Politique

Mali : le témoignage posthume de Soumaïla Cissé, otage d’Al-Qaïda

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Soumaïla Cissé, ancien ministre des Finances, ex-dirigeant de l’URD, est mort le 25 décembre (ici à Paris, le 26 octobre 2020).

Soumaïla Cissé, ancien ministre des Finances, ex-dirigeant de l’URD, est mort le 25 décembre (ici à Paris, le 26 octobre 2020). © Vincent FOURNIER pour JA

Il y a un an jour pour jour, Soumaïla Cissé était enlevé par des jihadistes dans le centre du Mali. Détenu pendant six mois, infecté par le Covid-19 dans les semaines qui ont suivi sa libération, l’ancien chef de l’opposition est décédé le 25 décembre dernier. « La Revue » avait recueilli ses confidences, que nous republions aujourd’hui.

Il y a un an, le 25 mars 2020, Soumaïla Cissé, l’une des figures majeures du paysage politique malien, était enlevé non loin de Niafunké, dans la région de Tombouctou, par un groupe de jihadistes qui allaient le retenir en captivité pendant vingt-neuf semaines. Il y a trois mois, le 25 décembre 2020, celui qui depuis sa libération début octobre avait repris son rang de leader de son parti et désormais de favori pour la prochaine élection présidentielle (prévue en mars 2022), décédait du Covid-19 dans un hôpital de Neuilly, en région parisienne.

À l’occasion de ce double anniversaire, nous publions ici le récit de captivité que Soumaïla Cissé avait confié à François Soudan, peu avant sa mort.

  • Ce texte est paru initialement dans le n° 91 de La Revue, bimestriel dirigé par Béchir Ben Yahmed.

« Être libre est un privilège. Je l’ignorais. Maintenant, je le sais. » Celui qui nous fait cette confidence, au terme d’un long entretien recueilli au siège de La Revue et de Jeune Afrique, à Paris, n’est pas un ancien détenu comme les autres. Prisonnier pendant six mois, de mars à octobre 2020, entre les murs invisibles du désert, Soumaïla Cissé, 70 ans, a été l’otage sans doute le plus médiatique des jihadistes d’Al-Qaïda.

Ancien ministre, ex-président de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), cet ingénieur-informaticien formé en France était, lors de son enlèvement, la figure majeure de l’opposition politique malienne. Trois fois candidat à l’élection présidentielle, arrivé trois fois second avec des scores variant entre 25 % et 35 % des voix, député et chef de l’Union pour la République et la démocratie (URD, 19 sièges au Parlement), celui que ses militants appellent « Soumi » est considéré comme un prétendant sérieux au prochain scrutin, annoncé par les militaires au pouvoir à Bamako pour 2022.

« Plusieurs dirigeants de son parti ont été actifs au sein du M5, le Mouvement du 5 juin qui est à la base de la chute du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta [IBK], confie un diplomate en poste à Bamako. Il n’a pas de véritable rival politique et sa captivité a renforcé sa stature internationale. »

Début novembre, après un passage par Paris, il s’est embarqué dans une tournée de remerciements des chefs d’État de la région qui se sont mobilisés en sa faveur pendant sa détention et qui l’a conduit de Dakar à Niamey en passant par Lomé, Accra, Abidjan, Ouagadougou et Nouakchott, rencontrant dans chaque capitale la nombreuse communauté des expatriés maliens.

De retour à Bamako, celui qui revendique la nécessité de se « remettre à jour » après une si longue absence – et qui n’a pas oublié de téléphoner à l’ex-président IBK, renversé alors qu’il était en captivité, pour lui exprimer sa gratitude d’avoir œuvré pour sa libération – se consacre à la préparation du congrès de son parti, prévu pour le 27 décembre.

De cette épreuve, au cours de laquelle il s’est battu pour que son esprit se dissocie de son corps afin de ne jamais perdre espoir, Soumaïla Cissé est sorti à la fois indemne physiquement et renforcé psychologiquement.

Pendant 197 jours, je n’ai presque jamais parlé !

