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L’islam tunisien est-il sous influence ? L’Union internationale des savants musulmans au cœur de la polémique

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Mis à jour le 2 avril 2021 à 09:50

Yusuf al-Qaradawi et Rached Ghannouchi. © AFP-Nicolas Fauque Montage JA

La polémique enfle autour de l’Union internationale des savants musulmans-Tunisie, filiale de l’organisation fondée par le prédicateur Youssef al-Qaradawi. Représente-elle un danger en matière de sécurité et d’enseignement ? Quels sont ses liens avec Ennahdha et avec les Frères musulmans ? Enquête.

Le sit-in du Parti destourien libre (PDL), lancé en novembre 2020 pour protester contre les activités de la branche tunisienne de l’Union internationale des savants musulmans (UISM-Tunis), aura duré quatre mois. Quatre mois de mises en garde des autorités et de mauvaise publicité pour cette organisation, sise à Tunis depuis 2012. Le PDL, que dirige l’avocate Abir Moussi, accuse en effet l’association de favoriser l’embrigadement dans le jihad, et demande sa dissolution.

La situation a dérapé le 9 mars dernier lorsque des militants du PDL ont pénétré de force dans les locaux de l’UISM-Tunis et y ont saisi des documents (ouvrages de réflexion sur le mariage islamique ou sur le terrorisme et islam), dans lesquels ils voient la preuve que l’organisation mène et encourage des activités illicites.

Un alibi pour Abir Moussi ?

Pour contrer l’action du PDL, des députés du groupe El Karama (conservateur religieux) se sont interposés. Parmi eux, Fateh Khélifi, élu de Tataouine. Certifiant n’avoir aucun lien avec l’UISM-Tunis, il dit être passé à l’action pour que la police intervienne. Ce que cette dernière a fait le 11 mars, à coup de gaz lacrymogènes, démontant au passage la tente du parti de Abir Moussi, installée devant du bâtiment.

« Abir Moussi exclut tous ceux qui ne pensent pas comme elle, et essaie de pousser à la guerre civile, s’insurge Khélifi. Elle se prend pour l’État ! Si on la laisse faire, jusqu’où ira-t-elle ? »

L’UISM-Tunis, qui dénonce « la détention abusive d’une dizaine de [ses] membres, privés durant plusieurs heures de médicaments et de nourriture », a largement diffusé, sur sa page Facebook, des vidéos de l’intrusion du PDL.

« Ce parti extrémiste et antidémocratique règle ses comptes avec ses adversaires en utilisant notre association comme alibi », s’indigne Lotfi Amdouni, cofondateur et membre du conseil d’administration de l’UISM-Tunis. Rappelant que le PDL a perdu deux fois en justice face à son association, il affirme que « la lutte contre les approches extrémistes, qui portent atteinte à la religion islamique et engendrent le terrorisme », fait partie de ses priorités.

Couches populaires

Les détracteurs de l’UISM-Tunis surestiment-ils l’influence de cette association ? À en croire ses dirigeants, celle-ci forme chaque année une centaine d’élèves. Elle s’adresse à tous, y compris aux classes populaires, et serait fréquentée par des retraités, des femmes au foyer, des cadres de la fonction publique, des médecins, des avocats et quelques étudiants. Les propos de Fatma Chkout, sa vice-présidente, affirmant que des agents de la sûreté et des militaires y ont étudié, ont provoqué un tollé.

L’UISM-Tunis n’a pas gagné en importance au point de devenir une référence

Les cycles d’études (science du Coran, hadiths, morale, approche islamique des droits de l’homme, langue arabe, objectifs de la charia, finance et droit islamiques…) s’étendent de quelques jours à quelques mois, voire à plusieurs années. Des sessions sont spécifiquement destinées aux prédicateurs et imams (ou aspirants), avec le même degré d’exigence que l’Institut supérieur de théologie de la Zitouna, le diplôme en moins.

La majorité de sa quinzaine de professeurs dispensent également des cours à l’Université Zitouna de Tunis (l’une des plus anciennes et prestigieuses institutions d’enseignement islamique, intégrée au programme national du supérieur depuis l’indépendance, en 1956). Les cours de l’UISM-Tunis s’inspireraient d’ailleurs de son cursus.

La mosquée Zitouna, ancien siège de l’université du même nom, à Tunis.

