Politique

Afrique-France : quand Stephen Smith et Antoine Glaser font tandem à part

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Mis à jour le 24 mars 2021 à 12h51
Les présidents ivoirien Alassane Ouattara et français Emmanuel Macron le 21 décembre 2019, à Abidjan.

Les présidents ivoirien Alassane Ouattara et français Emmanuel Macron le 21 décembre 2019, à Abidjan. © LUDOVIC MARIN/AFP

Les deux auteurs et ex-complices publient, cette fois chacun de leur côté, deux ouvrages questionnant notamment le rôle joué par la France d’Emmanuel Macron sur le continent.

Pendant deux décennies, à la suite de la parution en 1992 des « Messieurs Afrique », Stephen Smith et Antoine Glaser ont figuré ensemble parmi les référents du paysage médiatique franco-africain. Cinq livres en co-écriture et une appétence dont ils se firent une spécialité reconnue : l’hydre françafricaine. Depuis, l’un et l’autre ont entamé une carrière en solo sans renoncer à leur passion commune, reformant au besoin des tandems de circonstance comme c’est le cas en ce premier trimestre de 2021, où leurs ouvrages respectifs sortent quasi simultanément en librairie.

Professeur d’études africaines à l’université Duke de Durham (Caroline du Nord), ce qui en ces temps de « cancel culture » ne doit pas être facile tous les jours, Stephen Smith, 64 ans, est à la fois un auteur de talent et un auteur clivant. Américain, remarquablement à l’aise dans la langue de Proust, cet ancien journaliste à RFI, à Libération puis au Monde, a publié sous sa seule signature une demi-douzaine de livres remarqués et controversés, dont l’afropessimiste « Négrologie » qui pointait la responsabilité des Africains dans leur propre sort et, plus récemment, « La ruée vers l’Europe » – un essai sur les migrations mis en exergue par Emmanuel Macron, titulaire d’une demi-douzaine de prix et objet de vives critiques de la part de démographes de gauche.

Inévitables polémiques

Avec Jean de la Guérivière, ex-chef du département « Afrique-Asie » du Monde et spécialiste de l’époque coloniale (on lui doit notamment « Les fous d’Afrique »), Smith s’est lancé dans un vrai pari pédagogique, plutôt réussi, en rédigeant pour la collection dédiée chez Tallandier une « Afrique en 100 questions » de 385 pages. L’ouvrage, dont la thématique rappelle parfois celle utilisée par le géographe Georges Courade dans son décapant travail collectif sur « L’Afrique des idées reçues » (Belin, 2016), aborde des sujets aussi divers que le syndrome des hommes forts, la Chinafrique, le stress écologique, l’éducation, le rôle des ONG, l’homophobie, mais aussi les zoos humains, les migrations bantoues, la cuisine africaine ou Nollywood. Certaines questions demeurent sans réponse claire, comme le fait de savoir si la colonisation peut être qualifiée de « crime contre l’humanité ». D’autres susciteront d’inévitables polémiques : peut-on ainsi mettre sur le même plan, comme le font les auteurs, la traite « interne » des esclaves, entre Africains, et les traites transatlantique et orientale ?

Smith et Guérivière ont raison de souligner le problème que représente la différence d’âge en Afrique entre gouvernants et gouvernés. Elle est de 43 ans, la plus forte au monde.

De par sa récurrence, le facteur démographique – déjà au cœur de « La ruée vers l’Europe » – constitue l’un des pivots de l’ouvrage et l’un de ses aspects les plus féconds. Même si le lien établi entre démographie et démocratie – le niveau de cette dernière étant d’autant plus bas que le taux de natalité est élevé – est contestable comme le démontre le cas du Niger, Smith et Guérivière ont raison de souligner le problème que représente la différence d’âge en Afrique entre gouvernants et gouvernés. Elle est de 43 ans, la plus forte au monde (contre 30 ans en Asie et seize ans en Europe et en Amérique du Nord).

Couverture du livre de Stephen Smith et Jean de La Guérivière « L’Afrique en 100 questions »

Couverture du livre de Stephen Smith et Jean de La Guérivière « L’Afrique en 100 questions » © DR

Si la construction de ce que les auteurs appellent « une démocratie durable » passe par l’éducation, l’émancipation des femmes, l’apparition d’une classe moyenne « ayant les moyens et la volonté de s’occuper de la chose publique » et le « financement citoyen » de l’État (l’impôt), autant de prérequis loin d’être partout atteints, elle nécessite aussi la très délicate (parce que très culturelle) remise en cause du droit d’aînesse et d’un principe de séniorité trop souvent paralysants.

