Économie

Au Sénégal, Expresso veut croire à un retour gagnant

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Mis à jour le 26 mars 2021 à 18:37

Un pêcheur saint-louisien consulte son mobile. © Alfredo CALIZ/PANOS-REA

En difficulté depuis trois ans, la filiale de Sudatel vient de décrocher une licence 4G qui lui permet de rester active au pays de la Teranga, où le régulateur lui a fait connaître un début d’année mouvementé.

La presse sénégalaise et les observateurs du secteur le voyaient déjà avec un pied dans la tombe il y a deux mois. Pourtant Expresso, troisième opérateur télécoms du pays (près de 19 % de parts de marché en décembre 2020), a décroché le 26 février une licence 4G lui permettant de réduire quelque peu le retard technologique accumulé ces dernières années.

Il arrive régulièrement que des employés ne touchent pas leur salaire pendant plusieurs mois

En perte de vitesse depuis 2017 (quasiment 4 points de part de marché perdus jusqu’à présent) la filiale sénégalaise du groupe soudanais Sudatel, contrôlé en partie par le gouvernement de Khartoum, a été mise en demeure deux fois par le régulateur depuis le début de l’année. Ce dernier lui reprochait de ne pas avoir investi humainement et technologiquement depuis plusieurs années et d’avoir abandonné ses activités sur le segment du téléphone fixe.

« Ils n’ont fait aucun investissement technique, ni recrutement, depuis longtemps », confirme à Jeune Afrique le bloggeur et analyste spécialisé, Mountaga Cissé, selon lequel « il arrive régulièrement que des employés ne touchent pas leur salaire pendant plusieurs mois ». Interrogé, Expresso conteste fermement ce dernier point.

Un opérateur sous pression

Dans la foulée, l’ARTP lui a également infligé une amende de 7 milliards de francs CFA (10,7 millions d’euros) sanctionnant ses retards de paiement de redevances, mettant l’opérateur – déjà en difficulté au niveau de sa gouvernance depuis la destitution d’Omar el-Béchir au Soudan en avril 2019 – face à la menace d’un retrait temporaire ou définitif de sa licence globale d’opérateur de télécommunications, acquise en 2007.

Mi-février, alors qu’à Dakar, Expresso reste silencieux et laisse se propager dans la presse et les réseaux sociaux la rumeur d’un démantèlement, la maison mère de Khartoum s’active en coulisses afin de réfléchir à un plan de sauvetage, visiblement soucieuse de ne pas revivre un scénario tel que la chute d’Intercel en Guinée en 2018.

« Le gouvernement soudanais n’était pas précisément au courant des difficultés de l’opérateur au Sénégal », révèle un bon connaisseur des télécoms sénégalaises. Selon ce dernier, le président de Sudatel, prenant conscience de la situation début février, aurait ainsi décidé d’adresser directement au président sénégalais Macky Sall un plan de paiement visant à régler en deux temps l’amende d’Expresso envers le régulateur.

Nous n’avons pas fini d’explorer les possibilités de la 3G

Fin février, une rencontre a finalement eu lieu entre Magdi Taha, PDG de Sudatel, et Macky Sall, entouré d’Abdoul Ly, directeur général de l’ARTP, et de Yankhoba Diatara, ministre sénégalais de l’Économie numérique et des Télécommunications. Selon la presse locale, une première moitié des 7 milliards de F CFA dus a été réglée, et la seconde moitié devrait l’être d’ici décembre.

Un nouveau directeur général

Reste à savoir ce que l’opérateur compte faire de ce nouvel outil. « Il faut comprendre que le taux de pénétration de la 4G est encore faible au Sénégal. Le fait est que nous n’avons pas fini d’explorer les possibilités de la 3G », indique une porte-parole d’Expresso Sénégal qui confirme néanmoins que la 4G – déployée en partenariat avec Huawei – est disponible dans les principales villes du pays – à l’exception de Ziguinchor, Kaolack et Tambacounda. L’objectif d’Expresso est ainsi de couvrir 80 % de la population d’ici à 2022.

La 3G reste néanmoins la priorité de l’opérateur, mais les choses pourraient changer dans les mois à venir. Un nouveau directeur général prendra en effet les commandes de l’opérateur le 1er avril. Il s’agit du Soudanais Hani Osman El Hassan, ingénieur électrique formé dans les universités de Khartoum et de Nottingham, dont la première mission sera de définir une nouvelle stratégie. Ex-directeur régional de MTN, passé par Zain, ce spécialiste du roaming a également géré des projets de lancement de la 2G et 3G pour le compte de Nokia entre 2009 et 2011.

Il aura également comme priorité de redonner une dimension innovante à Expresso qui fut le premier opérateur à lancer la 3G au Sénégal en 2011 mais ne dispose que d’une petite centaine de kilomètres de fibre optique – contre 5 000 pour Sonatel et plus de 1 000 pour Free. Un projet d’offres compatibles avec une eSIM, une carte SIM virtuelle déjà intégrée au terminal mobile qui permet de disposer d’abonnement chez plusieurs opérateurs sans multiplier les cartes SIM, est d’ores et déjà dans les tuyaux pour 2021.

Nous avons fait le maximum dans une période troublée

Financer le prochain développement

Une question demeure néanmoins. Comment compte-t-il financer ces divers développements ? La réponse est encore floue du côté de l’opérateur qui emploie plus de 250 collaborateurs au pays de la Teranga.

« Nous avons fait le maximum dans une période troublée et nous cherchons à autofinancer notre recherche et développement, sur fonds propres issus de Sudatel ou via des partenariats », explique la porte-parole, assurant que les comptes de l’opérateur sont actuellement non bénéficiaires, mais à l’équilibre. En 2019, Expresso Sénégal a enregistré un résultat d’exploitation d’un peu plus de 77 millions de dollars et un bénéfice légèrement supérieur à 2 millions de dollars contre 11 millions de dollars en 2018.

Entre Dakar et Khartoum, la rumeur court que l’entreprise serait en vente et souhaiterait conclure une transaction avant la fin de l’année. Selon nos informations, l’opérateur marocain Inwi serait notamment intéressé par l’opération, ainsi qu’un des trois opérateurs virtuels (MVNO) sénégalais. Si cette option n’aboutit pas, l’un des actionnaires du groupe coté à la bourse d’Abu Dhabi – Arabsat par exemple – pourrait revendre ses parts afin d’apporter des liquidités à Sudatel. Sollicités à plusieurs reprises par Jeune Afrique, ni le groupe soudanais ni l’ARTP n’ont donné suite.