Politique

Mali : quand les femmes aidaient à renverser Moussa Traoré

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Mis à jour le 26 mars 2021 à 19h38
Le 26 mars 1991, le président Moussa Traoré est déposé par des militaires  au Mali.

Le 26 mars 1991, le président Moussa Traoré est déposé par des militaires au Mali. © FRANCOIS ROJON/AFP

Il y a tout juste trente ans, le 26 mars 1991, le régime de Moussa Traoré tombait après des semaines de manifestations violemment réprimées et un coup d’État mené par un jeune officier, Amadou Toumani Touré. Une séquence dans laquelle des femmes, engagées et très politisées, ont joué un rôle essentiel et méconnu.

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lutté », glisse Bintou Maïga. Greffière à la retraite, cofondatrice du Collectif des femmes du Mali (Cofem), elle est aussi la présidente d’honneur du Parti pour la renaissance nationale (Parena). « Mon père était syndicaliste, poursuit-elle. Il a participé à la grève des cheminots de 1947 et il militait au sein de l’US-RDA [l’Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain]. C’est donc naturellement que, dès la fin des années 1970, je me suis engagée contre le pouvoir des militaires au sein de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali. » Trente ans plus tard, Bintou Maïga demeure l’une des figures emblématiques de la lutte qui a conduit à la chute de Moussa Traoré, arrivé au pouvoir par les armes, en novembre 1968, après avoir renversé le père de l’indépendance du Mali, Modibo Keïta.

« Modibo Keïta était porteur d’un rêve qui s’est dissous au fil des années. Lorsqu’il le renverse, Moussa Traoré est un homme populaire qui n’a que de 32 ans, explique Niandou Touré, enseignant-chercheur à l’université des sciences juridiques et politiques de Bamako. Mais les années Moussa Traoré, ce sont aussi celles des prisons où sont enfermés les condamnés aux travaux forcés. Et les circonstances de la mort de Modibo Keïta ne sont toujours pas élucidées. Pour les populations du Nord, cette période est marquée par la violence et des répressions de certains gouverneurs. Sans oublier la grande corruption, alors qu’il s’était présenté comme celui qui allait assainir les finances publiques. »

Les femmes en première ligne

Le désir de multipartisme se fait donc de plus en plus pressant. Contesté par les partis clandestins, les organisations syndicales et les associations, le pouvoir de Moussa Traoré est rudement mis à l’épreuve à la fin de l’année 1990. Sa chute, qui survient finalement le 26 mars 1991, est l’aboutissement de plusieurs mois de manifestations, dans lesquelles les femmes, souvent très politisées, étaient en première ligne.

Plusieurs d’entre elles ont raconté leur engagement dans Mars des femmes, 1991 – Chronique d’une révolution malienne. De Sanaba Sissoko, seule femme du comité de rédaction des Échos en 1991 et membre d’un mouvement politique clandestin, à Rokia Sanogo, l’un des fondatrices du Congrès national d’initiative démocratique (CNID) créé en octobre 1990 et qui fut à l’origine de la manifestation du 10 décembre, en passant par Sy Kadiatou Sow, présidente de l’Adema Association, elles ont ont été très actives.

Nous voulions la démocratie et la fin du monopartisme intégral, pas fondamentalement le renversement du régime », se souvient Adame Ba Konaré

« Les manifestations ont commencé en décembre et sont allées crescendo à partir de janvier. J’étais tout le temps dans la rue, se souvient Adame Ba Konaré, historienne et ancienne première dame du Mali. Nous voulions la démocratie et la fin du monopartisme intégral, pas fondamentalement le renversement du régime ». Adame Ba Konaré militait au sein d’Adema Association. « Pour tous ceux qui comprenaient les enjeux de ce qui était en train de se passer, hommes ou femmes, il était nécessaire de se mobiliser », dit-elle. C’est à cette époque qu’elle et d’autres femmes se réunissent pour constituer le noyau dur qui formera le Cofem. L’idée : mobiliser les femmes contre le régime et faire contre-pouvoir à l’Union nationale des femmes du Mali (UNFM), seule organisation officiellement autorisée et dirigée par Mariam Traoré, l’épouse du président. « Nous avons effectué un travail rigoureux de proximité et nous nous étions réparties les quartiers afin de sélectionner des invitées », se souvient Adame Ba Konaré.

