Politique

Guinée – Ibrahima Kassory Fofana : « Il est temps de dépasser les passions électorales »

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Par - Envoyée spéciale à Conakry
Mis à jour le 9 mai 2021 à 10:15

Le Premier ministre guinéen Ibrahima Kassory Fofana, à la primature.

Reconduit à la tête du gouvernement après la réélection d’Alpha Condé, le Premier ministre guinéen défend bec et ongles sa feuille de route. Et tend la main à l’opposition, qu’il doit rencontrer dans le cadre du dialogue national.

Sa reconduction à la tête du gouvernement était un secret de polichinelle. À 67 ans, cet économiste de formation, spécialiste du management de projets et d’ingénierie financière et sociale, est considéré comme un réformateur. Ancien ministre du Budget, puis des Finances de Lansana Conté, candidat malheureux à la présidentielle de 2010 (0,66 % des voix), il soutient Alpha Condé au second tour du scrutin, mais bascule un temps dans l’opposition, avant de se rapprocher à nouveau de la majorité et de devenir ministre d’État à la présidence chargé des Investissements et des Partenariats public-privé en 2014.

Nommé Premier ministre en mai 2018, alors que son mouvement politique, Guinée pour tous (GPT), s’était fondu dans le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-Ciel, au pouvoir), Ibrahima Kassory Fofana a porté à bout de bras le projet de révision de la loi fondamentale engagé en 2019.

Chargé des consultations en vue de l’organisation du référendum sur la Constitution, il sera impliqué tout au long de la campagne pour les scrutins référendaire et législatif de mars 2020, puis pour la présidentielle du 18 octobre. Un engagement qui explique en partie son maintien à la tête du gouvernement. 

Pourtant, Ibrahima Kassory Fofana l’assure : il ne compte pas rester éternellement à la primature. « J’ai un contrat de deux ans avec le président. Après ça, j’irai planter mes choux ailleurs », a-t-il déclaré après sa reconduction. Renouvelant sa loyauté au chef de l’État, il préfère cependant ne pas évoquer d’éventuelles ambitions présidentielles. D’autant qu’en ce début de quinquennat, il a fort à faire en tant que chef du gouvernement. Dans sa déclaration de politique générale du 7 avril dernier, approuvée par 108 députés sur 114, il a défendu la « résilience » de l’économie guinéenne et développé son programme social. Le Premier ministre sait que les attentes de la population sont à la hauteur des potentialités inexploitées de la Guinée, immenses, et que la majorité n’a pas le droit à l’erreur. À charge pour lui de diriger le dialogue national. L’occasion de tendre la main à ses adversaires, au sortir d’une année électorale explosive. Et le seul moyen, assure-t-il, de sortir le pays de l’extrême pauvreté. 

Jeune Afrique : Quelle est la priorité de votre nouveau gouvernement pour répondre aux demandes de développement de la population ?

Ibrahima Kassory Fofana : C’est d’arriver à sortir ce pays de l’extrême pauvreté à l’horizon de 2026. L’indice de pauvreté est passé de 54 à 48 en dix ans, mais nous devons aller plus loin. Pour développer le pays, nous avons besoin d’un climat de paix et d’institutions stables. Le tumulte des dernières années, les grèves récurrentes, les manifestations, tout cela a freiné son élan.

Avec quelles politiques le relancer ?

Nous avons mis en place un programme d’aide sociale qui consiste à mettre directement de l’argent dans les poches des plus pauvres : les veuves, les invalides, etc. Nous avons identifié 40 % de la population qui pourrait en être bénéficiaire, soit 6 millions de personnes. Un demi-million en ont bénéficié en 2020, 1,5 million en profiteront cette année, et nous visons les 6 millions à la fin du mandat, avec un investissement à hauteur de 4 % du PIB. Après, il sera temps de revoir les politiques publiques pour aller vers la classe moyenne.

Nous avons également prévu de soutenir l’entrepreneuriat de la jeunesse et des communautés à la base. La fiscalité minière a été revue : 15 % des revenus tirés des gisements sont désormais affectés de façon égalitaire à des collectivités rurales, ce qui a représenté la mise sur pied de 800 projets socioéconomiques de base en deux ans, pour un budget total de 2 mille milliards de francs guinéens [près de 167 000 euros].

Vous évoquez le besoin de corriger certaines faiblesses : quelles sont-elles ?

Nous pouvons nous appuyer sur une croissance soutenue depuis dix ans, avec un taux de 5,2 % pour 2020. Mais nous souffrons toujours de la corruption, de la faiblesse de notre capital humain, de l’inefficacité de l’administration, de l’insuffisance d’infrastructures et de bien d’autres maux.