Mais il lui fallait la raconter, longuement, afin de s’en libérer et en s’excusant parfois d’être si loquace. « Mon épouse me taquine en me disant que la seule différence, c’est que je suis devenu bavard, sourit-il. Mais il faut me comprendre : pendant 197 jours, je n’ai presque jamais parlé ! »

Notre entretien fut donc une sorte de séance de rattrapage, au demeurant passionnante. En voici, reconstitué par nos soins, le récit exclusif.

Mercredi 25 mars 2020, 10 heures

Soumaïla Cissé est à Niafunké, gros marché et ville de transit sur les rives du fleuve Niger, à 250 km au sud-ouest de Tombouctou. Repoussées depuis deux ans, les élections législatives, dont le premier tour est fixé pour le 29 mars, sont pour lui l’occasion de mener campagne et de tester sa popularité. Dans cette partie du Gourma malien où se situe sa circonscription, l’URD, son parti, règne en maître.

Le contexte est tendu : depuis deux semaines, les groupes jihadistes actifs dans la région multiplient les menaces contre la population afin qu’elle boycotte le scrutin. Mais, à l’antenne des Casques bleus de la Minusma à Niafunké, tout comme au poste de sécurité des FAMa (Forces armées maliennes), on a assuré au candidat et à sa délégation que la zone était calme.

Il connaît chaque recoin de ce paysage de sols bruns et rouges, de cette savane arborée ponctuée de dunes mortes

Surtout, le natif de Tombouctou est ici chez lui : il connaît chaque recoin de ce paysage de sols bruns et rouges, de cette savane arborée ponctuée de dunes mortes où éleveurs peuls, agriculteurs songhaïs et pêcheurs bozos cohabitent avec les lièvres, les fennecs et les chacals. Pourquoi serait-il inquiet ?

En début de matinée, accompagné de militants qui ont pris place dans un deuxième véhicule, Soumaïla Cissé quitte Niafunké. Seul son garde du corps, le jeune Mohamed Cissé, est armé. Le convoi s’engage sur la route nationale 38 après avoir traversé le fleuve. Direction la bourgade de Saraféré, à 35 km de là, en suivant le Bara issa, l’un des bras du Niger.

Le n° 91 de « La Revue », un bimestriel dirigé par Béchir Ben Yahmed.

Le n° 91 de « La Revue », un bimestriel dirigé par Béchir Ben Yahmed. © « La Revue »

Reçu à déjeuner par les notables locaux, « Soumi » recueille leurs doléances, en élu – et candidat – attentif. Il est question de l’ensablement, le gros problème de la région, qui étouffe le fleuve et menace les cultures de mil, de riz et de sorgho. De l’exode des jeunes vers Bamako, Abidjan ou les mirages européens. De l’insécurité aussi : les bandes jihadistes de l’imam peul Amadou Koufa, rallié à la branche saharo-sahélienne d’Al-Qaïda que dirige le Touareg Iyad Ag Ghali, sont de plus en plus actives dans la zone.

Quand Soumaïla Cissé fait part à ses hôtes de son intention de poursuivre sa tournée en empruntant la piste qui mène à la commune de Koumaïra, distante de 20 km, quelques voix s’élèvent donc pour recommander la prudence. Mais la région a été « nettoyée » début mars par les FAMa. Et le maire de la localité, Amadou Kolossi, jure que la voie est sûre. De plus, se faire accompagner par une escorte militaire est le meilleur moyen d’empêcher tout contact sincère avec les électeurs. À 15 h 30, les deux véhicules quittent Saraféré pour Koumaïra. Ils n’y arriveront jamais.

Mercredi 25 mars 2020, 16 heures

Le convoi traverse une petite forêt de palmiers doums et de kakis, à cinq kilomètres des premières habitations de Koumaïra. Assis à l’avant du premier 4×4, « Soumi » plaisante : « C’est un endroit idéal pour une embuscade. » Prémonition ? Soudain, une roquette de RPG-7 explose juste devant son véhicule, qui s’arrête aussitôt.