La mosquée Zitouna, ancien siège de l’université du même nom, à Tunis. © Nicolas fauque/Corbis via Getty Images

« La Zitouna reste l’institution officielle soutenue par le gouvernement, et la principale référence sur les questions touchant à l’islam en Tunisie, estime Slaheddine Jourchi, un spécialiste des mouvances islamistes. Si elle ne soutient pas directement cette association, elle n’a pas non plus réagi négativement à son endroit. Et puis, l’UISM-Tunis n’a pas gagné en importance au point de devenir une référence. Elle ne représente pas un danger à ce jour. »

Illusions

Ses cadres assurent que l’UISM-Tunis a signé des accords avec les ministères de l’Enseignement supérieur et de l’Éducation. Cela n’empêche pas ses contempteurs de s’inquiéter de l’absence de contrôle de l’État, au moment où nombre d’intellectuels craignent que les spécificités de l’islam tunisien, héritier de réformes successives, ne soient, plus généralement, menacées.

« La Zitouna, où je suis professeure, aborde le fait religieux avec des méthodes rationnelles et tente de réconcilier le musulman avec le monde [contemporain], en enseignant la psychologie, les religions comparées et la philosophie, explique Iqbal Gharbi. L’UISM-Tunis, elle, rompt avec tout ce qui peut être progressiste dans l’islam. Elle propose une lecture simpliste et réductionniste. Elle vend aussi des illusions, qui pansent les blessures narcissiques d’une jeunesse en quête d’identité et de projet social. »

À l’appui de ses dires, la professeure rappelle que, « après la mainmise des islamistes sur le pouvoir, [ses] étudiants ont refusé de s’inscrire aux cours de psychologie et d’anthropologie sous le prétexte que les fondateurs [de ces disciplines] étaient athées. »

En vain Youssef Seddik, célèbre penseur de l’islam, a-t-il demandé à débattre avec Youssef al-Qaradawi, le fondateur de l’Union internationale des savants musulmans (UISM, la maison-mère, sise au Qatar), qu’il qualifie d’ « ignorant ». « J’ai assisté à un cours de l’UISM-Tunis, explique-t-il. Ces gens font table rase de tout ce qui a été fait en matière de recherche depuis soixante ans. Cela sape les acquis de la Tunisie, qui remontent à la première moitié du XIXe siècle et ont abouti aux réformes de Bourguiba, lequel a imposé, avec l’aide d’oulémas éclairés, l’abolition de la polygamie, l’acceptation de l’adoption, etc. »

Inquiet de voir cette pensée « s’infiltrer dangereusement dans tous les rouages de l’éducation », Seddik cite l’apparition de thèses universitaires sur « les vertus morales » ou contestant que la Terre est ronde. « J’en appelle aux citoyens pour s’opposer à cette institution, qui fait des ravages », lance-t-il.

« Islam du juste milieu »

Pourtant, l’UISM et Youssef al-Qaradawi prônent le recours à une approche dite du « juste milieu » (wasat), qu’ils assurent être modérée. Leurs propos ne convainquent nullement Iqbal Gharbi : « C’est une entreprise totalitaire de réislamisation de notre monde, considéré comme corrompu. Cette association met en danger notre paix sociale. Elle divise les Tunisiens en croyants et en non croyants, selon une lecture wahhabite rétrograde et réactionnaire. »

Qaradawi n’en reste pas moins difficile à classer. « On ne peut pas dire qu’il soit constant. Il a revu sa position sur l’emprisonnement des renégats. Il soutient une polygamie conditionnée à certaines règles de respect de la femme. S’il n’est pas proche des jihadistes, il n’est pas pour autant progressiste », résume Slaheddine Jourchi.

Leur but ultime n’est pas de moderniser la vie des musulmans, mais d’islamiser la modernité

« Qaradawi a salué l’offensive de Daesh sur Mossoul, en Irak, et n’a pas réagi à la prise de la ville d’Al-Qaryatayn, en Syrie, par ce groupe, qui y a imposé un statut de “dhimmitude” aux chrétiens, comme lui-même l’encourage. Ses idéaux sont partagés par les groupes extrémistes et son discours est hypocrite », souligne de son côté le professeur Amin Elias, de l’université Antonine (Liban).

D’un côté, le prédicateur se fonde sur la charia, réclame l’instauration d’un califat, souhaite que l’islam régisse tous les aspects de la vie… De l’autre, il prône la tolérance, dit revisiter les interprétations des textes religieux, préconise un équilibre entre raison et tradition.

