Arts

Mario Macilau, un photographe face aux fantômes du Mozambique

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Mis à jour le 25 mars 2021 à 15h54
« Cercles de mémoires » de Mario Macilau

« Cercles de mémoires » de Mario Macilau © Mario Macilau

À travers ses séries photographiques, Mario Macilau scrute l’histoire récente du Mozambique, où les traces de la colonisation affectent encore la vie quotidienne.

La photographie peut-elle servir à exorciser les fantômes d’un pays ? Cette question occupe une grande place dans le travail de Mario Macilau, arrivé à la photographie un peu par hasard. Né en 1984, il commence à photographier les rues de Maputo juste après la guerre civile (1977-1992), alors qu’il fréquente les enfants des rues. « Au début, je considérais l’appareil photo comme un jouet, à cause des polaroïds, ça me semblait étrange. Mais après les accords de paix, en 1992, les ONG et les missionnaires étrangers ont quitté le Mozambique en laissant derrière eux des appareils photo et des caméras. »

Le jeune homme tente alors sa chance professionnellement. « Puisque tout le monde cherchait du travail en pleine reconstruction du pays, je me suis dit “pourquoi pas” ? » explique-t-il. Il s’intéressera dès lors aux marginaux et aux fantômes de l’histoire, et verra ses photographies publiées dans la presse.

Héritage de la colonisation

Sur les photographies exposées jusqu’à fin mai 2021 (selon les restrictions gouvernementales liées au Covid-19) à La Terrasse de Nanterre, près de Paris, ses modèles ressemblent à une troupe de fantômes contemporains en quête de réponses sur leur avenir. Dans cette série intitulée « Cercle de mémoires » (2020), Mario Macilau met en scène des personnages figés qui regardent le visiteur fixement, sur fond de paysages légèrement flous.

Les bâtiments représentés datent de la colonisation portugaise du Mozambique (de 1498 à 1975) et sont pour la plupart en ruines. Le photographe insiste sur ses choix de scénographie « pour donner de la dignité aux personnes » et sur les lieux : « Ces bâtiments sont un héritage de la colonisation, les gens habitent à côté et les voient tous les jours. Mon travail s’intéresse à la manière dont ils affectent la vie des gens aujourd’hui ».

Il n’est pas anodin pour un jeune Africain d’utiliser la photographie pour révéler l’héritage de la colonisation. Après être longtemps restée réservée aux Occidentaux, cette discipline s’est développée sur le continent au moment des indépendances africaines. « Durant la plus grande partie du XXe siècle, l’appareil photographique a servi d’outil d’oppression, rappelle l’écrivain et commissaire d’exposition Ekow Eshun. Au Mozambique, où le Portugal a exercé une domination brutale […], les appareils photographiques n’ont pas saisi les réalités de l’assujettissement colonial. »

« Cercles de mémoires » de Mario Macilau

« Cercles de mémoires » de Mario Macilau © Mario Macilau

Plutôt que de dénoncer frontalement cet assujettissement, Mario Macilau regarde ses traces avec une certaine distance, comme il l’a fait sur d’autres sujets. Dans les séries « Grandir dans l’ombre » (2012-2015) et « Le coin des profits » (2015), consacrées aux adolescents de Maputo, il a préféré photographier ces « fantômes de la société » en noir et blanc, dans des lieux à l’abandon ou des décharges publiques. Des visages enfantins marqués par la fatigue et la violence sur fond de fumerolles, de sacs plastiques amoncelés ou de murs lépreux : rien d’ostentatoire, mais une grande sensibilité. Et, en creux, une critique du pouvoir politique incapable de reconstruire le pays.

Oppression culturelle

Mario Macilau a aussi décelé l’influence de la colonisation dans la spiritualité, comme l’illustre sa série « Foi » (2017-2018). Toujours en noir et blanc, le photographe fixe sur la pellicule des rituels animistes traditionnels, où le lait, le kaolin broyé et les plumes d’oiseaux créent une nouvelle esthétique bien loin du regard ethnologisant occidental. « La colonisation a modifié les cultures locales et les coutumes, les Mozambicains se sont retrouvés à avoir honte de leur culture traditionnelle. Cette série parle d’identité, et de préservation d’une certaine culture » précise le photographe.

Il évoque aussi « l’importation du christianisme au Mozambique » dans la foulée de la colonisation, et la continuité de cette oppression culturelle. « Aujourd’hui, ce sont surtout les congrégations évangéliques [venues des États-Unis] qui l’exercent, mais toutes ces églises disent aux gens que leur religion traditionnelle est mauvaise. »

Pour Mario Macilau, la colonisation ne cesse donc jamais d’influer sur la société contemporaine, jusque dans la façon de montrer l’art. « D’une certaine façon, une exposition est encore issue de la colonisation… Je veux donc que mon exposition lutte contre un système inventé par les colonisateurs ! »

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