La suite se déroule en quelques minutes. Une vingtaine d’hommes surgissent du couvert arboré et tirent dans tous les sens à la kalachnikov en hurlant « Allahou akbar ». Cinq occupants des 4×4 sont blessés, dont Soumaïla Cissé, atteint à la main. Mohamed, le garde du corps, s’effondre sur son siège, touché au cou. Il décédera quelques heures plus tard.

Les jihadistes lui ôtent ses lunettes de myope qu’ils jettent en pleine brousse, avant de lui bander les yeux

Manifestement bien renseignés, les jihadistes extraient Cissé, l’entraînent à part, le fouillent, lui ôtent ses lunettes de myope qu’ils jettent en pleine brousse malgré ses protestations, avant de lui bander les yeux. Celui qui paraît être le chef lance un appel dans son talkie-walkie. Et, peu de temps après, une demi-douzaine d’hommes montés sur des motos chinoises déboulent sur les lieux. Soumaïla Cissé est juché sur l’une d’elles, qui s’éloigne aussitôt, escortée par deux autres motos. Il laisse sur place ses compagnons et son garde du corps agonisant. Il apprendra bien plus tard que, les jugeant sans doute sans valeur d’échange, les jihadistes ont fini par les libérer.

Jeudi 26 mars 2020 à l’aube

Un premier groupe parvient à Saraféré dès le lendemain, en début de matinée, et donne l’alerte. En milieu de journée, le 26 mars, l’information devient virale : Soumaïla Cissé est retenu en otage !

Après une courte nuit sous un arbre, les yeux bandés et les pieds entravés, Soumaïla est brusquement réveillé par ses ravisseurs. Ils lui donnent de l’eau, quelques habits – sarouel et tunique – avant que le groupe reparte à moto. L’otage, à qui on a débandé les yeux, cherche à s’orienter en fonction de la position du soleil. Direction le sud-ouest, estime-t-il, vers Korientzé et le lac Dabo. Il n’a pas tort puisqu’une pirogue les attend pour traverser ce qui semble être un bras du Niger, au plus bas de son débit en cette période de saison sèche.

Il faut se terrer dès que le bourdonnement d’un drone se fait entendre

Le petit groupe nomadise une dizaine de jours dans la zone en se déplaçant sans cesse. Les ravisseurs – une demi-douzaine de très jeunes Peuls membres de la katiba Macina d’Amadou Koufa – sont nerveux. Ils savent que les FAMa, appuyés par les militaires français, ont lancé une vaste opération de recherche. Il faut se terrer dès que le bourdonnement d’un drone se fait entendre dans le ciel et stopper tout mouvement quand une patrouille de l’armée soulève au loin un nuage de poussière ocre.

Le soir, alors que ses geôliers préparent la popote – pâtes, riz, sardines, parfois un peu de viande de chèvre : le menu sera invariable pendant six mois –, Soumaïla en profite pour nouer la conversation en pulaar. Ceux qu’il appelle « les gamins » jouent entre eux à celui qui mémorise le plus de sourates du Coran, mais le prisonnier s’aperçoit très vite que ce n’est qu’une façade : « Ce sont des déclassés sociaux qui admirent les talibans et haïssent le roi d’Arabie saoudite parce qu’il a osé serrer la main de Mme Trump, tout en entretenant au fond d’eux-mêmes un désir d’Europe et d’Amérique. Ils ne m’ont jamais obligé à prier. Et je n’ai jamais reçu le Coran que je leur avais demandé avec insistance. »

