Agroalimentaire

OCP, un marocain de plus en plus africain

Près de Laayoune, phosphate avant traitement. © Fadel Senna/AFP

Bien décidé à rattraper son retard sur les marchés subsahariens, le leader mondial des phosphates entend même devenir le premier fournisseur de fertilisants du continent. Un revirement inédit.

C’est la plus grande annonce de la tournée africaine du roi du Maroc, qui s’est achevée le 8 mars à Libreville : OCP, leader mondial des phosphates, et la Société équatoriale des mines du Gabon s’associent pour créer l’un des plus grands complexes industriels du secteur de la chimie en Afrique. Avec un investissement de plus de 2 milliards de dollars (1,4 milliard d’euros), quatre unités vont voir le jour : deux au Gabon, qui fabriqueront de l’ammoniac à partir du gaz naturel gabonais et des engrais phosphatés, et deux au Maroc, qui produiront de l’acide phosphorique et des engrais chimiques à base de phosphate. Objectif visé : quelque 2 millions de tonnes de fertilisants par an à partir de 2018. Soit la quantité que consomme le continent actuellement.

En fait, cet investissement n’est pas un acte isolé. Quelques jours auparavant, Mostafa Terrab, le PDG d’OCP, avait annoncé à Bamako – première étape de la tournée africaine de Mohammed VI – la construction d’une usine d’engrais à Jorf Lasfar (complexe industriel et portuaire situé à 150 km au sud de Casablanca) pour un investissement de 600 millions de dollars. L’unité produira 1 million de tonnes de fertilisants pour les marchés africains. Pour le groupe chérifien, jusque-là tourné vers les marchés internationaux, les deux événements signent le début d’un revirement stratégique inédit. « Nous n’avons jamais été agressifs sur les marchés africains, qui recèlent pourtant un énorme potentiel. Cela va changer », reconnaît un haut responsable de l’office, qui réalise à peine 7 % de son chiffre d’affaires au sud du Sahara.

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Paradoxe

En réalité, tout est parti du constat suivant : l’Afrique, ce continent de 1 milliard d’habitants, consomme à peine 4,7 kg d’engrais par habitant, alors que des pays comme l’Inde, l’Espagne ou encore la Chine absorbent en moyenne 200 kg par personne. Pis, ces fertilisants sont en général produits à base d’urée, de phosphate ou d’ammoniac issus du sol africain. « L’Afrique exporte la quasi-totalité de sa production de nutriments, utilisés un peu partout dans le monde [en Asie, en Amérique du Nord et en Europe] pour fabriquer des engrais, lesquels sont ensuite revendus à ces mêmes pays africains au prix fort », explique Mostafa Terrab. Un paradoxe qu’OCP tente de résoudre, d’autant que la consommation d’engrais au sud du Sahara est appelée à exploser en raison de la « révolution verte » en marche sur le continent. « L’Afrique a le potentiel de multiplier par cinq au moins sa consommation d’engrais en quelques années », assure le PDG. Cet ancien régulateur des télécoms au Maroc va jusqu’à rappeler le cas du marché africain du mobile, qui, à la traîne il y a dix ans, connaît aujourd’hui l’un des taux de pénétration les plus élevés au monde.

Ciblage

Avec une concurrence quasi inexistante, une belle autoroute s’ouvre donc devant le groupe, qui détient plus de la moitié des réserves mondiales de phosphates. Et il compte bien l’emprunter. « OCP veut porter sa part mondiale à 40 %, contre moins de 20 % aujourd’hui. Cela passera essentiellement par l’Afrique, un marché encore vierge, où le groupe et son pays jouissent d’une bonne image », analyse un spécialiste du secteur.

engrais-conso-Afrique infoPour y parvenir, l’office ne lésine pas sur les moyens. À Jorf Lasfar, quartier général des activités industrielles d’OCP, Mostafa Terrab veut édifier la plus grande zone de production de fertilisants au monde et porter la capacité d’OCP de 3,5 à 10 millions de tonnes d’ici à 2020. Comment ? À travers dix nouvelles usines d’engrais. Quatre sont déjà actives, et les six autres ne tarderont pas à sortir de terre. « Nous sommes en contact avec de grands producteurs mondiaux de fertilisants pour qu’ils installent leurs usines à Jorf Lasfar », signale un dirigeant de l’office. Un partenariat a déjà été noué avec le pakistanais Fauji.

Mais pour réaliser ses ambitions africaines, le groupe marocain entend avant tout desserrer les principaux freins à la consommation de fertilisants au sud du Sahara : la cherté des engrais et la faiblesse du réseau de distribution. Côté prix, il annonce de nouvelles gammes low cost adaptées à chaque pays. « Il y a au moins sept écosystèmes différents en Afrique. Pour chacun d’entre eux, il faut des produits appropriés et accessibles », explique Mostafa Terrab, qui s’appuiera sur une carte de fertilité du continent (en cours de conception) pour mieux cibler ses offres. En 2012, le groupe avait déjà expérimenté Teractiv en Côte d’Ivoire, un fertilisant destiné à la culture du cacao. Ce ciblage sera accompagné d’un soutien aux petits agriculteurs du continent sous forme de microcrédits et de produits d’assurance adaptés.

De nouvelles gammes low cost adaptées à chaque pays sont annoncées.

Tout cela passera par la réduction des coûts de production d’environ 30 % à 40 % à court terme grâce à l’amélioration de la productivité, à la modernisation des procédés d’extraction de la roche (le phosphate), mais aussi et surtout à la réduction des coûts de transport grâce au remplacement des très coûteux chemins de fer par des minéroducs, des pipelines sous-terrains. Celui qui relie le site minier de Khouribga à Jorf Lasfar a demandé 4,5 milliards de dirhams (403,7 millions d’euros). Toujours en phase de test, il devrait être opérationnel au deuxième trimestre 2014 et diviser le coût du transport des phosphates par huit, soit moins de 1 dollar la tonne.

Quant à la distribution, l’autre maillon faible de la chaîne, OCP compte appuyer l’ouverture de corridors régionaux (Dakar-Bamako, Abidjan-Ouagadougou, Cotonou-Niamey…). Et s’engage à soutenir les distributeurs qui veulent s’agrandir. « Nous avons déjà été approchés par des distributeurs au Mali souhaitant investir pour atteindre une capacité de distribution de 1 million de tonnes », confie le PDG d’OCP. Autant dire que le chantier est immense.

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