Politique

[Édito] Macron et la « dette » de la France : et si les Libyens étaient les premiers responsables de leur sort ?

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Mis à jour le 25 mars 2021 à 18h22

Par  Jihâd Gillon

Responsable du pôle Maghreb/Moyen-Orient à Jeune Afrique

Le président français Emmanuel Macron, à droite, Mohamed Al Menfi, président du Conseil présidentiel libyen, au centre, et Musa al-Koni, vice-président du Conseil présidentiel libyen, à gauche, arrivent pour prononcer un discours à l’issue d’une réunion, au palais de l’Élysée, à Paris, le 23 mars 2021.

Le président français Emmanuel Macron, à droite, Mohamed Al Menfi, président du Conseil présidentiel libyen, au centre, et Musa al-Koni, vice-président du Conseil présidentiel libyen, à gauche, arrivent pour prononcer un discours à l'issue d'une réunion, au palais de l'Élysée, à Paris, le 23 mars 2021. © Thibault Camus/AP/SIPA

Lors de la réception du nouveau président libyen, Emmanuel Macron a évoqué une « dette » de la France vis-à-vis de la Libye pour l’intervention de 2011 – un mea culpa bienvenu. Reste à savoir s’il est pertinent.

Lors de la visite du président libyen Mohamed Al Menfi à Paris, le 23 mars – sa première à l’étranger –, le président français Emmanuel Macron a fait une sortie remarquée sur la « dette » qu’aurait la France vis-à-vis de la Libye, justifiant ainsi le soutien qu’il apporte au nouveau leadership libyen, censé mener le pays à des élections en décembre. La France, du fait de son soutien officieux à Khalifa Haftar, n’a en effet pas toujours eu bonne presse à Tripoli, les relations avec le précédent gouvernement dirigé par Fayez al-Sarraj s’étant notoirement détériorées pendant l’offensive de l’incontrôlable maréchal sur la capitale libyenne.

L’attaque, lancée en avril 2019, s’est achevée à l’été 2020 sur la déroute des troupes de Haftar. Elle a fait perdre plus d’un an à la Libye, qui était alors engagée dans un processus politique onusien mené par Ghassan Salamé. La découverte de missiles appartenant à la France dans la ville de Gharyan, tenue plusieurs mois durant par les forces fidèles à Haftar, avait donné plus de poids à la théorie d’un soutien français qui ne disait pas son nom.

Mais, face à Menfi, le président français ne faisait pas référence à cet aspect peu glorieux de la politique libyenne de la France. Non, la « dette » évoquée renvoie à l’intervention de la France contre Mouammar Kadhafi en 2011, laquelle aurait provoqué « une décennie de désordre » selon le président français.

Il y aurait, en effet, bien des choses à redire sur cette intervention : le fait que le mandat de l’ONU ne prévoyait pas un renversement du régime, la question du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par l’ancien Guide, celle de l’assassinat de ce dernier, la volonté d’écarter les solutions proposées par l’Union africaine, etc. Le président français a, pour l’occasion, démontré qu’il était capable d’un lucide mea culpa sur la politique extérieure de la France, une attitude pas si fréquente dans l’histoire de la République.

Déni du rôle des Libyens

Pour autant, et aussi salutaire que soit cette reconnaissance de la responsabilité de la France, Emmanuel Macron ne pèche-t-il pas là par « franco-centrisme » ? Il semble, d’abord, oublier que la France n’a pas été la seule à se lancer dans l’aventure libyenne en 2011, et qu’à ce titre, la responsabilité est, au moins, partagée, notamment avec des pays du Golfe. Mais c’est, surtout, dénier tout rôle aux Libyens eux-mêmes dans le renversement du régime Kadhafi.

Quelle que soit sa responsabilité dans le chaos libyen, ce n’est pas la France qui a poussé des Libyens à manifester en 2011 contre l’ancien régime

Ce dernier est largement oublié en Libye, mais continue d’être évoqué avec nostalgie dans les couloirs de l’Union africaine. Ils ne sont pas rares les responsables africains qui confessent une admiration pour l’ancien Guide et accusent la France de tous les maux du pays et de la région, sans faire, au passage, grand cas de ce qu’en pensent ceux qui ont eu à subir la fantasque gouvernance de Kadhafi quarante ans durant. Quelle que soit sa responsabilité dans le chaos libyen, ce n’est pas la France qui a poussé des Libyens à manifester en 2011 contre l’ancien régime, pas plus qu’elle n’est coupable de la réponse répressive du Guide.

Responsabilité libyenne

La sortie du président français procède d’un raisonnement aussi tentant que fallacieux : la situation en Libye aujourd’hui serait la conséquence directe du renversement du régime en 2011. La même antienne s’entend sur l’Irak, dont tous les maux actuels sont systématiquement mis sur le compte de la campagne américaine de 2003, comme si ni la Libye ni l’Irak ne souffraient de lourdes dissensions internes indépendantes des interventions occidentales.

La France ne peut oublier que les Libyens sont les acteurs principaux de leur propre situation

À lire la BD du journaliste de Mediapart Fabrice Arfi, Sarkozy-Kadhafi – Des billets et des bombes, le lecteur ne peut d’ailleurs qu’être frappé par la thèse très franco-centrée défendue en creux par l’auteur : la destruction de la Libye serait essentiellement la conséquence du financement de la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy par l’ancien Guide. Les Libyens ont disparu de la scène. Les opinions et les pouvoirs occidentaux continuent d’imaginer qu’ils président, positivement ou négativement, aux destinées du monde arabe.

Or, qu’elle se donne le beau ou le mauvais rôle en Libye, la France ne peut oublier que les Libyens sont les acteurs principaux de leur propre situation. Et que mettre fin à cette « décennie de désordre » évoquée par la président français relève avant tout de leur responsabilité. Ce dont eux-mêmes conviennent d’ailleurs en réclamant la cessation des innombrables ingérences extérieures dans leur pays, y compris celle de la France.

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