Vendredi noir

Le ton est donné dès le 30 décembre 1990, avec une grande marche qui mobilise à Bamako des dizaines de milliers de personnes clamant « Demokarasi, i sanbè sanbè ! » (« Bonne année la démocratie »). Mais ce seront la répression brutale des manifestations, fin mars, ainsi que le refus de Moussa Traoré d’aller au dialogue qui précipiteront sa chute.

« Il a toujours nié les motivations réelles des manifestants en les qualifiant de bandits manipulés par des forces politiques occultes, sans se rendre compte que c’était la volonté de la population, précise Lamine Savané, enseignant-chercheur en science politique à l’université de Ségou. Il y avait un dialogue de sourds entre le régime et les manifestants. Moussa Traoré a même déclaré : ‘Il n’y aura pas assez de linceuls pour couvrir les morts si ça continue. Ils vont être obligés d’utiliser les pagnes de leurs mères’. »

Dans la nuit du 21 au 22 mars, les étudiants dressent des barricades aux principaux carrefours de Bamako, en prévision d’une opération ville morte. « Je me suis promenée toute la nuit pour leur distribuer du thé afin de les encourager », se souvient Bintou Maïga. Plusieurs bâtiments sont incendiés. La répression, violente, fait près de 200 morts. Certains manifestants sont pourchassés jusque dans les hôpitaux pour y être achevés. Cette journée sera surnommée le « vendredi noir ». « Nous allions chercher les blessés sous les balles pour les conduire à l’hôpital, où ils étaient parfois soignés à même le sol », avait décrit en 2018, dans les colonnes de Jeune Afrique, Ramata Dia, promotrice de Radio Guintan, « la voix des femmes au Mali ».

« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai vu des gens mourir, des blessés par centaines dans les hôpitaux… Il fallait faire quelque chose, se souvient Bintou Maïga. J’ai donc commencé à faire du porte-à-porte pour dire aux femmes qu’elles ne devaient pas laisser leurs enfants mourir. Elles devaient sortir les soutenir. D’autres se sont joints à moi pour les mobiliser. » Dans la nuit du 22 au 23 mars, Bintou Maïga est arrêtée. C’est depuis sa cellule qu’elle suivra la suite des événements.

Le fait que des balles réelles soient tirées sur des femmes a choqué l’opinion

Le dimanche 24 mars, plus de 100 000 personnes participent à une marche organisée par les femmes pour dénoncer les tueries. Les soldats ouvrent à nouveau le feu. « Pendant trois jours, leur sortie massive a été décisive, estime Lamine Savané. Le fait que l’on tire à balles réelles sur des femmes a choqué l’opinion. » Dans le hall d’entrée du musée de la femme Muso Kunda, dans le quartier populaire de Korofina, un hommage est rendu à toutes celles qui ont perdu la vie lors des évènements de mars 1991. Pour la fondatrice des lieux, Adame Ba Konaré, ce lieu est une façon de répondre à « la question posée de façon récurrente lors de colloques internationaux, à savoir si les femmes africaines sont, elles aussi, entrées dans l’histoire ».

Dans la nuit du 25 au 26 mars, vers 23 heures, Moussa Traoré et son épouse, surnommée « Mariam l’impératrice », se préparent à aller se coucher lorsque de jeunes officiers font irruption dans leurs appartements à Koulouba. Ils leur demandent de les suivre « pour leur propre sécurité ». Le général ne résiste pas et déclare : « Je m’en remets à Dieu ». Son arrestation marque la fin de plus de 27 années d’un pouvoir sans partage.