Vendredi 10 avril 2020

Le soleil est à son zénith et la chaleur insupportable lorsque trois Toyota 4×4 surgissent du fond de l’horizon. Des jihadistes arabes et touaregs prennent en charge l’otage, lequel se doute qu’il est désormais entre les mains de la « maison mère » : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), franchise régionale d’Al-Qaïda dont l’émir n’est autre qu’Iyad Ag Ghali, alias Abou al-Fadl. Ce Touareg ifogha de 62 ans, qui a combattu au Liban et au Tchad au sein de la Légion islamique de Kadhafi, puis animé diverses rébellions au Mali, est un personnage impitoyable et charismatique. C’est lui qui, en 2012, a mené l’offensive jihadiste sur Bamako à partir de son fief de Kidal, avant de faire régner la terreur sur le nord du Mali. Depuis l’intervention française de 2013, réfugié dans la zone frontalière avec l’Algérie, celui dont l’opération Barkhane a fait son objectif « homo » numéro un a fédéré sous son autorité la majorité des groupes jihadistes d’Afrique de l’Ouest, à l’exception des sectateurs de Daech. C’est donc lui qui a directement commandité l’enlèvement de Soumaïla Cissé, tout comme il a ordonné le rapt d’une douzaine d’otages occidentaux depuis sept ans.

L’ancien chef de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé, à Bamako, le 15 septembre 2018.

L’ancien chef de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé, à Bamako, le 15 septembre 2018. © MICHELE CATTANI/AFP

L’intuition de « Soumi » ne l’a pas trompé puisque le convoi prend cette fois la direction du Nord-Est, vers le massif du Tanezrouft, à travers un paysage lunaire, jusqu’à un campement de tentes au milieu de nulle part où ses ravisseurs prennent soin de lui avec une certaine bienveillance. Ce qui le surprend. On panse sa main blessée après l’avoir désinfectée avec de la Bétadine. On lui propose des antibiotiques et du Tramadol – qu’il refuse – , on lui offre des boissons fraîches, un carnet et un stylo pour écrire à sa famille et même une radio, bien précieux entre tous. « Ce fut ma respiration, l’unique fenêtre d’une prison qui n’en avait pas, dit-il. RFI en ondes courtes et Radio Mali, qui chaque soir me consacrait une brève, m’ont aidé à tenir. »

Soumaïla Cissé ne va pas tarder à comprendre la raison de cette empathie : sa libération est proche. Le 14 avril, ses geôliers le filment pour une première vidéo à titre de preuve de vie : « Je m’appelle Soumaïla Cissé et nous sommes le samedi 14 avril 2020. »

Le 26, seconde vidéo et même message. « C’est bon, tu vas être libéré, lui souffle le lendemain un jihadiste. Prends ce bidon d’eau et va te laver. » De retour dans sa tente, l’otage découvre qu’on lui a déposé habits et chaussures neufs, brosse à dents, dentifrice, déodorant, parfum et sac de voyage. Ainsi qu’une tablette de médicaments pour soigner ses troubles gastriques qui le taraudent. Il se prépare le cœur léger puis attend qu’on vienne le chercher. On vient effectivement. Mais pour lui annoncer qu’il ne part plus. « IBK a refusé l’échange. Les négociations ont échoué. Tu restes. » Soumaïla ne bouge pas, ne parle pas. Il est sous le choc.

Jeudi 26 avril 2020

Que s’est-il donc passé ? Dès l’enlèvement de Soumaïla Cissé, le président IBK a confié ce dossier brûlant à son Premier ministre, Boubou Cissé, lequel a mobilisé un tandem de négociateurs dans l’objectif d’obtenir au plus vite la libération du chef de l’opposition. Deux hommes le composent : Chérif Ould Attaher, un Arabe du Tilemsi, ex-chef jihadiste désormais repenti, et le colonel Mamadou Lamine Konaré, conseiller en renseignement auprès du Premier ministre. Via des intermédiaires, ils contactent l’un des proches lieutenants d’Iyad Ag Ghali, Sedane Ag Hita. Lequel leur fait rapidement parvenir une lettre manuscrite : 2 millions d’euros de rançon en coupures de cent et la libération d’une cinquantaine de jihadistes détenus à Bamako. Le marché, évidemment tenu secret, est accepté à condition de recevoir des preuves de vie – ce qui, on l’a vu, a été chose faite les 14 et 26 avril.

Tout est donc prêt, mais un homme va faire capoter le deal : le général Moussa Diawara, patron des services de sécurité maliens. Mécontent d’avoir été tenu à l’écart des négociations, ce dernier informe ses contacts français, lesquels apposent aussitôt leur veto. Il est hors de question que Cissé soit libéré seul. L’otage française Sophie Pétronin, enlevée en décembre 2016, et deux détenus italiens doivent impérativement être du lot. C’est tout ou rien.