La France, « l’anti-Chine »

Et la France dans tout cela ? Stephen Smith n’oublie pas son « pré carré », à qui le livre consacre plusieurs questions et une conclusion roborative : « qu’elle agisse ou n’agisse pas » sur le continent, « quelle s’arroge un magistère démocratique ou qu’elle manque de défendre les droits de l’homme, la France est blâmée » constate notre duo. À leurs yeux, elle est « l’anti-Chine » et plutôt que « gagnante-gagnante », l’Afrique est pour la France « une proposition ‘lose-lose’ » (« perdante-perdante »).

Un diagnostic guère éloigné de celui formulé par l’ex-complice de Smith, Antoine Glaser, dans son dernier essai à paraître le 11 avril chez Fayard : « Le piège africain de Macron ». Pour ce faire, l’ancienne cheville ouvrière de « La Lettre du Continent », qui à 73 ans demeure un invité incontournable – et influent – des plateaux télé et des articles de ses confrères, s’est associé à un ex-reporter de Jeune Afrique pendant dix ans devenu éditorialiste au quotidien « L’Opinion », Pascal Airault, 51 ans. Glaser a publié « Africafrance » en 2014 et Airault « Françafrique : opérations secrètes et affaires d’État » en 2019. Ils étaient donc faits pour enquêter ensemble.

Du Sahel à la francophonie, du Conseil présidentiel pour l’Afrique, ce think tank de premiers de cordée mis en place pour séduire la diaspora, au franc CFA, « monnaie de tous les malentendus », en passant par la « réforme de l’islam » et la stratégie électorale dans les banlieues, Glaser et Airault passent au crible quatre années de politique africaine d’Emmanuel Macron. L’ensemble laisse – forcément – un goût d’inachevé, le quinquennat prenant fin dans un an, mais il démontre bien à quel point les promesses du discours de Ouagadougou, en novembre 2017, ont laissé la place à ce que les auteurs appellent « le drapeau de la realpolitik », lequel « flotte d’autant plus haut que la France perd de l’influence sur le continent ».

Couverture du livre de Antoine Glaser et Pascal Airault « Le piège africain de Macron »

Couverture du livre de Antoine Glaser et Pascal Airault « Le piège africain de Macron » © DR

Confidences

L’ancien « Monsieur Afrique » de François Mitterrand, Bruno Delaye, avait coutume de dire qu’en matière de relations avec l’Afrique les dirigeants français passaient sans transition « du salon à la cuisine ». Ce livre, qui s’ouvre sur la scène culte de l’anniversaire surprise offert par Alassane Ouattara à un Emmanuel Macron « visiblement gêné » le 21 décembre 2019 dans la salle des Conférences de l’hôtel Ivoire d’Abidjan, démontre que le président du « nouveau monde » n’échappe pas aux pesanteurs de l’ancien. Comme ses prédécesseurs, Macron tutoie ses pairs africains avec qui il échange volontiers par WhatsApp. Différence tout de même : l’ancien stagiaire de l’ambassade de France à Abuja a étendu à l’Afrique anglophone le cercle de ses interlocuteurs privilégiés.

Macron révèle avoir dit fin 2017 à Ibrahim Boubacar Keïta: « ton problème, c’est ton fils ».

Ce « piège africain » à l’écriture enlevée se termine par un intéressant entretien d’une trentaine de pages des deux auteurs avec l’hôte de l’Elysée, recueilli fin septembre 2020. Où il est question de Paul Kagame (« j’assume totalement de l’engager avec nous »), d’Alassane Ouattara (« il doit aller au bout de la réconciliation nationale »), de Tidjane Thiam (« on a eu des échanges, mais je ne lui ai pas proposé formellement d’entrer au gouvernement »), mais aussi, sur un mode plus acide, d’Ibrahim Boubacar Keïta et de Roch Marc Christian Kaboré. Au Malien, Macron révèle avoir dit fin 2017 lors d’une discussion nocturne à Abidjan : « ton problème, c’est ton fils ». Quant au président burkinabé, il lui reproche à mots à peine couverts d’avoir fait de son pays un maillon faible face aux jihadistes par crainte des coups d’État. Il a, dit-il, « dévitalisé son armée ; soyons clairs, il ne veut pas la réformer ».

« Ma franchise a déstabilisé beaucoup de mes pairs africains », assure Emmanuel Macron. On reconnaîtra au tandem Glaser-Airault le mérite d’avoir fait montre à son égard de la même qualité.

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