« L’UISM est conservatrice, car elle tire son autorité de la nature atemporelle et absolue de l’islam wasat, poursuit Amin Elias. Elle essaie de revivifier un islam hors [du champ de l’]Histoire, que musulmans et non musulmans, croyants ou non croyants, n’ont pas le droit d’analyser ou de critiquer. Son but ultime n’est pas de moderniser la vie des musulmans, mais d’islamiser la modernité, parce que, pour elle, l’islam est un système de vie global, valable en tout temps et en tout lieu. »

« Le mot wasat a été détourné de son sens. Il ne représente pas l’équilibre, mais se fonde sur une pensée sunnite malékite, elle-même ancrée dans la théorie des Frères musulmans, selon laquelle le monde est divisé entre terres d’islam et terres de guerre [de conquête] », tranche Youssef Seddik.

Ingérence étrangère ?

En Tunisie, une pétition lancée en février et dénonçant les activités de l’UISM-Tunis a recueilli à peine plus de 130 signatures. L’association bénéficie-t-elle de financements illégaux de l’étranger, comme l’affirme le PDL ? Elle confirme en tout cas que le gouvernement l’a sommée de publier l’intégralité de ses comptes. « Nos avocats vont répondre à ces questions, que nous trouvons légitimes », précise Lotfi Amdouni.

À l’en croire, l’UISM-Tunis s’est toujours conformée à ses obligations légales. Son budget annuel n’aurait jamais dépassé 100 000 dinars (30 500 euros). Les fonds proviendraient des frais d’inscription, des donations et, « rarement », de la maison-mère qatarie. « De nombreuses associations, notamment européennes et américaines, aident elles aussi leurs antennes tunisiennes  », souligne-t-il.

L’UISM est un instrument du soft power qatari. Sa vision de l’islam ne se démarque en rien de celle d’Al-Azhar

Il n’empêche : le lien direct de l’UISM-Tunis avec l’UISM est volontiers perçu comme une preuve d’influence, voire d’ingérence étrangère. Qaradawi lui-même est souvent décrit comme un « pion » du Qatar. Le prédicateur égyptien nonagénaire a acquis la nationalité de ce pays, où il s’est installé au début des années 1960.

Docteur de la faculté des sciences religieuses de l’université al-Azhar, il a adhéré au mouvement des Frères musulmans à l’âge de 16 ans avant de s’en détacher en 1977. Cette appartenance lui a valu plusieurs séjours en prison, sous Nasser. S’il n’occupe aucun poste officiel au sein du mouvement frériste, il est considéré comme l’un de ses maîtres à penser. L’émission hebdomadaire « La charia et la vie », qu’il a animée sur Al-Jazeera, réunissait des millions de téléspectateurs. « L’UISM est un instrument du soft power qatari. Sa vision de l’islam ne se démarque en rien de celle d’Al-Azhar. C’est une lutte de pouvoir », assène Amin Elias.

Fatwa appelant au meurtre de Kadhafi, critique des manifestations anti-Morsi en Égypte, approbation des attentats suicide dans les territoires palestiniens, immixtion dans les affaires syriennes, opposition à la loi française interdisant le port de signes religieux dans les écoles publiques, déclarations ambiguës sur l’excision ou sur la possibilité de « corriger » son épouse… Qaradawi a suscité bien des polémiques.

L’Égypte a lancé un mandat contre lui pour « incitation au meurtre, vandalisme, violence et vol », à la suite du coup d’État qui a renversé le Frère musulman Mohamed Morsi, en 2013. Jugé par contumace, il a été condamné à mort, en 2015, aux côtés de ce dernier, avant d’être retiré, en 2018, de la liste des personnes recherchées par Interpol. En 2017, l’Arabie saoudite et ses alliés anti-qataris l’ont inscrit sur la liste des suppôts du terrorisme.

Branche idéologique d’Ennahdha ?

Les visites de Qaradawi en Tunisie ont également suscité des controverses. En 2009, sous Ben Ali (qui cherchait alors à s’attirer des suffrages conservateurs), il avait été reçu officiellement lors des célébrations de « Kairouan, capitale de la culture islamique ». Il s’était même rendu dans les locaux de Radio Zitouna, créée par Sakhr el-Materi, le gendre du président.

En 2012, convié à l’inauguration de l’UISM-Tunis, Qaradawi avait plaidé pour l’union de l’islam et de la démocratie. Ce déplacement avait été perçu comme un soutien à Ennahdha. De fait, des leaders de cette formation lui rendent visite dans le cadre de « dialogues religieux », dont, en 2015, Abdelfattah Mourou, alors vice-président de l’Assemblée et du parti (qu’il a représenté à la présidentielle de 2019).

