Politique

Maroc – Légalisation du cannabis : la fin d’un tabou

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 23 mars 2021 à 09h46
ABDELHAK SENNA/AFP

© ABDELHAK SENNA/AFP

Pour profiter d’un marché légal en pleine expansion et améliorer le revenu des cultivateurs, le gouvernement veut légaliser l’usage thérapeutique et industriel du chanvre, et en encadrer la production. Et si c’était le meilleur moyen de lutter contre les narcotrafiquants ?

Est-ce la fin d’un tabou ? Le 11 mars, le gouvernement marocain a validé un projet de loi autorisant un usage « médical, cosmétique et industriel » du cannabis. Un texte concocté par le ministère de l’Intérieur, dirigé par Abdelouafi Laftit, qui ouvre la voie à la légalisation du cannabis à usage thérapeutique et encadre sa production. Officiellement, il s’agit de « profiter de l’occasion offerte par le marché légal mondial du cannabis », mais aussi d’« améliorer le revenu des agriculteurs et les protéger des réseaux du narcotrafic », principalement établis dans le Rif, dans le nord du royaume.

Le texte doit encore être discuté et validé par le Parlement. Mais il électrise déjà les débats. Et pour cause, la légalisation du cannabis est un sujet particulièrement explosif, surtout au sein du PJD, le parti majoritaire à la tête du gouvernement. Au début du mois de mars, Abdelilah Benkirane – star incontestée du PJD et chef du gouvernement de 2012 à 2017 – s’était engagé à démissionner du parti si un tel projet de loi était adopté. Le 11 mars, il a donc mis ses menaces à exécution : dans un courrier relayé sur sa page Facebook, il a annoncé le gel de ses activités au sein du parti de la lampe et la suspension de ses relations avec l’actuel chef du gouvernement, Saâdeddine El Othmani, le ministre d’État Mustapha Ramid, et plusieurs cadres du PJD, dont Lahcen Daoudi, Aziz Rebbah et Mohamed Amekraz.

La légalisation du cannabis est un sujet particulièrement explosif, surtout au sein du PJD, le parti majoritaire à la tête du gouvernement

Une décision « sur laquelle il est préférable que les responsables du PJD et les adhérents ne communiquent pas », affirme Slimane El Omrani, secrétaire général adjoint du parti. Avant de poursuivre : « Au sein du parti, ce projet de loi crée un différend, il y a les “pour” et les “contre”. Certains estiment que le texte sert l’intérêt du pays, d’autres déplorent qu’il soit présenté dans un contexte électoral [les législatives sont prévues en septembre]. Dans tous les cas, nous prônons le dialogue, le débat élargi, voire national, et insistons pour que le gouvernement réalise une étude d’impact afin de servir de base au travail des parlementaires. Quant à Saâdeddine El Othmani, en tant que chef du gouvernement, qui a en outre participé à la commission ad hoc autour de ce projet de loi, il ne peut pas prendre de distance avec ce sujet, ce serait déplacé. Le Parlement, lui, dispose de toutes les prérogatives pour continuer à en débattre. »

Le 16 février, Saâdeddine El Othmani a informé ses « frères » qu’un projet de loi relatif à la légalisation du cannabis était dans les tuyaux, et les cadres du parti ont enchaîné les réunions sur le sujet, parfois en présence d’experts, jusqu’au 6 mars. Lahcen Daoudi, ex-ministre et membre du secrétariat général, s’est même targué dans les médias d’être « l’un des précurseurs du projet de légalisation du cannabis ». Il a notamment déclaré au site d’information Le360 : « Je ne suis pas d’accord avec Benkirane, bien que ce soit son droit de me bouder, mais c’est aussi mon droit d’avoir un avis contraire sur le cannabis, qui est une richesse nationale pour la médecine. Il faut exploiter cette matière pour améliorer la vie de millions de gens qui vivent dans un dénuement total. »

Le « niet » de Benkirane

En 2005, Lahcen Daoudi, alors « Monsieur économie » du parti, proposait en réalité la production de bioénergie à partir de la culture de cannabis et suggérait de donner des bourses aux enfants de paysans pour qu’ils puissent accéder à des études supérieures. Mais Abdelilah Benkirane, lui, n’a jamais changé son fusil d’épaule. En 2014, lorsqu’il était chef du gouvernement, le PAM et l’Istiqlal, alors dans l’opposition, avaient chacun déposé deux projets de loi au Parlement pour acter la légalisation du cannabis à des fins thérapeutiques et industrielles, mais également solliciter l’amnistie des 48 000 cultivateurs installés dans le nord du royaume et poursuivis par la justice.

Le parti de la balance (Istiqlal) avait d’ailleurs fait des propositions similaires au projet de loi actuel : limiter la culture à cinq zones, toutes situées dans le Rif – Al Hoceima, Chefchaouen, Ouezzane, Tétouan et Taounate (contre six aujourd’hui) –, et mettre en place une agence étatique chargée de contrôler l’exploitation et la commercialisation du chanvre. À l’époque déjà, Benkirane avait opposé un ferme « niet » à l’idée : « Le gouvernement n’a pas du tout l’intention de légaliser la culture du cannabis […]. Je dis aux habitants de ces régions : la politique du gouvernement à ce sujet ne changera pas. Nous entendons aujourd’hui des propos émanant de personnes qui cherchent à arnaquer les gens. Cela doit s’arrêter. »

La légalisation du cannabis est réclamée par les cultivateurs et une partie de la société civile

Le PJD et une partie de la presse marocaine soupçonnaient l’Istiqlal et plus encore le PAM – très actif dans le Nord et dirigé à ce moment-là par le Rifain Ilyas El Omari – de se livrer au clientélisme à la veille des élections communales de 2015. Dans le Rif, une région qui compte au moins 1 million d’électeurs potentiels, la culture du cannabis fait vivre entre 90 000 et 140 000 familles, et sa légalisation est très attendue.