Confiant à l’excès, resté sourd aux appels des associations et des syndicats à qui il avait hurlé la veille « Je ne suis pas un assassin ! Je ne démissionnerai pas ! », Moussa Traoré est à son tour renversé. Le 26 mars 1991, dans l’après-midi, Amadou Toumani Touré (ATT) lance un appel au calme à ses concitoyens sur les ondes de Radio-Bamako. « Un soleil nouveau se lève sur le Mali, sous le signe de la non-violence. Il faut bannir ce qui s’est passé à jamais, il faut l’oublier pour rapidement ramener la quiétude », dit-il. Le nouvel homme fort du pays est un lieutenant-colonel, à la tête du Conseil de réconciliation nationale (CRN).

Des militantes transformées en « héroïnes maternelles »

ATT associe les civils à la gestion du pouvoir, promet la mise en place de la démocratie et l’organisation des élections. En avril 1992, Alpha Oumar Konaré est élu président de la IIIe République. Quelques femmes font leur apparition sur la scène politique, telle la charismatique Sy Kadiatou Sow qui devient la première femme gouverneure (district de Bamako) avant d’être nommée ministre des Affaires étrangères en 1994, mais elles ne seront pas nombreuses.

Sy Kadiatou Sow, en 2018 à Bamako.

Sy Kadiatou Sow, en 2018 à Bamako. © Nicolas Réméné pour JA

Leurs motivations politiques ont été oubliées

« Elles ont inscrit leur combat pour la démocratie dans une démarche universaliste et non féministe, souvent par peur d’effrayer, analyse Niandou Touré. Aujourd’hui, l’histoire a été construite de telle façon que ces femmes sont présentées comme des mères sorties dans le but d’aider leurs fils. C’est oublier leurs motivations politiques. La Cofem et certaines femmes ont été de vraies actrices de ces évènements. »

Deux exemples permettent selon lui d’illustrer cette réécriture de l’histoire et la transformation de ces femmes en « héroïnes maternelles », comme les appelle l’historienne Ophélie Rillon. Lors du premier procès après le coup d’État, qui avait pour ambition d’établir les responsabilités dans la répression de janvier et mars 1991, 163 femmes se portèrent parties civiles, et parmi elles 14 seulement représentaient un enfant mineur ou décédé. Pourtant, « ce furent ces dernières qui furent appelées à la barre pour témoigner de l’assassinat de leur enfant ou de la violence subie pendant leur grossesse », écrit Ophélie Rillon dans Matériaux pour l’histoire de notre temps. « Si certaines de ces « mères » participèrent aussi aux manifestations, dans le prétoire cependant, leur engagement se devait de disparaître pour mieux faire jaillir leur statut de victime, ajoute l’historienne. L’événement judiciaire a figé cette action collective des femmes hors du champ politique. »

Pour Niandou Touré, la symbolique du monument des martyrs, composé notamment d’une statue d’une femme, les mains en l’air et agenouillée sur le corps de son fils blessé, a contribué à figer cette image.

En 2015, une loi promulguée par le président de l’époque, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), a bien essayé de faire plus de place aux femmes dans les postes de pouvoir. Mais six ans plus tard, elles en sont toujours tenues à l’écart. En théorie, au moins 30 % des postes nominatifs et électifs devraient leur revenir, mais le gouvernement de transition ne compte aujourd’hui que quatre femmes sur 25 ministres, soit 16 %. Quant au Comité national de transition (CNT), seuls 25 % de ses 121 membres sont des femmes, loin des promesses pour plus d’égalité.

« Nous continuons à travailler avec des organisations régionales et internationales pour que les femmes puissent aussi jouer leur rôle, confie Fatoumata Koné, membre du comité d’orientation du Cofem. Nous avons obtenu des choses, mais il reste beaucoup à faire pour faire avancer les droits des femmes. »

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