Selon nos informations, le président Emmanuel Macron téléphone à son homologue malien pour le lui signifier explicitement. IBK s’exécute, la mort dans l’âme. Le tandem Attaher-Konaré est débranché et cède la place à une deuxième équipe constituée du député touareg Ahmada Ag Bibi, cousin d’Iyad Ag Ghali, et du colonel Ibrahima Sanogo, directeur de l’antiterrorisme. Une autre négociation s’ouvre, qui prendra près de six mois à aboutir.

Un jour, tu seras peut-être président. Et, comme les autres, tu nous feras la guerre avec tes amis français

Entre-temps, dans son malheur, Soumaïla Cissé se console comme il le peut avec la nouvelle de sa réélection au premier tour aux législatives. « Bravo ! Tu as gagné ! », s’exclament ses gardiens, avant d’ajouter : « Un jour, tu seras peut-être président. Et, comme les autres, tu nous feras la guerre avec tes amis français. » « Nous dialoguerons, rétorque Soumi. Mais ne croyez surtout pas que vous obtiendrez tout ce que vous exigerez. »

Mai-septembre 2020

Le temps s’écoule de façon interminable. On bouge sans cesse, d’un lieu à l’autre, de hutte en tente, en voiture, en moto, à dos d’âne ou de chameau. Via le Croissant rouge, que ses ravisseurs ont contacté, Soumaïla réussit fin juillet à faire parvenir une première lettre à son épouse, Astan. Il ne recevra de réponse qu’un mois plus tard, signée de ses quatre fils : « Sois fort, nous serons forts pour toi. »

L’oreille collée à la radio, il suit au jour le jour le mouvement de contestation qui, depuis début juin, ébranle le pouvoir vacillant d’IBK. Sur les pages de son bloc-notes, il échafaude les scénarios de sortie de crise les plus divers, y compris l’organigramme d’un nouveau gouvernement. Mais aucun ne prévoit ce qui advient le 18 août : le renversement de son vieil adversaire politique par l’armée. « Ça m’a pris de court, reconnaît-il. Je savais que ce régime était malade. J’ignorais qu’il l’était au point de tomber comme une mangue mûre, si facilement. »

On le traite plutôt bien, ni insultes ni violences, avec même une forme de respect

L’otage passe d’un groupe à l’autre, au fil des semaines. Parmi les jihadistes qui se relaient pour le garder figurent des Ivoiriens, des Burkinabè, des Sénégalais, des Mauritaniens, beaucoup de jeunes Maliens, Peuls et Touaregs noirs. Les chefs, eux, ont le teint clair, Arabes ou Touaregs. On le traite plutôt bien, ni insultes ni violences, avec même une forme de respect. Dans ces campements improvisés au cœur du Sahara, le prisonnier n’a nul besoin d’être surveillé : « Si tu t’évades, tu meurs dans le désert, seul comme un animal, lui ont dit ses gardiens. Personne ne viendra à ton secours. »

Soumaïla ne va pas tarder à l’apprendre. Un jour, au cours de l’une de ses promenades quotidiennes, il s’égare pendant quatre heures, incapable de retrouver le chemin du campement. « J’ai crié, hurlé. Et puis l’un d’entre eux m’a repéré. Contrairement à ce qu’ils avaient dit, ils étaient partis à ma recherche. C’est sans doute la seule fois où j’ai vu ma fin venir. » Le soir, en fouillant dans les vêtements qu’il portait le jour de son enlèvement, il retrouve plié en quatre un billet jaune de 200 euros. « Je le leur ai donné, en leur demandant de nous acheter de la viande de cabri avec. » De part et d’autre, le soulagement est palpable : on peut imaginer quel sort leurs chefs auraient réservé aux « shebabs » s’ils avaient perdu un si précieux butin.

