Politique

Tunisie : Paris et Washington s’invitent dans le débat politique

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 27 mars 2021 à 20h47
Abir Moussi reçoit l’ambassadeur de France à Tunis André Parent, au siège du PDL, le 17 février 2021.

Abir Moussi reçoit l'ambassadeur de France à Tunis André Parent, au siège du PDL, le 17 février 2021. © PDL

Quand Abir Moussi dénonce l’ingérence américaine dans les affaires tunisiennes, les islamistes d’El Karama visent eux l’influence de la France. Au-delà de leur pertinence, les accusations révèlent un souverainisme sourcilleux, devenu central dans le débat politique.

Depuis le sommet mondial WION sur le thème du « jeu de pouvoir dans un monde post-pandémique » à Dubaï, le 24 mars 2021, Youssef Chahed, ancien chef du gouvernement et président du parti Tahya Tounes, prévoit qu’à l’avenir « l’implication des États-Unis pourrait être plus réduite » en Tunisie.

Était-ce une manière pour l’ex-candidat à la présidentielle tunisienne, que soutenait ostensiblement l’ambassadeur français Olivier Poivre d’Arvor, de signifier que les Américains ont d’autres intérêts géostratégiques que la Tunisie et que les Français n’ont pas à s’inquiéter de leur influence ?

Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), pense tout le contraire. Elle est persuadée de l’ingérence des États-Unis dans les affaires tunisiennes et en veut pour preuve la présence du National democratic institute (NDI), ONG de soutien à la démocratie proche des démocrates américains, au Parlement tunisien, un fait qui lui a été révélé par André Parant, ambassadeur de France en Tunisie lors de leur première rencontre le 17 février 2021. Le sujet n’était pas au programme de l’entretien entre le diplomate et Abir Moussi mais des observateurs, à partir d’une vidéo mise en ligne par le PDL, ont cru lire sur les lèvres du représentant français qu’« il (allait) falloir s’attaquer au NDI », une interprétation démentie par l’ambassade de France à Tunis.

La présidente du groupe parlementaire du PDL livre depuis bataille au NDI dont elle assure qu’il rémunère des députés, même si elle est formellement démentie par le deuxième vice-président de l’Assemblée, l’indépendant Tarek Fetiti. Dans les faits, le NDI, comme le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) sur d’autres projets, prend en charge, depuis 2012, la formation de quelques 76 assistants parlementaires sur un an.

La « main de l’étranger »

Quelques jours plus tard, elle prend à partie sur Facebook l’ambassadeur américaine Donald Blome, qui a eu le tort de rencontrer Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée, le 23 février. Abir Moussi pourfend l’ambassadeur américain pour avoir « préféré rencontrer le cheikh des Frères musulmans qui a sollicité la protection et l’assistance de l’Amérique pour rester au pouvoir et envoie son assistant rencontrer la présidente du Parti Destourien Libre ».

Un manque de considération qui permet à Abir Moussi de jouer la carte populiste auprès de Tunisiens devenus particulièrement jaloux de leur souveraineté depuis la chute de l’ancien régime. De leur côté, les leaders de la Coalition d’El Karama réservent leurs traits à la France, en particulier durant la campagne électorale de 2019, pointant la volonté de Paris de « profiter des ressources naturelles de la Tunisie », une accusation aussi vague qu’efficace. Et il n’est pas rare, dans la sphère islamiste, d’entendre que les accords d’autonomie interne n’ont pas levé le protectorat et que la Tunisie n’est pas vraiment indépendante. Le discours populiste contre « Faranssa » et ses « orphelins » fait immanquablement mouche.

La France n’est plus l’exemple à suivre et le français est en perte de vitesse

Certains conservent une certaine rancœur vis-à-vis de l’ancienne autorité coloniale bien qu’elle soit toujours le premier partenaire économique du pays et que l’Agence française de développement (AFD) reste un vis-à-vis incontournable de l’exécutif. « Mais avec le temps, les liens se sont distendus. La France n’est plus l’exemple à suivre et le français est en perte de vitesse, la mondialisation apporte d’autres influences véhiculées aussi par l’usage plus large de l’anglais » commente une enseignante, Meriem Sanhaji, qui déplore une forme de désengagement de la France auprès des jeunes par le biais de l’éducation.

