cruciaux de l’économie, notamment dans les banques, les assurances, et l’énergie, et la langue malgache devient prépondérante dans l’enseignement, même si le français reste la seconde langue officielle. Il diffuse le « livre rouge » qui résume sa politique et acquiert à cette époque son surnom « d’Amiral rouge ». Il gagne aussi un référendum constitutionnel, fin 1975, qui valide son action.

Dans un pays qui compte une vingtaine d’ethnies principales et une forte opposition sociale entre le centre de l’Île et les côtes, Ratsiraka prend soin de ne se couper d’aucun groupe. « Dans l’Arema, il n’y avait jamais de ségrégation et toutes les tendances étaient représentées », se rappelle Noël Razafilahy, journaliste et proche compagnon de route de Ratsiraka dans les années 1990 et 2000. Le dirigeant mène des programmes de développement rural, comme la construction de nombreuses écoles en brousse.

Non aligné

À l’extérieur de Madagascar, il parle également avec tout le monde. « Dans le contexte de guerre froide, il voulait être un interlocuteur dans le concert des nations tout en restant non aligné, et en maintenant l’Océan indien en paix et dénucléarisé », se souvient un ancien ministre de l’Amiral.

« Il menait une politique qu’il qualifiait de “tous azimuts”, pour reprendre une expression de marin », résume Noël Razafilahy. Madagascar dispose par exemple d’armes soviétiques dont des avions de chasse MIG, et Ratsiraka envoie des jeunes se former dans les pays du bloc de l’Est, la Russie, la Roumanie, Cuba, « mais il entretenait aussi une grande proximité avec l’Ouest, avec la famille Bush et les dirigeants français par exemple », ajoute Noël Razafilahy.

Avec la France, Didier Ratsiraka joue un jeu subtil… Il avait certes signé, en 1973, les accords de coopération actant le départ des militaires français des bases de Diego Suarez, dans le Nord. « Mais il s’est toujours assuré d’une étroite collaboration en matière de défense qui a donné à la France une grande influence dans nos forces armées jusqu’à aujourd’hui », reprend l’ancien ministre.

Dans le même temps, Didier Ratsiraka apporte aussi son soutien à des mouvements révolutionnaires, comme au Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud. Il permet notamment à la radio du parti de Nelson Mandela d’émettre depuis Madagascar.

Il fonctionnait dans un contexte de guerre froide, mais il n’a pas su s’adapter aux évolutions

Au fil des années 1980, la contestation intérieure grandit contre celui qu’on surnomme aussi « Deba ». En 1991, une marche populaire se solde par plusieurs morts près du palais présidentiel. Sous pression, l’Amiral abandonne une partie de son pouvoir et perd son siège de président deux ans plus tard au profit d’Albert Zafy. « Il fonctionnait dans un contexte de guerre froide, de monde bipolaire, mais il n’a pas su s’adapter aux évolutions et à la fin du Rideau de fer », analyse l’ancien ministre.

Didier Ratsiraka, l’ancien président malgache ici photographié en 2009, est décédé le 28 mars 2021 à Antananarivo.

Didier Ratsiraka, l’ancien président malgache ici photographié en 2009, est décédé le 28 mars 2021 à Antananarivo. © REUTERS/Grant Lee Neuenburg

Didier Ratsiraka regagne le fauteuil suprême, par les urnes, en 1997, après la destitution de Zafy. Il entame alors des privatisations sous l’impulsion de la Banque mondiale et du FMI, dont celle du secteur pétrolier. « En revendiquant son indépendance géopolitique, il a été acculé par plusieurs nations et la seule solution, c’était de revoir ses relations avec les bailleurs », analyse Noël Razafilahy.

Une violente crise nationale le pousse vers l’exil

En 2002, il affronte Marc Ravalomanana à la présidentielle. Mais le scrutin débouche sur une crise violente qui fait des centaines de morts. Pendant six mois, le pays est coupé en deux : en résumé, le centre soutient Marc Ravalomanana qui gouverne depuis Antananarivo et les côtes plébiscitent « l’Amiral » qui dirige depuis Toamasina, dans sa région natale. Il finit par s’incliner et part en exil en France, jusqu’en 2011.

Il garde cependant plus qu’un œil sur la Grande Île et il sera un des artisans clé de l’accession au pouvoir d’Andry Rajoelina, en 2009. Dans son livre d’entretien*, paru en 2015 (Didier Ratsiraka : transition démocratique et pauvreté, Karthala), l’Amiral raconte notamment que la France l’a sollicité pour « évincer Marc Ravalomanana » et aider « le jeune Rajoelina ».

Début 2009, il fait diffuser une vidéo pour dénoncer l’affairisme de Ravalomanana, sur la chaîne télévisée Viva, propriété d’Andry Rajoelina, alors maire de la capitale. Marc Ravalomanana fait ensuite fermer le canal et déclenche ainsi de violentes contestations qui provoqueront sa fuite en mars.

Durant la dernière décennie, dépourvu de poste politique, l’Amiral s’efforce d’influencer l’échiquier politique malgache. Il reçoit beaucoup et intervient régulièrement dans la presse. En 2018, il rencontre encore Vladimir Poutine en Russie et se présente à l’élection présidentielle, pour obtenir 0,45 % des voix. Ces dernières années, il perd aussi la vue.

Sa mort soudaine est une surprise dans la Grande Île. Il y a neuf jours seulement, il donnait encore une interview de deux heures à la télévision. Ce leader anti-colonial meurt la veille du 29 mars : la commémoration de la révolte indépendantiste de 1947, réprimée dans le sang par les Français.

 

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