Politique

Patrick de Saint-Exupéry : « Il y a eu des drames au Congo, mais pas un génocide »

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Mis à jour le 24 mars 2021 à 08h34
Le chef de l’armée rwandaise, James Kabarebe, s’adresse aux soldats qui se retirent de l’est du Congo, le 27 septembre 2002.

Le chef de l'armée rwandaise, James Kabarebe, s'adresse aux soldats qui se retirent de l'est du Congo, le 27 septembre 2002. © Antony Njuguna/REUTERS

Y a-t-il eu un génocide en RDC ? Dans son livre « La Traversée », Patrick de Saint-Exupéry relate son odyssée congolaise sur la trace des réfugiés hutu rwandais. Et tente de répondre à cette interrogation lancinante.

« On a foutu les Congolais dans la merde parce qu’on n’était pas capable de gérer les crimes qu’on avait laissé commettre au Rwanda. On s’est dit que le vaste Congo serait un endroit formidable pour noyer le poisson. Et les Congolais en ont payé le prix. »

La tournure est directe et familière, à la mesure de l’indignation qui l’habite de longue date. Pour le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, le génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994, n’est pas un événement qui s’additionnerait aux nombreux conflits que cet ancien grand reporter au Figaro, qui a fondé par la suite la Revue XXI, a traversés tout au long d’une carrière au cours de laquelle sa boussole lui a toujours suggéré de « foncer vers les ennuis » – dixit l’un de ses proches.

Vingt-six ans après le génocide dont il fut l’un des rares témoins en tant qu’envoyé spécial, Patrick de Saint-Exupéry est reparti sur le terrain, cette fois de l’autre côté de la frontière : en RDC, sur la trace des réfugiés hutu rwandais qui y avaient trouvé refuge après avoir, pour une partie d’entre eux, directement participé à l’extermination d’un million de Tutsi. Il en a tiré un récit évocateur : La Traversée (Les Arènes, coll. « Reporters »).

À moto, en train ou à bord d’une barge, cet admirateur de l’écrivain suédois Sven Lindqvist, auteur d’Exterminez toutes ces brutes !, renoue avec le grand reportage sur la trace des massacres du passé, ramassant dans son épopée équatoriale les petits cailloux qui font la grande Histoire. Avec, dans l’oreille, ce qu’il qualifie d’« effet larsen » : « Cet insupportable sifflement” qui se produit lorsque « le son originel et le son écho se superposent ». Et avec en tête cette question obsédante, qui hante la communauté internationale depuis plus de vingt ans : un second génocide a-t-il été commis au Congo par ceux-là même qui avaient mis un terme au génocide des Tutsi au Rwanda ?

Jeune Afrique : En septembre 1994, lors du sommet franco-africain de Biarritz auquel vous étiez présent, le président François Mitterrand évoque dans son discours « les génocides » au Rwanda. Est-ce un déclic qui vous a conduit à entreprendre cette Traversée, un quart de siècle plus tard ?

Patrick de Saint-Exupéry : François Mitterrand se tenait à la tribune avec plusieurs chefs d’État africains à ses côtés, dont Mobutu, l’invité d’honneur du sommet. Là, le président français évoque « le » génocide au Rwanda, alors que son discours écrit, donné préalablement aux journalistes, mentionnait, lui, « les génocides » au Rwanda. En toute innocence, j’ai donc demandé quelle était la bonne version entre ce singulier et ce pluriel…

Et que vous répond François Mitterrand ? 

De mémoire, il commence à répondre à ma question, car il n’a pas vraiment le choix. Mais il baragouine une explication quasi incompréhensible. Arrive une autre question sur un autre sujet. Puis, de sa propre initiative, le chef de l’État revient à ma question – c’est un peu plus clair mais toujours confus. Puis encore une autre question, et le voilà qui y revient une troisième fois…

Cette hypothèse mitterrandienne, branquignole et bancale, d’un double génocide…

Juste après la conférence de presse, je tombe sur Bruno Delaye et Dominique Pin, alors responsables de la cellule Afrique de l’Élysée. Ils sont dans une colère noire et m’engueulent comme du poisson pourri. C’est tout juste s’ils ne me prennent pas par le col ! C’était très bizarre de voir ces gens afficher une telle colère au milieu du grand amphithéâtre, devant mes confrères, après une question qui s’imposait pourtant.

Personne ne pouvait alors soupçonner que, pendant 20 ou 25 ans, une machine de propagande allait se mettre en place pour donner corps à cette hypothèse présidentielle, branquignole et bancale, d’un double génocide – hypothèse dans laquelle nombre de gens allaient s’impliquer avec toute leur énergie. Ce n’était pas écrit par avance. J’évoque cette scène en quelques lignes dans L’inavouable (Les Arènes, 2004), sans m’y attarder, car elle me semble alors surréaliste. C’est beaucoup plus tard, à force de voir revenir sans cesse la thèse du double génocide, qui prenait de l’ampleur avec les années, que j’ai profité d’avoir un peu de temps pour retourner voir sur place ce qu’il en était réellement.

