Diplomatie

Bombardement de Bouaké : trois pilotes jugés par défaut et une énigme intacte

| Par Jeune Afrique avec AFP
Mis à jour le 27 mars 2021 à 17h56
Vue du camp Descartes à Bouaké après le bombardement du 6 novembre 2004.

Vue du camp Descartes à Bouaké après le bombardement du 6 novembre 2004. © PHILIPPE DESMAZES / AFP

Neuf soldats français tués, un ancien mercenaire biélorusse et deux officiers ivoiriens jugés par défaut, et beaucoup de zones d’ombre : le procès du bombardement de Bouaké en 2004 en Côte d’Ivoire s’ouvre lundi à Paris.

Début novembre 2004, le président ivoirien Laurent Gbagbo passe à l’offensive pour tenter de réunifier la Côte d’Ivoire, coupée en deux depuis deux ans. Ses avions pilonnent les positions rebelles des Forces nouvelles vers le Nord, sous l’œil inquiet des forces de paix françaises déployées depuis 2002 entre les deux camps.

Le 6 novembre vers 13h20, deux chasseurs ivoiriens survolent à basse altitude un camp français à Bouaké (Centre). Tout à coup, l’un d’eux plonge et tire des roquettes. Au sol, c’est la panique, puis l’horreur et la sidération : on déplore neuf soldats français et un civil américain tués, ainsi qu’une quarantaine de blessés.

En représailles, Paris détruit le jour même l’ensemble de l’aviation militaire ivoirienne, ruinant son offensive en cours. Les relations entre Paris et son ancienne colonie, historiquement très proches, s’enflamment. Dans les jours qui suivent, de violentes manifestations anti-françaises secouent le sud du pays. Du jour au lendemain, des milliers d’expatriés regagnent la France en catastrophe, encadrée par les troupes tricolores.

Le 10 novembre, dans la cour des Invalides à Paris, le président Jacques Chirac rend un hommage solennel aux soldats tués à Bouaké. « Nous ne vous oublierons pas », promet-il. Mais quinze ans après, leurs meurtriers courent toujours.

Suspects relâchés

Après avoir bombardé le camp français, les deux Sukhoï-25 ivoiriens se posent à l’aéroport proche de Yamoussoukro. Sur le tarmac, leurs équipages – des pilotes mercenaires biélorusses employés par l’armée ivoirienne et leurs copilotes ivoiriens – sont photographiés et filmés par les services de renseignements français.

Trois hommes sont, sur la foi de nombreux témoignages, accusés par la justice française d’avoir perpétré ou encadré le bombardement : le Biélorusse Yury Sushkin et les Ivoiriens Ange Magloire Gnanduillet Attualy et Patrice Oueï.

Jugés pour assassinats, ils sont les seuls accusés du procès qui s’ouvre lundi pour trois semaines devant la cour d’assises de Paris, où ils encourent la réclusion à perpétuité. En leur absence, car ils ont fui et n’ont jamais été arrêtés, ou presque…

Le 16 novembre 2004, huit Biélorusses venus de Côte d’Ivoire, dont Yury Sushkin, sont arrêtés au Togo, qui les met à disposition des autorités françaises. Mais celles-ci, curieusement, lui répondent de les relâcher.

Au lendemain de l’attaque déjà, quinze mercenaires russes, biélorusses et ukrainiens avaient été arrêtés par des militaires français à Abidjan. Mais le groupe, où pouvaient figurer des suspects potentiels, avait été libéré quatre jours plus tard. Selon l’instruction, ambassades, militaires et agents de renseignement français avaient tous reçu pour consigne de « ne pas se mêler » de cette affaire. Certains ont expliqué que la priorité du moment était de protéger les Français de Côte d’Ivoire.

« Acharnement à étouffer l’affaire »

Les enquêteurs ont également examiné le rôle de trois ministres de l’époque, Michèle Alliot-Marie (Défense), Dominique de Villepin (Intérieur) et Michel Barnier (Affaires étrangères). Mais la justice a refusé de saisir la Cour de justice de la République (CJR), seule habilitée à juger les ministres. Ils sont néanmoins cités à comparaître au procès, comme témoins.

L’enquête s’est donc cantonnée aux exécutants présumés, biélorusse et ivoiriens. Sans parvenir à répondre aux questions qui hantent les familles de victimes depuis quinze ans : qui a donné l’ordre de bombarder les Français, et pourquoi ?

Les ministres et l’état-major français ont toujours privilégié l’hypothèse d’une « bavure » ivoirienne organisée par Laurent Gbagbo ou son entourage pour faire oublier leur offensive militaire qui patinait, ou pour rompre définitivement avec la France.

Côté parties civiles, le sentiment d’un fiasco judiciaire nourrit l’amertume, voire la colère. Et parfois le soupçon, au fil des tergiversations et des déclarations contradictoires des responsables français. Une partie des proches des victimes et le clan Gbagbo soupçonnent une « manipulation française » qui aurait mal tourné, un plan organisé pour déclencher une réaction française et renverser le président ivoirien, jugé pas assez docile, et le remplacer par son rival Alassane Ouattara.

Me Jean Balan, avocat de plusieurs familles de victimes, dénonce un agenda caché des anciens ministres français, qui le nient en bloc. « C’est la seule explication logique à leur acharnement à étouffer l’affaire et cacher la vérité », affirme-t-il.

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