Politique

Niger : le baptême du feu de Mohamed Bazoum

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Mis à jour le 23 mars 2021 à 12h32
Mohamed Bazoum, élu président du Niger (ici, en 2014).

Mohamed Bazoum, élu président du Niger (ici, en 2014). © Vincent Fournier/JA

Alors qu’il prendra officiellement les rênes du Niger le 2 avril, Mohamed Bazoum a déjà dû faire face à deux attaques terroristes très meurtrières et doit répondre à l’appel à la désobéissance civile lancé par l’opposition.

Une série de deuils. Depuis janvier, le quotidien des Nigériens est rythmé par les sanglantes attaques menées par l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), le long de sa frontière avec le Mali. Dans l’après-midi du 21 mars, ce sont les localités d’Intezayane, Bakorat et Woursanat, dans le département de Tillia (région de Tahoua) qui ont été frappées. Bilan, toujours provisoire : 137 morts, selon le gouvernement.

Six jours plus tôt, les jihadistes de l’EIGS avaient attaqué plus au Sud, dans la région de Tillabéri, dans la zone de Banibangou. Massacrant des habitants et incendiant des véhicules, ils avaient cette fois fait 66 morts. Le 2 janvier encore, dans la même région et entre les deux tours de l’élection présidentielle, cent personnes avaient été tuées dans les attaques de deux villages de la commune de Mangaïzé.

« En prenant dorénavant systématiquement les populations civiles pour cibles, ces bandits armés franchissent une étape de plus dans l’horreur et la barbarie », a déclaré le porte-parole du gouvernement, Zakaria Abdourahamane, ce 22 mars. Présentant ses condoléances, Mohamed Bazoum, dont l’élection à la présidence a été confirmée le 21 mars par la Cour constitutionnelle, a quant à lui dénoncé la « barbarie » des terroristes « contre les paisibles populations civiles ».

Pas d’état de grâce

« La recrudescence des attaques au Niger au moment de l’élection présidentielle n’est sans doute pas un hasard, explique un chercheur à Niamey. Les jihadistes cherchent à accroître le sentiment d’insécurité et de faiblesse de l’État durant cette période ». « Plus que jamais, on voit que le premier défi à relever pour Mohamed Bazoum sera celui de la sécurité dans cette zone frontalière avec le Mali », ajoute un politologue nigérien.

Une patrouille nigérienne près d’Agadez.

Une patrouille nigérienne près d’Agadez. © Zohra Bensemra/REUTERS

Les Nigériens attendent des décisions sécuritaires fortes dès le début du mandat de Bazoum

L’armée nigérienne a récemment déployé des renforts dans la région de Tillabéri et un contingent de 1 200 soldats tchadiens a été déployé dans la zone des Trois frontières, dans le cadre du G5 Sahel. « Au niveau sécuritaire, les Nigériens attendent des décisions fortes dès le début du mandat de Mohamed Bazoum. La pression est sans doute plus forte qu’elle ne l’était sur Mahamadou Issoufou lors de sa réélection en 2016 », poursuit cette source.

« Il est clair qu’il n’y aura pas d’état de grâce, mais Mohamed Bazoum est prêt. En tant qu’ancien ministre de l’Intérieur, il est déjà très au fait des dossiers sécuritaires et il n’y aura pas de flottement », affirme un cadre du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS, au pouvoir). Déjà dans une période cruciale de son mandat, alors même que son investiture n’aura lieu que le 2 avril, le nouveau président sait qu’il lui faudra adresser un message fort sur la sécurité. Mais d’autres défis l’attendent.

Désobéissance civile ?

Le 22 mars, Mahamane Ousmane, candidat malheureux à la présidentielle, a en effet confirmé que l’opposition rassemblée autour de lui persistait dans la contestation des résultats validés par la Cour constitutionnelle. Dans une déclaration lue aux médias et diffusée sur les réseaux sociaux, l’ancien président a appelé l’opposition à ne pas siéger à l’Assemblée et l’armée à ne pas tenir compte des ordres donnés par une autorité « illégale et illégitime », en l’occurrence celle de Mohamed Bazoum.

« C’est du réchauffé. En 2016 déjà, lors de la précédente élection, l’opposition avait fait une même déclaration et avait boycotté l’installation et les travaux du parlement pendant un moment avant de revenir sur la pointe des pieds », rétorque un membre du bureau politique du PNDS, qui ajoute : « L’armée est républicaine. Elle ne rentre pas dans ce genre de médiocrité politique ».

« Ce sont les partisans d’Hama Amadou [en détention à Filingué depuis le 1er mars] qui poussent Mahamane Ousmane à adopter cette stratégie, dénonce un autre cadre de la formation au pouvoir. Hama avait déclaré que l’élection ne se tiendrait pas s’il n’était pas candidat. Cela a échoué. Maintenant, c’est un appel à la désobéissance civile. Le résultat sera le même : les Nigériens ne le suivront pas ».

Bras de fer avec Hama Amadou

Face à l’alliance qui perdure entre Hama Amadou et Mahamane Ousmane, quelle stratégie pour Mohamed Bazoum ? Selon nos informations, l’ancien ministre de l’Intérieur serait tenté de jouer la montre, en espérant, comme en 2016, que l’opposition rentrera peu à peu dans le rang, notamment à l’Assemblée nationale. « Les élus de l’opposition ont besoin de siéger, notamment financièrement », tranche-t-on, cyniquement, au PNDS.

Le pari de Mohamed Bazoum, c’est l’isolement d’Hama Amadou

« Ousmane ne croit pas à ce discours d’appel à la désobéissance, voire à l’insurrection. C’est au niveau du Moden Fa Lumana d’Hama Amadou que cela va se jouer », analyse quant à lui un cadre de la société civile. L’ancien Premier ministre, accusé d’« incitation à la violence et à la haine ethnique », peaufine sa défense. Il a réuni autour de lui un collectif d’avocats nigériens mené par Me Boubacar Mossi, auquel est venu s’ajouter le Français William Bourdon, qui devrait porter son dossier devant les juridictions internationales.

Au-delà de ce combat juridique et médiatique, Hama Amadou saura-t-il, politiquement, maintenir l’alliance de l’opposition qui a permis à Mahamane Ousmane de parvenir au second tour de la présidentielle avec les voix du Lumana ? L’exercice sera difficile mais l’enjeu est de taille. « Le pari de Mohamed Bazoum, c’est l’isolement d’Hama Amadou. Pour lui, le front de l’opposition va se fissurer, certains vont revenir à l’Assemblée et d’autres ne vont pas assumer la stratégie du Lumana », détaille notre politologue.

« Hama Amadou espère le contrer mais il est isolé à Filingué et l’attention des médias sur sa détention va forcément aller en s’amenuisant », poursuit cette source. « C’est aussi un tournant pour Bazoum. Il va devoir montrer qu’il peut être au-dessus de cette mêlée politique, ce que savait bien faire Mahamadou Issoufou », ajoute un diplomate en poste à Niamey. Lequel conclut : « S’il endosse le costume de président sur le dossier de la sécurité, s’il met en avant l’unité nationale contre le terrorisme, je ne vois pas comment le front de l’opposition pourrait résister ».

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