Économie

Maroc : Ahmed Rahhou face au lobby des pétroliers

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 24 mars 2021 à 15:34

Ahmed Rahhou à Paris, en 2014 © Vincent Fournier/JA

Nommé président du Conseil de la concurrence, l’ex-ambassadeur du royaume auprès de l’UE et ancien président du CIH Bank pourra-t-il confirmer sa réputation de « sauveur » sur ce dossier délicat ?

Après deux années à Bruxelles comme ambassadeur du Maroc auprès de l’Union Européenne, Ahmed Rahhou (62 ans) est de retour au pays. L’ancien président du CIH Bank, qui a sauvé cette banque de la faillite et fait d’elle l’une des plus compétitive au Maroc, succèdera à Driss Guerraoui à la présidence du Conseil de la concurrence, sur décision royale.

La première mission à ce poste du polytechnicien passé aussi par les bancs de Télécom ParisTech et qui a occupé plusieurs postes au Marc, dont celui de responsable du service informatique à la Royal Air Maroc et DGA au Crédit du Maroc, va être de refermer l’épineux dossier des hydrocarbures.

Irrégularités de procédure

Un scandale né en août 2017, quand une mission d’information parlementaire est constituée avec l’objectif de décortiquer les marges que génèrent la vingtaine de distributeurs pétroliers, à la suite de la libéralisation du marché en 2015. En mai 2018 – en pleine campagne de boycott de plusieurs marques au Maroc – le rapport parlementaire publié souligne les généreuses marges des distributeurs pétroliers, sans écarter une entente sur les prix.

Sont ainsi pointés du doigt Afriquia, le groupe d’Aziz Akhannouch, qui totalise 25 % du marché marocain, selon un rapport du Conseil de la concurrence, et constitue l’une des cibles de la campagne de boycott, mais aussi le néerlandais Vivo Energy (17 % du marché) propriétaire de l’enseigne Shell, et le français Total (14 % de parts de marché).

Malgré l’émoi dans le pays, Driss Guerraoui, nommé la même année au Conseil de la concurrence, donne un avis défavorable au plafonnement des marges bénéficiaires des pétroliers proposé par le gouvernement.

Le 23 juillet 2020, le Conseil informe pourtant le cabinet royal de sa décision de sanctionner les distributeurs, avec une amende de 9 % du chiffre d’affaires pour Afriquia, Total et Vivo Energy, et d’un taux plus bas pour les opérateurs mineurs du pays. Avant que Driss Guerraoui ne rétropédale et n’annonce au Palais, le 27 juillet, une sanction uniforme de 8 % du chiffre d’affaires pour l’ensemble des acteurs du secteur.

Ce cafouillage – auquel s’ajoute une note du Conseil adressée au Palais, signalant des « manquements graves » dans la gestion du dossier – a poussé le cabinet royal à reprendre le dossier des hydrocarbures en main et à le confier à une commission spéciale dédiée.

Cette dernière « s’est assurée du respect des lois et des procédures relatives au fonctionnement du Conseil de la concurrence et au déroulement de l’instance contentieuse et a conclu que le processus de traitement de cette affaire a été émaillé de nombreuses irrégularités de procédure », indique le communiqué du cabinet Royal annonçant la nomination d’Ahmed Rahhou, lequel relève en outre « une nette détérioration du climat des délibérations ».

Machine lobbyiste

Un avis qui ne présage pas du sort du dossier, puisque la commission ad-hoc « n’avait pas pour mission d’examiner le fond de l’affaire contentieuse dont le Conseil de la Concurrence est saisi, ni, encore moins, de se substituer au Conseil dans son traitement », précise le cabinet royal.

Ce sera donc à Ahmed Rahhou, réputé pour son sérieux et sa grande capacité de travail, de trancher cette affaire au fond. Et de restaurer par là même la crédibilité de l’institution, durement entachée dans cette affaire.

Les distributeurs, quant à eux, n’ont pas souhaité s’exprimer sur la nomination de l’ex-PDG de Lesieur Cristal (entre 2003 et 2009), malgré les sollicitations de Jeune Afrique.

« L’affaire est encore en suspens et ils sont conscients qu’ils risquent des milliards de dirhams d’amende dans les prochains mois. La machine lobbyiste des acteurs du secteur, regroupés au sein du GPM (Groupement des pétroliers marocains) va reprendre du service », anticipe un cadre auprès d’un petit distributeur.