Grand gagnant de ce relâchement de l’influence française ? Les États-Unis. Un opportunisme pas si nouveau dans le pays. « Après l’indépendance, la France a refusé d’armer le pays, cela a profité aux États-Unis qui, depuis 1957, ont fourni formation et équipement à l’armée tunisienne », rappelle Youssef Cherif, directeur du centre Columbia de Tunis et chercheur en relations internationales. Les relations tuniso-américaines ont débuté sous le bey Hamouda Pacha par un traité de paix en 1796 qui a mis fin aux attaques des navires américains par les corsaires de la régence de Tunis qui écumaient la Méditerranée. Elles ont connu un regain avec l’aide apportée par l’USAID pour sortir le pays du sous-développement dans les années 1960.

Recul de la France

Depuis une décennie, France et États-Unis rivalisent pour asseoir leur influence en Tunisie. Les milieux diplomatiques reconnaissent que l’ami américain ne se positionne pas dans une perspective de compétition et se montre surtout soucieux de la présence de la Chine et de la Russie en Afrique du Nord. « L’essentiel est que la Tunisie demeure un partenaire contre le terrorisme et un exemple régional de démocratie », résume un attaché d’ambassade, qui reconnaît que l’administration Obama a été sensible au lobbying des islamistes et a encouragé son implantation en politique par différentes aides et formations. Il note aussi une présence américaine plus active depuis le retour des démocrates au pouvoir. « Côté français, le sentiment que l’influence américaine empiète sur celle de la France prévaut », précise Youssef Cherif.

Certains n’excluent pas cette éventuelle concurrence entre deux puissances en Tunisie mais se demandent aussi de quelle France parle-t-on : « Celle des lobbies souhaitant la normalisation avec Israël, celle qui rivalise avec l’Allemagne pour le leadership de l’Union européenne ou celle qui engage une diplomatie non ostentatoire et moins invasive ?, s’interroge une politicienne proche des cercles diplomatiques. Depuis 2011, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, le tropisme de la politique française en Tunisie a été plutôt brouillé au lieu d’être dans une certaine constance ».

Côté français, le sentiment que l’influence américaine empiète sur celle de la France prévaut

Depuis 2011, entre les mandats de Sarkozy et de Macron en passant par celui de Hollande, la France n’a pas eu une position constante vis-à-vis de la Tunisie. La proposition de la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie d’équiper les forces d’interventions lors du soulèvement de 2011 a choqué l’opinion tunisienne autant que le fameux « islam soluble dans la démocratie » servi à Tunis par Alain Juppé en 2012 mais aussi la grande visibilité de l’ambassadeur Boris Boillon en 2011, puis d’Olivier Poivre d’Arvor de 2016 à 2020.

Rapportés par M’jid El Guerrab, député des Français de l’étranger, les entretiens téléphoniques entre Poivre d’Arvor et la directrice du cabinet présidentiel, Nadia Akacha la veille de la chute du gouvernement d’Elyès Fakhfakh en août 2020, avaient confirmé le souci français de suivre la crise tunisienne au plus près.

Différence d’approches

Paris et Washington ont des manières différentes de faire. La France identifie des profils, souvent des binationaux, dont elle fera ses interlocuteurs privilégiés sans quitter son pré-carré. En 2011, les sociaux-démocrates d’Ettakatol et leur leader Mustapha Ben Jaafar faisaient partie des interlocuteurs privilégiés de Paris, ainsi que les membres de la très influente Association tunisienne des Grandes écoles (Atuge).

Au moment où la Tunisie s’embourbe dans un déficit abyssal des finances publiques et un arrêt de l’économie, le pays va avoir besoin de tous ses amis

Plus tard, la Fondation pour la Tunisie, présidée par l’ancien ambassadeur de France Serge Degallaix, est devenue un autre partenaire incontournable avec des figures du digital comme Neila Benzina ou des patrons dont Bassem Loukil qui chapeaute aussi le réseau des Alliances françaises à travers le pays.

Une approche qui réduit son cercle d’influence quand les États-Unis brassent large en utilisant des institutions et des ONG. Comme le Project on Middle East Democracy (Pomed) ou Amideast pour l’apprentissage de l’anglais, qui permettent d’être discrètement en contact plus direct avec la population, d’identifier les potentialités et d’avoir un retour de la situation au plus près du terrain.

Mais au moment où la Tunisie s’embourbe dans un déficit abyssal des finances publiques et un arrêt de l’économie, le pays va avoir besoin de tous ses amis. Travaillée par la bipolarisation politique et ces questions de souveraineté, l’opinion ne semble pas prendre toute la mesure d’une catastrophe économique annoncée. Les dirigeants « ne réalisent pas que seules les institutions internationales peuvent leur prêter main forte », souffle discrètement un diplomate français.

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