Vous évoquez au début du livre le « point de non-retour », concernant cette thèse, à partir duquel on ne peut plus revenir en arrière. Ce discours à Biarritz marque-t-il cette bascule ?

Oui. S’il fallait le définir rétrospectivement, ce discours à Biarritz marquerait probablement ce point de non-retour. À partir du moment où François Mitterrand pose l’hypothèse dans ses mots, le pas est franchi. La dynamique qui va suivre s’inspire et se nourrit de ce discours présidentiel.

Fin 1996, une rébellion soutenue par Kigali fait une incursion dans l’est de la RDC et démantèle les camps de réfugiés par les armes. Des centaines de milliers de Hutu rwandais regagnent alors le Rwanda. D’autres, moins nombreux, s’enfoncent vers l’ouest de ce qui est encore le Zaïre. Qu’est-ce qui se joue à ce moment-là ?

À l’époque, on considère que ces camps de réfugiés – qui regroupent environ deux millions de personnes – sont complètement tenus par les extrémistes hutu rwandais impliqués dans le génocide de 1994 : qu’il s’agisse du contrôle de la population, de la propagande, du réarmement, de l’entraînement militaire ou de la reconstitution des milices… Ces groupes armés lancent de plus en plus de raids sur le Rwanda, de l’autre côté de la frontière, afin de déstabiliser ce pays au maximum. Eux-mêmes l’affirmaient alors : ils voulaient « finir le travail », autrement dit parachever le génocide contre les Tutsi.

Parmi ces deux millions de personnes, il y a la poignée de gens qui ont inspiré et mis en œuvre le génocide, il y a les petites mains – ceux qui se sont retrouvés entraînés dans cette folie – et puis il y a aussi plein d’innocents. Reste qu’en termes de chiffres, il s’agissait du plus grand rassemblement de criminels que l’on ait jamais connu.

Or ces mêmes personnes qui avaient organisé le génocide vont utiliser les micros des médias internationaux à leur profit et se faire passer pour les victimes des événements. Et le monde entier va les croire – ou en tout cas va faire semblant de les croire. Au risque d’aboutir à un renversement complet de la réalité des choses.

 

Le journaliste Patrick de Saint Exupéry, auteur de « La Traversée » et fondateur de la revue « XXI »., à Paris, le 10 mars 2021.

Le journaliste Patrick de Saint Exupéry, auteur de « La Traversée » et fondateur de la revue « XXI »., à Paris, le 10 mars 2021. © Vincent Fournier/JA

Qu’est-ce qui vous a conduit, 25 ans après ces faits, à entreprendre cette « traversée » ?

Au moment où j’ai publié L’inavouable, en 2004, cette histoire ne me semblait pas être un sujet. Puis, au fil des années, en voyant prospérer la thèse du double génocide – proclamée par de plus en plus de hauts responsables, jusqu’à l’ONU -, cela m’a stupéfié. Notamment de voir le fameux « Mapping Report » érigé en Bible des événements.

Je me suis simplement dit : « Peut-être me suis-je planté. Et s’ils avaient raison ? Je dois aller voir ce qu’il en est vraiment. » J’avais un doute, j’avais du temps, j’en ai profité.

Revenons sur le Mapping Report, qui fait tant parler depuis 2010. Quel en était le mandat ? Qui en étaient les auteurs ? Que furent ses conclusions ?

C’est un objet indéfinissable, produit par le Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU. Je pense que beaucoup d’argent a été investi pour l’obtenir mais finalement, il n’a jamais été vraiment avalisé. Le texte est épais, il a été réalisé par beaucoup d’enquêteurs – dont on ne connaît pas les noms. Le projet de départ consistait à dresser une sorte de cartographie sur dix années de conflit en RDC [de 1993 à 2003], mais sans finalité bien définie.

Le Mapping Report, c’est comme si on vous racontait Waterloo avec les mots d’Auschwitz

Les Congolais que j’ai rencontrés tout au long de ce voyage racontent les massacres dont ils ont été témoins : c’est leur vie, leur histoire. Mais lorsque l’on confronte leur récit avec le Mapping Report, on voit que quelque chose ne colle pas. Le Mapping, c’est comme si on vous racontait Waterloo avec les mots d’Auschwitz.

Pendant ce long reportage, la thèse d’un double génocide vous est-elle apparue comme un scénario crédible ?

Un génocide comme il s’en est déroulé un au Rwanda en 1994, cela laisse des traces indélébiles. Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas les voir ni les entendre dans le récit des survivants. Mais au Congo, on ne retrouve pas de telles traces. Il y a bien sûr celles laissées par les drames et les douleurs. Il y a eu des combats, donc des morts… Dire qu’il n’y a pas eu de génocide au Congo ne revient pas à prétendre qu’il n’y a pas eu de douleurs. Mais celles-ci sont différentes : il ne s’agit pas d’un génocide. Durant toute ma « traversée », à aucun endroit je ne me suis dit : ce qui s’est passé ici ressemble à un génocide.