Lotfi Amdouni, cofondateur et membre du conseil d’administration de l’UISM-Tunis.

Lotfi Amdouni, cofondateur et membre du conseil d’administration de l’UISM-Tunis. © DR

D’aucuns accusent l’UISM-Tunis d’être le versant théologique d’Ennahdha. Lors de son congrès de 2016, le parti a, certes, décidé de séparer la prédication du fait politique. Mais les liens de Rached Ghannouchi, son président, avec Qaradawi sèment le trouble. Une photo montrant le premier baisant le front du second en signe d’allégeance a marqué les esprits.

Ghannouchi en a été le vice-président et le secrétaire général adjoint de l’UISM

C’est à Londres, où le chef d’Ennahdha se trouvait en exil, que l’UISM a été fondée en 2004, avant que son siège ne soit transféré à Doha en 2011. Ghannouchi en a d’ailleurs été le vice-président et le secrétaire général adjoint. Il a ensuite continué à participer à ses réunions, au Qatar, et passait pour le successeur de Qaradawi jusqu’à ce que le Marocain Ahmed Raïssouni ne prenne la tête de l’UISM, en 2018. En 2017, le service de communication du « cheikh » avait néanmoins affirmé que ce dernier avait quitté l’UISM pour se consacrer à la politique intérieure tunisienne.

Aujourd’hui, le siège de Tunis fait partie de rares antennes de l’UISM, avec celles de Gaza, de Turquie et du Conseil européen de la fatwa et de la recherche. Des leaders d’Ennahdha ont activement œuvré à son installation en Tunisie après la révolution de 2011. C’est le cas de Lotfi Amdouni, ex-membre du syndicat étudiant islamique UGTE, emprisonné durant quinze ans sous Ben Ali. Imam à la mosquée Salmen Ferci d’El-Kabaria, professeur en finance islamique à la Zitouna et inspecteur au ministère des Affaires religieuses, il est membre du Conseil de la choura d’Ennahdha.

Membres de cette même choura, Abdelmajid Al-Najjar et Kamel Essid occupent d’éminentes fonctions à l’UISM : le premier dirige sa branche tunisienne ; le second en a été le trésorier.

« Travail scientifique » 

Les cadres d’Ennahdha démentent toutefois l’existence de connexions entre leur parti et l’UISM. « La diffusion des idées a beaucoup plus de force que n’en auraient des liens juridiques, rétorque Youssef Seddik. [Cette association] est un vecteur de recrutement et de séduction de la jeunesse, qui offre à Ennahdha la possibilité de contrôler les mosquées. »

Lotfi Amdouni le dément formellement. « Le travail de l’UISM est purement scientifique et n’a rien à voir avec la politique », coupe-t-il, avant de nuancer : « Il n’est ni interdit ni inconcevable de traiter de questions politiques par [le biais d’]une approche critique scientifique. »

Ennahdha a exprimé sa solidarité aux « citoyens agressés » au siège de l’UISM

De fait, l’UISM s’est opposée, en 2017, aux propositions du président Béji Caïd Essebsi visant à instaurer l’égalité dans l’héritage ou à autoriser le mariage d’une musulmane avec un non-musulman. Quand à Ennahdha, elle a, le 11 mars dernier, salué l’intervention des pouvoirs publics face aux « violations commises par le PDL » et exprimé sa solidarité « aux citoyens agressés » au siège de l’UISM-Tunis.

Si le parti à la colombe nie toute relation avec les Frères musulmans, Slaheddine Jourchi rappelle que « leurs relations ont toujours été bonnes » et que le Mouvement de la tendance islamique [MTI, ancêtre d’Ennahdha] « a toujours eu pour cadre de référence l’idéologie des Frères ».

« Ennahdha est le premier bénéficiaire de la présence de l’UISM, poursuit Jourchi. Celle-ci contribue à répandre un discours religieux qui n’entre pas en contradiction avec les références idéologiques du parti. Ben Ali, disent les nahdhaouis, avait tenté par tous les moyens d’encadrer la vie religieuse. Il en découle, selon eux, un manque de culture islamique et, partant, la nécessité de prodiguer un enseignement populaire en ce sens. »

D’où cette question cruciale, qu’a soulevée la fronde du PDL : à quelles conditions les islamistes peuvent-il créer des associations, ou comment défendre le caractère civil de l’État sans retomber dans la dictature ?