Pourquoi certaines institutions jusqu’à présent rattachées à la primaturecomme la Mission d’appui à la mobilisation des ressources internes [Mamri], sont-elles désormais sous la tutelle de la présidence ?

Le chef de l’État voulait jouir d’un contrôle sur la gestion des affaires publiques plus rapproché. Cela lui permet de surveiller la gestion du gouvernement et d’avoir des comptes-rendus plus souvent. Il est l’élu du peuple. S’il veut se donner les moyens de mieux suivre ce programme, il a le pouvoir de le faire.

En vous donnant pour objectif de doubler les recettes des impôts et douanes, ne risquez-vous pas de mettre en place des mesures impopulaires dès le début du nouveau mandat d’Alpha Condé ?

Notre but est d’élargir l’assiette fiscale, pas d’augmenter les impôts. Certaines entreprises échappent à la fiscalité, il faut les identifier et leur faire payer leurs obligations. Notre objectif est de relever le niveau de pression fiscale de 13 % à 18 %, qui est la moyenne régionale, afin de faire face à nos objectifs sociaux. Cet objectif suppose aussi d’endiguer les pertes dues à la corruption.

En tant que Premier ministre, vous êtes constitutionnellement chargé du dialogue politique. Pourquoi créer un cadre permanent ?

La crispation du climat politique est un handicap au développement. Mettre en place ce cadre permanent permet de souligner la nécessité de cette mission, de poser les bases qui permettront de régler nos problèmes. Les membres de la structure seront choisis selon des critères qui restent à déterminer, cela ne peut pas se faire de manière discrétionnaire.

Avez-vous fait un pas vers l’opposition extraparlementaire ? Son absence du dialogue ne serait-elle pas un risque pour la démocratie ? 

Posez-lui la question. Est-ce qu’elle accepterait de participer ? Cette opposition est très importante ; sans elle, il ne peut y avoir de dialogue. Je désire un débat inclusif et apaisé et ferai de mon mieux pour que tout le monde participe. Mais il est difficile d’apaiser les échanges avec des partenaires qui font valoir une époque révolue. Il nous faut dépasser cette passion électorale et regarder les réalités en face pour aller vers un dialogue sérieux. 

La libération des prisonniers politiques ne serait-elle pas un premier geste d’apaisement ?

Les mineurs libérés ont été jugés pour des raisons qui ne sont pas politiques : violences, dégradations de biens publics… Le chef de l’État a décidé de gracier ces jeunes après leur jugement, mais ne peut prendre des mesures de clémence pour ceux dont les dossiers sont toujours entre les mains de la justice, comme le veut le principe de la séparation des pouvoirs.

Certains cadres de partis politiques sont emprisonnés depuis des mois dans l’attente de leur jugement…

Parce qu’ils font l’objet de restrictions judiciaires et que les délais de la justice sont différents des délais politiques. Ils sont sous le coup d’une instruction et ont été arrêtés sur la base d’indices sérieux, selon la justice.

Au moins quatre personnes sont mortes en détention depuis la présidentielle, dont trois militants de l’Union des forces démocratiques de Guinée [UFDG]. Des enquêtes approfondies seront-elles menées ?

Cela va de soi. Quand une personne meurt en détention, on réalise une autopsie, pour déterminer les causes de la mort etsi on établit que cette cause n’est pas naturelle, l’enquête se poursuit. 

Je me projettemais je ne rêve pas

Considérez-vous votre reconduction comme une marque de confiance du président Alpha Condé en vos capacités à réformer le pays, ou comme un remerciement pour votre engagement sur la révision de la Constitution ?

Les deux. Un Premier ministre est forcément un homme de confiance. Et Alpha Condé doit également considérer que j’ai été totalement engagé dans la campagne pour son élection, comme la majorité de l’équipe. Nous avons obtenu des résultats : il est normal que les personnes investies soient reconduites.

Vous avez pourtant annoncé vouloir quitter votre poste d’ici à deux ans. Pour mieux vous préparer à la présidentielle ?

D’un point de vue personnel, je considère qu’après cinq ans dans une fonction quelle qu’elle soit, il faut savoir partirJ’ai convenu avec le président d’en rediscuter d’ici à deux ans. Je n’ai pas encore quitté la primature ! Je me projettemais je ne rêve pas. D’autant plus que j’ai donné ma parole au président que je ne me présenterais pas contre lui. C’est à lui de décider ce qu’il voudra faire en 2026, mais même si je ne suis plus avec lui à ce moment-, je ne serai jamais son adversaire.