Entre-temps, El Omari est devenu président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, et il a régulièrement fait état de ses positions pro-légalisation, notamment à travers l’organisation de colloques consacrés à la culture du kif, au « développement durable » et à la création « d’économies alternatives ». En 2016, il déclarait que 80 % des revenus économiques de sa région étaient liés au cannabis. Et d’ajouter : « Un récent rapport américain a estimé que les revenus provenant du cannabis au Maroc s’élevaient à 23 milliards de dollars chaque année. Si on réservait un seul de ces milliards à Al Hoceima, elle deviendrait comme Monaco ! »

 

Une partie du PJD – Benkirane en tête – n’a alors pas hésité à le qualifier de « narcotrafiquant » désireux de « transformer le Maroc en Colombie » et prêt à « caresser dans le sens du poil les trafiquants de drogue qui financent sa campagne électorale ». Le secrétariat général du parti avait enfoncé le clou en publiant un communiqué de presse où il rejetait « toutes les approches douteuses qui visent à dépénaliser la culture du kif et à promouvoir sa consommation » en raison « de sa dangerosité avérée sur la santé des citoyens et la cohésion sociale ».

Pourtant, le parti de la lampe s’était montré moins virulent en 2012, lorsque le Collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du kif, cofondé notamment par le juriste Chakib Al Khayari, avait envoyé un texte à l’ensemble des groupes parlementaires. « Le PJD avait répondu favorablement à l’idée d’engager des discussions. Le but ultime étant de développer la région du Rif et de lutter contre le trafic illicite », explique Al Khayari.

La légalisation du cannabis est réclamée par les cultivateurs et une partie de la société civile. Cette revendication a conduit de nombreux militants en prison, notamment Chakib Al Khayari, qui a écopé en 2009 d’une peine de trois ans ferme pour « outrage aux autorités publiques » après avoir dénoncé le trafic de drogue à Nador et la corruption des autorités.

10 milliards d’euros par an

Dès 2008, Al Khayari débattait de la question sur 2M, à une heure de grande écoute, dans l’émission En direct avec vous avec Khalid Zerouali, haut commis du ministère de l’Intérieur. « À l’époque, tout le monde était ouvert à la discussion », témoigne Al Khayari. En janvier 2009, le ministère de l’Intérieur annonce qu’il va réaliser quelques plantations de cannabis thérapeutiques dans le Nord, afin de voir si cela peut « être utilisé positivement ». En 2010, c’est la Gendarmerie royale qui s’y met : elle associe son laboratoire scientifique et technique à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) pour entamer des expériences dans quatre zones de la région Nord, avec trois types de variété (Santhica, Epsilon et Futura), dans la perspective de la légalisation du cannabis industriel. « Il s’agit donc d’une volonté qui ne date pas d’hier. Ce sujet intéresse les plus hautes autorités du pays, et l’État planche dessus depuis plusieurs années », insiste Al Khayari.

En 2019, l’exécutif est allé plus loin. Le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, a confié une étude préliminaire du projet de loi relatif à la légalisation du cannabis à un ancien grand commis de l’État : Driss Benhima, ex-patron de la Royal Air Maroc, désormais proche de l’Istiqlal et consultant à ses heures perdues. C’est lui qui a remis sur le tapis le zoning géographique (seules six régions seraient autorisées à cultiver du cannabis), la création d’une agence de tutelle censée octroyer les licences aux cultivateurs et gérer l’ensemble du processus de production, de transformation et de commercialisation, et a banni l’usage récréatif.

Laftit et Benhima ont deux points communs. D’abord, ils connaissent bien le Nord. Le premier, d’origine rifaine, a été le gouverneur de Nador – l’une des plaques tournantes du trafic de drogue –, tandis que le second a dirigé l’Agence de développement du Nord. Pendant très longtemps, l’un et l’autre n’étaient pas favorables à la « légalisation », ou du moins rechignaient à s’attaquer à ce sujet sensible, qui mêle paix sociale, gros sous, corruption et réseaux criminels.

L’année dernière, l’OMS a reconnu le potentiel thérapeutique du cannabis, tandis que l’ONU l’a retiré de la liste des stupéfiants

Puis le Hirak du Rif est passé par là. Ilyas El Omari, à la limite de l’obsession sur la question de la légalisation, accusé de « dérives régionalistes » pendant les émeutes, a quitté son poste de président de Tanger-Tétouan-Al Hoceima. Et son mandat fait actuellement l’objet d’une enquête du tribunal administratif pour d’éventuelles violations en matière de gestion publique. De quoi dépassionner et dépolitiser les débats autour de la légalisation.

Tous les voyants sont donc au vert pour franchir une nouvelle étape en matière de légalisation. D’autant que, l’année dernière, l’OMS a reconnu le potentiel thérapeutique du cannabis, tandis que l’ONU l’a retiré de la liste des stupéfiants. Une résolution votée par le Maroc. Prohibition Partners, cabinet de conseil sur le potentiel économique du cannabis basé en Grande-Bretagne, a quant à lui évalué les revenus induits par le marché légal à 900 millions de dollars dès 2023. D’autres organismes estiment que cela rapporterait au Maroc 10 milliards d’euros par an. Autant d’arguments qui ont poussé l’État à sauter le pas. Il ne manque plus qu’une chose : l’onction des oulémas pour couper l’herbe sous le pied des conservateurs. À en croire certaines sources, cela ne devrait plus tarder.

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