Dans cette histoire, les Congolais se sont fait avoir

Les témoins que vous avez rencontrés ont des descriptions floues sur la nature des événements survenus à l’époque. Ce qui contraste avec les récits venus d’Europe ou des États-Unis, qui qualifient ces faits d’une manière beaucoup plus catégorique…

À partir du moment où des hommes d’État – comme Hubert Védrine ou Alain Juppé en France – entretiennent la confusion entre des tueries et un génocide, pourquoi irais-je reprocher à quelqu’un qui vit au fin fond de la forêt congolaise, et qui entend ces gens à la radio, de ne pas faire, lui non plus, la nuance ?

Il y a des propagandistes qui entretiennent à dessein cette confusion. Mais lorsque l’on discute avec ceux qui ont vécu ces événements, ils remettent les choses à leur place. Les responsables de la confusion, ce ne sont pas eux : ils sont à Paris, à Bruxelles, à New York… Les Congolais, dans cette histoire, ils se sont fait avoir.

Depuis sa sortie en 2010, ce rapport a été érigé comme la source documentaire principale de ceux qui défendent la thèse d’un génocide au Congo. Avez-vous tenté d’interroger ses auteurs ?

Ce rapport n’est ni fait ni à faire. Il faudrait interroger ceux qui en sont à l’origine pour sonder leurs intentions. Je ne dis pas que tout ce qu’il contient est faux mais, dans la mesure où les témoins demeurent anonymes, où les auteurs du rapport sont eux aussi inconnus et où les événements relatés sont vagues et indéterminés, cela reste un objet documentaire non identifié. Ce serait intéressant de connaître l’histoire de ce Mapping Report mais je n’ai pas d’éléments sur qui l’a fait et pourquoi. Ce qui m’intéressait, c’était de confronter son contenu à une enquête de terrain.

Que cherchait le Rwanda en soutenant l’offensive de Laurent-Désiré Kabila jusqu’à Kinshasa après le démantèlement des camps du Kivu ? 

James Kabarebe, l’ancien ministre rwandais de la Défense, que j’ai rencontré plusieurs fois à Kigali, me l’a raconté. Au début, l’objectif des Rwandais, qui n’avaient que 3 000 hommes engagés dans cette opération, était de démanteler les camps et de poursuivre les génocidaires en fuite. Mais une fois arrivés à Kisangani, où ils auraient pu stopper leur offensive, ils se sont retrouvés face à une contre-offensive de mercenaires appuyés par la France, laquelle continuait de soutenir Mobutu. Et c’est là qu’ils ont décidé de poursuivre jusqu’à Kinshasa… à cause de Paris !

Le colonel rwandais Jean Bosco Kasura (à gauche) et le général de division James Kabarebe (à droite).

Le colonel rwandais Jean Bosco Kasura (à gauche) et le général de division James Kabarebe (à droite). © MARCO LONGARI/AFP

Il faut que l’on sorte de la croyance et qu’on accepte de regarder les faits en face

Depuis l’époque, aucun décompte du nombre de victimes de cette guerre ne semble s’imposer de manière fiable, certaines sources évoquant 6 à 10 millions de victimes. Existe-t-il, selon vous, un travail de référence sur cette question ?

Pour moi, il s’agirait de l’étude réalisée en 2008 par deux démographes belges pour le compte de l’Union européenne. Leur travail évalue à 183 000 les Congolais morts dans le contexte de la guerre. Mais cette étude a toujours été tenue dans l’ombre.

À quelques jours du rendu du rapport de la Commission Duclert sur le rôle de la France au Rwanda, à quoi vous attendez-vous ?

Je n’ai pas d’idée préconçue. Comme d’autres, je lirai ce rapport et puis on verra bien. C’est un peu comme pour la mission parlementaire présidée par Paul Quilès en 1998 : s’il ne font pas leur travail convenablement, des éléments ignorés seront probablement publiés par la suite. À mes yeux, la mission Quilès avait fait un quart du boulot : j’espère que la mission Duclert en fera un peu plus.

Vous avez commencé à couvrir la relation entre Paris et Kigali en octobre 1990, au Figaro, au moment de la première offensive du FPR. Que faut-il, selon vous, pour que la relation entre les deux pays s’apaise enfin et qu’une page se tourne ?

Relisez la phrase de March Bloch qui figure en exergue de La Traversée : « On croit aisément ce que l’on a besoin de croire. » Il faut que l’on sorte de la croyance et que l’on accepte de regarder les faits en face. C’est aussi simple que ça.

On a tous tendance à trouver des arrangements avec les faits, à ne pas vouloir prendre en compte quelque chose qui ne nous arrange pas, à glisser sur certains propos… Ce que nous dit Marc Bloch, c’est que même si l’on croit aisément ce que l’on a besoin de croire, on n’a pas forcément raison de le croire pour autant.

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