Politique

Algérie : pourquoi les retraités de l’armée rejoignent le Hirak

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Mis à jour le 25 mars 2021 à 11:01

D’anciens militaires de l’Armée nationale populaire.

Les anciens militaires de l’Armée nationale populaire espèrent profiter de la reprise des marches à travers le pays pour mieux faire entendre leurs nombreuses revendications.

Leur colère dure depuis 2008. Le 18 mars, près de 5 000 blessés, amputés et retraités de l’Armée nationale populaire (ANP) ont, une nouvelle fois causé un encombrement à l’entrée d’Alger, dont les entrées et les sorties ont été filtrées par un important dispositif de la police et de la gendarmerie.

Cette fois, ils s’étaient donné rendez-vous à Bentalha, dans la banlieue sud de la capitale et ont tenté une marche au pas de course pour entrer dans la capitale, de nuit, afin de se faire entendre par les autorités. Un « assaut » qui s’est soldé par près de 500 arrestations. La réponse musclée des autorités a été accueillie comme une déclaration de guerre par ces retraités de l’ANP, désireux d’exprimer leurs revendications socio-professionnelles.

Le lendemain, le ministère de la Défense a tenté de dégonfler la polémique via un communiqué annonçant des révisions du Code des pensions militaires afin de permettre l’examen et la régularisation de la situation de plusieurs catégories d’anciens militaires. Une concession qui ne masque pas une amère réalité : les retraités de l’armée mécontents seraient plus de 288 000, en se basant sur le nombre de dossiers déposés auprès des services sociaux du ministère de la Défense. Selon les leaders du mouvement, ils sont même plus de 400 000.

Leurs revendications sont aussi diverses que les cas sont particuliers : tel soldat estime qu’il a été injustement radié pour indiscipline, un blessé réclame une meilleure prise en charge médicale, quand un autre juge sa pension de retraite insuffisante.

« Des militaires ont travaillé plus de 21 ans et ne perçoivent que 23 000 dinars [145 euros] de pension de retraite, alors que certains de leurs collègues, à l’exemple des ex-rappelés [les militaires rappelés sous les drapeaux pour faire face au terrorisme dans les années 1990] touchent eux plus de 45 000 dinars [284 euros] » affirme un membre de la Coordination nationale des militaires à la retraite, des blessés, des radiés et des ayant droits de l’ANP, qui a participé à la plupart des actions coup-de-poing menées ces dernières années.

Convergence avec le Hirak

De leur côté, les autorités se sont évertuées à contrer le mouvement en essayant de l’atomiser en sous-groupes et en choisissant l’Organisation des retraités de l’armée comme unique interlocuteur. « Elles ont aussi créé la division au sein de nos rangs en répondant aux problématiques de certaines catégories et en abandonnant le traitement des autres », explique notre source de la Coordination nationale.

Nous avons été bloqués à l’extérieur d’Alger, on nous a gazés et on a tiré des balles en caoutchouc pour nous empêcher de manifester

La hantise du pouvoir est de voir le mouvement des retraités rejoindre celui du Hirak, dont la célébration des deux ans a donné lieu à une reprise des marches le vendredi. « Nous avons été bloqués à l’extérieur d’Alger, on nous a gazés et on a tiré des balles en caoutchouc pour nous empêcher de manifester le 16 mars, alors que le jour même la manifestation des étudiants était tolérée au centre-ville », regrette notre interlocuteur.

La Coordination nationale l’a bien compris et a décidé en mars de renouer avec le Hirak, alors que sa participation au mouvement lancé en 2019 avait été suspendue après le départ du pouvoir de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika.

Contacté, le porte-parole du mouvement, Aissa Bouzerara dénonce « les mêmes responsables au sein de l’armée qui sont en charge du dossier des retraités depuis des années et qui sont aussi ceux qui ont procédé à la mise à jour du code des pensions militaires à un moment critique [la dissolution du parlement] et sans intégrer le partenaire social que nous sommes ».

Tebboune pris à témoin

Aujourd’hui Bouzerara estime que le ministère de la Défense, via son communiqué, n’a pas répondu à l’appel du président Tebboune de prendre en charge les revendications des anciens militaires. Pour le porte-parole de la Coordination, le président algérien est mal informé de la réalité du terrain. « Nous sommes optimistes après le renouvellement des engagements du chef de l’État, et nous espérons que ces engagements ne seront pas comme les précédents. Nous souhaitons qu’il suive personnellement ce dossier jusqu’à la révision du code des pensions », appelle-t-il.

Lors de la création de la coordination en 2008, une liste de 37 revendications – de la revalorisation des pensions, à la prise en charge psychologique et médicales des retraités – avait été déposée au ministère de la Défense.

La révision de la loi sur les pensions annoncée par le communiqué du ministère de la Défense ne devrait en effet porter que sur le mécanisme d’attribution de primes d’invalidité, comme le précise le communiqué du Conseil des ministres du 17 mars dernier : « Il s’agit en l’occurrence de l’article permettant la prolongation des délais des recours et celui permettant la création de la pension d’invalidité complémentaire, au profit du militaire auquel la commission d’expertise médicale attribue un taux d’invalidité imputable au service. »