Politique

Burkina : les premiers pas de Zéphirin Diabré sur le (long) chemin de la réconciliation

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Zéphirin Diabré  aux côtés des autorités coutumières du « Royaume de Boussouma », le 11 mars 2021.

Zéphirin Diabré  aux côtés des autorités coutumières du « Royaume de Boussouma », le 11 mars 2021. © Réconciliation nationale et cohésion sociale

Trois mois après sa prise de fonction, l’ancien opposant entré au gouvernement multiplie les concertations. Au risque de se noyer dans les multiples problématiques qu’il entend régler ?

Zéphirin Diabré ne chôme pas. Le 9 mars, l’ancien opposant recevait une délégation de chefs peuls de l’Est dans les locaux de son ministère pour évoquer les tensions intercommunautaires qui sévissent dans cette région ainsi que les moyens de lutter contre les amalgames dont les communautés qu’ils représentent font trop souvent les frais.

Deux jours plus tard, il posait aux côtés des autorités coutumières du « Royaume de Boussouma », dans la région du Centre-Nord, à l’issue d’une rencontre lors de laquelle le porte-parole de Naaba Sigri, dima (roi) de Boussouma, assurait vouloir s’inscrire dans la dynamique de réconciliation nationale, tout en insistant sur le « droit de savoir » des victimes de violences.

Le 17 mars, ce sont les représentants de Fasokooz, une organisation de la société civile, qui ont obtenu audience, pour lui remettre un rapport lui réclamant de prendre en compte « les conflits intergénérationnels et les conflits d’identité culturelles ». Le lendemain, il a lancé officiellement le programme de Prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent dans les régions du Nord, du Centre-Nord et du Sahel (PREVI)… Cette semaine encore, jeudi 25 mars, le ministre d’État chargé de la Réconciliation et de cohésion sociale a rencontré les victimes des violences politiques qui secouent le pays depuis plus de 20 ans.

Réconciliation nationale

À chaque fois, le même souci affiché de recueillir leurs propositions sur le format le plus à même de conduire à la réconciliation nationale. « Les premiers pas de Zéphirin Diabré sont satisfaisants, il semble sur la bonne voie, estime Siaka Coulibaly, analyste politique et juriste burkinabè. Mais le profil des gens qu’il rencontre – des chefs coutumiers, des leaders religieux ou des membres de la classe politique – , ne permet pas de prendre en compte toute la dimension sociale, comme les questions foncières ou les problèmes du système éducatif », met-il cependant en garde.

Zéphirin Diabré a dénombré pas moins de 145 dossiers de crimes de sang et 106 cas d’atteinte à l’intégrité physique

Mi-mars, Zéphirin Diabré a dévoilé sa feuille de route, énumérant une série de sujets qu’il convient de régler pour parvenir à la réconciliation. En premier lieu, la résolution des affaires judiciaires portant sur des crimes politiques. Si les plus emblématiques sont l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara et celui du journaliste Norbert Zongo, Zéphirin Diabré a dénombré pas moins de 145 dossiers de crimes de sang et 106 cas d’atteinte à l’intégrité physique, dont la résolution pourrait permettre de faire un pas supplémentaire vers la réconciliation.

Sur cette question de la « réconciliation politique », Rinaldo Depagne, directeur adjoint pour l’Afrique de International Crisis group, se montre dubitatif sur la marge de manœuvre réelle du ministre et s’interroge sur l’ampleur de la tâche qu’il semble s’être fixé. « Jusqu’où ira-t-on dans le passé pour permettre de résoudre les affaires judiciaires comme la mort de Norbert Zongo ?, s’interroge le chercheur. Est-ce que l’on va vouloir contenter toutes les victimes ? Ou, au contraire, va-t-on s’arrêter aux premières heures de la « rectification » [processus lancé officiellement le 19 octobre 1987 par Blaise Compaoré, quatre jours après l’assassinat de Thomas Sankara, le 15 octobre, ndlr]  avec l’exécution du capitaine Henri Zongo et du commandant Jean-Baptiste Boukary Lingani ? »

Et d’ajouter : « Plus on remonte dans le passé, plus le chantier va s’élargir, et plus les personnes au pouvoir risquant d’être mises en cause seront nombreuses. »

Le régime a utilisé la JNP comme une ruse politique pour éteindre l’incendie déclenché par l’affaire Norbert Zongo

Rinaldo Depagne souligne également qu’une première tentative de « réconciliation nationale » a été lancée sous Blaise Compaoré, avec la Journée nationale de pardon (JNP), organisée le 30 mars 2001. Et que l’initiative fut décevante . « Le régime a utilisé la JNP comme une ruse politique pour éteindre l’incendie déclenché par l’affaire Norbert Zongo », estime Depagne, qui préconise de reprendre les recommandations délivrées à l’époque par le Collège des sages : un processus « justice, vérité et réconciliation » dans lequel la notion de « pardon » n’interviendrait qu’une fois les responsabilités clairement définies.

Des chantiers trop ambitieux ?

Autre chantier sur lequel veut travailler l’ancien chef de file de l’opposition, qui a accepté de rejoindre le gouvernement de Roch Marc Christian Kaboré : l’apaisement des conflits intercommunautaires. Quelque 1 671 litiges sont recensés sur les questions liées au statut de la terre, tandis que 1 321 autres sont dûs à des conflits entre agriculteurs et éleveurs. Zéphirin Diabré entend aussi s’attaquer au terrorisme, qui a brisé la cohésion pacifique entre les communautés. « Nous ne négocions pas et nous ne négocierons pas avec les terroristes », a-t-il insisté, début mars.

Mais une fois cette limite posée, il a immédiatement nuancé son propos. « Il est de notre devoir de ramener nos enfants à la maison, a-t-il ajouté. Tous ces gens qui se sont laissés manipuler peuvent revenir. (…) Je lance un appel à tous ces jeunes, de déposer les armes. Qu’ils reviennent à la patrie. Qu’ils reviennent et je demande aux parents de les accueillir. » Un appel dont sont exclus « ceux qui ont embarqué nos enfants », a insisté le ministre.

En embrassant autant de sujets à la fois, Zéphirin Diabré court aussi le risque d’intégrer dans sa quête de la réconciliation tous les problèmes du pays

Ces deux seuls chantiers pourraient déjà paraître titanesques, mais Zéphirin Diabré y a également ajouté le règlement des conflits entre l’État et ses administrés (4 800 dossiers en cours concernant des refus d’avantages, des licenciements abusifs ou des règlements judiciaires non soldés) et veut aussi s’attaquer à la gouvernance, notamment sur les questions de gestion par l’État du développement et de la bonne administration de la justice.

« Nous suivons avec attention les premiers pas de Zéphirin Diabré sur la question de la réconciliation. En segmentant et en catégorisant le processus, il a déjà répondu à la question cruciale : de quelle réconciliation parle-t-on ? », juge Rinaldo Depagne. Mais en embrassant autant de sujets à la fois, Zéphirin Diabré court aussi le risque d’intégrer dans sa quête de la réconciliation « tous les problèmes du pays », note le chercheur. « Dans ce contexte, on se demande si le chantier, quoique intéressant, n’est pas trop ambitieux ». Le forum national, prévu en juin prochain, pourra donner quelques éléments de réponse à cette question.

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