Samedi 26 septembre 2020

Nouvelle vidéo de Soumaïla Cissé. La première depuis cinq mois. Si, afin d’accentuer la pression, ses ravisseurs avaient affirmé fin avril que son état se dégradait « de jour en jour », cela n’est apparemment pas le cas : il semble en bonne santé. Cette vidéo n’est bien sûr pas anodine. À Bamako, la junte militaire au pouvoir a fait de sa libération conjointe avec celle des trois otages européens une priorité.

En mal de reconnaissance internationale, le duo de colonels Bah N’Daw et Assimi Goïta, qui se partagent la tête du nouvel exécutif, veut aller vite. La deuxième équipe de négociateurs a donc carte blanche pour concéder à Iyad Ag Ghali la quasi-totalité de ses exigences. Et elles sont, pour le moins, élevées, voire mirobolantes. Le nombre de jihadistes qui doivent être relâchés passe de 50 à 200 et le montant de la rançon, de 2 à 20 millions d’euros.

Le 4 octobre au soir, deux véhicules viennent chercher Soumaïla Cissé. Après cinq heures de piste au creux de la nuit, le cortège fait une pause. À 8 h 30 le lendemain, « Soumi » et son escorte sont rejoints par un chef de katiba arabe qui lui confie que cette fois est la bonne : il va être libéré.

Échaudé, l’otage ne réagit pas. Nouveau trajet, à 130 km/h sur un désert plat comme la main. À midi, le groupe s’arrête. On dresse une tente et on attend. Vers 14 heures surgit une Toyota, avec quatre personnes à bord : un chauffeur, deux gardes et une petite dame voilée, en qui Soumaïla Cissé reconnaît aussitôt la Française Sophie Pétronin, 75 ans, enlevée en décembre 2016 à Gao. Il lui serre la main, geste que les jihadistes lui reprochent aussitôt. Puis le convoi, composé désormais de six véhicules, repart en direction de l’est.

Après une courte nuit, la journée du mardi 6 octobre ressemble à la précédente : le cortège fonce à tombeau ouvert avant de stopper brusquement aux environs de 16 heures. Soumaïla Cissé reconnaît les amas de granit noir caractéristiques de la région de Tessalit, dans l’Adrar des Ifoghas, non loin de la frontière avec l’Algérie. La localité abrite une base de Casques bleus de la Minusma et un terrain d’aviation. « Ils vont venir vous chercher, ne bougez pas », dit le chef de Katiba avant de remonter à bord de son 4×4, suivi par le reste du convoi. Seuls restent aux côtés de Soumaïla et Sophie deux jeunes Touaregs noirs de 18 ans à peine, avec leurs kalachnikovs.

Mercredi 7 octobre 2020

La journée s’écoule sous un soleil de plomb. Haut dans le ciel, un gros porteur militaire C-130 de la Minusma les survole. Les deux gardes égorgent un bouc et font cuire des macaronis. Sophie Pétronin confie qu’elle s’est convertie à l’islam en captivité, qu’elle se nomme désormais Maryam et qu’elle a mémorisé 54 versets du Coran. Selon elle, les jihadistes sont des combattants de la foi qu’il convient de laisser en paix. Soumaïla pense, sans le lui dire, qu’elle est atteinte par le fameux syndrome de Stockholm, fréquent chez les otages ayant vécu une période prolongée avec leurs geôliers.

Les heures passent, la nuit vient et rien ne bouge. L’un et l’autre sont inquiets : « J’ai l’impression qu’on nous a oubliés », murmure Cissé. Le lendemain, jeudi 8 octobre, à 10 heures : enfin du mouvement ! Quatre véhicules déboulent dans un nuage de poussière. Une quinzaine de jihadistes touaregs armés jusqu’aux dents en descendent, ainsi que deux Européens barbus et visiblement épuisés : Pier Luigi Maccalli, un prêtre catholique enlevé en septembre 2018 à la frontière avec le Burkina Faso, et Nicola Chiacchio, un ingénieur aéronautique qui avait entrepris de traverser l’Afrique en vélo électrique, avant de tomber sur un groupe de la katiba Macina à Douentza, en février 2019. Ils sont la queue de comète du deal négocié par les autorités de Bamako avec Iyad Ag Ghali.

Au fond du désert croupissent encore un chirurgien australien, un officier de sécurité roumain et une religieuse colombienne

Mais ils ne sont pas les derniers otages entre les mains du chef régional d’Al-Qaïda. Quelque part au fond du désert croupissent encore un chirurgien australien octogénaire, un officier de sécurité roumain et une religieuse colombienne, capturés entre 2015 et 2017. Jusqu’en septembre 2020, la missionnaire évangélique suisse Béatrice Stockly, enlevée à Tombouctou en janvier 2016, était du nombre. Mais face au refus des autorités de Berne de s’acquitter d’une rançon, Ag Ghali a démontré qu’il restait un terroriste avec qui on ne discute pas. Il l’a fait exécuter.

Jeudi 8 octobre 2020, 14 heures

Les deux négociateurs de Bamako, le député Ag Bibi et le colonel Sanogo, arrivent enfin sur les lieux. Ils sont accompagnés d’une escorte de Touaregs du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), un groupe armé officiellement signataire des accords de paix avec le pouvoir malien, mais souvent soupçonné de jouer un double jeu avec les jihadistes, illustration parfaite de la porosité qui règne dans le grand Nord malien entre les différents mouvements, sur fond de trafics en tout genre.

Soumaïla Cissé est accueilli par Bah N’Daw au palais présidentiel de Bamako, le 9 octobre 2020.

Soumaïla Cissé est accueilli par Bah N’Daw au palais présidentiel de Bamako, le 9 octobre 2020. © REUTERS

Après les salutations d’usage et les verres de thé, les quatre otages et les deux intermédiaires repartent pour quatre heures de piste, direction Tessalit. Un violent orage suivi d’une tempête de sable ralentit leur progression. Au crépuscule, alors que le convoi arrive en vue de l’aérodrome, des véhicules blancs siglés UN de la Minusma viennent à sa rencontre. Ce n’est que lorsqu’il monte à bord de l’un d’eux que Soumaïla Cissé se dit qu’il est vraiment libre.

On lui prête un téléphone. Son premier appel est pour son épouse, Astan : « J’arrive ! » Le second pour l’ancien Premier ministre Ousmane Issoufi Maïga, qui a présidé la cellule de crise mise en place par l’ex-président IBK au lendemain de son enlèvement. L’histoire ne dit pas si l’avion qui ramène les quatre ex-otages d’Al-Qaïda vers Bamako en cette nuit du 8 octobre a croisé en plein vol un autre appareil, celui des prisonniers jihadistes libérés en route pour Tessalit. Mais ce n’est pas improbable.

Cette épreuve ne m’a pas domestiqué, elle m’a renforcé

Soumaïla Cissé, lui, a d’autres idées en tête désormais : les retrouvailles avec ses proches et les militants de son parti, la nécessité, comme il le dit, de « se remettre à jour » politiquement et la perspective de l’élection présidentielle de mars 2022, à laquelle nul ne doute qu’il sera candidat. De passage à Paris pour un check-up à l’hôpital Cochin, il a poliment refusé l’offre des médecins de lui faire rencontrer des psychologues spécialisés dans la reconstruction post-traumatique des otages. « Cette épreuve ne m’a pas domestiqué, dit-il, elle m’a renforcé. Sans doute fallait-il que je la vive pour savoir que j’étais vraiment capable d’être un homme libre. »

A-t-il, un moment, haï ses ravisseurs ? Leur en veut-il encore ? « Non, pas ceux qui m’ont gardé en tout cas. Ce sont des gamins en perdition, fracassés par la misère, proies faciles pour ceux qui les manipulent. J’ai mangé ce qu’ils mangeaient, dormi comme eux à la belle étoile. Ils m’ont toujours respecté. Savez-vous comme la voûte céleste est sublime dans le désert ? Et puis je suis un homme politique. Et un homme politique ne doit jamais être prisonnier de ses ressentiments. »

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