Société

#FreeSenegal : face à Macky Sall, les contestataires veulent maintenir la pression

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Par - Envoyée spéciale à Dakar
Mis à jour le 23 mars 2021 à 18:52

Des manifestants dans les rues de Dakar, le 8 mars 2021. © REUTERS/Zohra Bensemra

Trois semaines après les émeutes qui ont suivi l’arrestation d’Ousmane Sonko, le calme est revenu. Mais la colère d’une partie de la population reste vivace et de nombreux jeunes Sénégalais continuent à se mobiliser.

Une gigantesque fresque s’étale sur un mur de Dakar : un homme en costume, dans lequel on reconnaît le président Macky Sall, tire sur un jeune garçon, sans doute un manifestant, qui bascule en arrière, touché en pleine poitrine. À l’arrière-plan, une voiture en feu, des scènes d’émeutes, des policiers casqués et armés. Alors que le drapeau du Sénégal semble s’échapper de la main de la victime, le bras tenant le pistolet est aux couleurs du drapeau français. « Doy na », peut-on lire sur l’image. « Ça suffit ».

L’œuvre du collectif de graffeurs RBSCrew n’est pas restée bien longtemps affichée sur le mur de la VDN (Voie de dégagement nord), l’une des principales artères de la capitale. Le soir même, la peinture à peine sèche, le mur sera prestement recouverte d’un aplat noir. Mais la fresque a connu une seconde vie, grâce à des photos prises par les artistes ou des passants, largement diffusées et partagées sur les réseaux sociaux. Le collectif, lui, dénonce une « censure » et continue d’appeler à « la résistance ».

"J'ai entendu un sage dire que si on veut donner un sens à sa vie, il faut aimer quelque chose de plus grande que sa...

Posted by RBS CREW on Thursday, March 11, 2021

Porte-voix de la colère

Comme de nombreuses œuvres nées dans le sillon du soulèvement qui a suivi l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, le 3 mars dernier, cette fresque exprime la colère et l’exaspération d’une partie de la population. Pour nombre d’observateurs, les soupçons autour d’un complot dirigé contre Ousmane Sonko, accusé de viols et de menaces de mort, n’ont été que la « goutte d’eau » qui a fait déborder un vase déjà bien rempli.

J’étais témoin de ce qui se passait dans le pays. Je ne pouvais pas rester silencieux »

Dans un contexte économique tendu par les conséquences de la pandémie de Covid-19, qui a largement pesé sur les ressources des Sénégalais les moins biens lotis, certains contestataires, soutenus par plusieurs artistes et activistes, reprochent à Macky Sall de servir les intérêts français plutôt que ceux de son propre peuple. Il pointent également sa responsabilité pour les morts et les blessés des manifestations.

Certains taxent également le président d’arrogance. En cause : certaines déclarations publiques du chef de l’État, qui avait affirmé « ne pas voir la couleur rouge », en référence aux brassards rouges arborés par les manifestants pour exprimer leur mécontentement, ou qui avait menacé de « donner les vaccins [anti-Covid] à d’autres pays » en réponse à la défiance de sa population.

« Tu as vendu notre pétrole et c’est nous qui quémandons de l’eau. Tous les diplômes en main, mais impossible de trouver du travail. » À la fois cri de ralliement pour les jeunes Sénégalais en colère, pamphlet contre le régime de Macky Sall, le titre Free Sénégal du rappeur Dip Doundou Guiss est lui aussi un condensé des revendications d’une jeunesse en colère. Le clip est sorti le 6 mars 2021, au cœur d’un déchaînement de violence comme le Sénégal n’en avait pas connu depuis des années – et que la majorité n’avait pas anticipé.

 

À 30 ans, Dip Doundou Guiss n’en n’est pas à son premier texte engagé. « J’étais témoin de ce qui se passait dans le pays. Je sentais la colère monter et mon besoin de dénoncer ce qui se passait enflait. Je ne pouvais pas rester silencieux », explique-t-il, à un moment où les Sénégalais « avaient besoin que leurs voix soit portées ». Le rappeur écrit et tourne alors son clip en un temps record. « J’avais déjà tout en tête », assure l’artiste, qui se veut aujourd’hui le porte voix de la jeunesse désenchantée.

Dip Doundou Guiss, qui nous reçoit dans un cossu appartement des Mamelles, a grandi à « Grand Yoff », quartier populaire de la capitale, et sait les difficultés auxquelles la nouvelle génération est confrontée : « Rien ne marche dans ce pays. Les jeunes ne travaillent pas et triment au jour le jour pour pouvoir se nourrir ». Quant aux mesures restrictives liées à la pandémie – levées depuis par Macky Sall –, elles ont porté un coup dur au secteur informel, explique l’artiste.

Depuis plusieurs décennies, les mouvements politiques et sociaux au Sénégal sont largement portés par le mouvement hip-hop. Plusieurs des artistes et activistes qui ont mené la lutte contre la réélection d’Abdoulaye Wade en 2011, comme Didier Awadi ou le groupe Keur Gui, du mouvement Y’en a marre, participent activement à la contestation contre Macky Sall.

De « Libérez Sonko » à « Free Sénégal »

Aujourd’hui, d’autres champs de mobilisation s’ouvrent. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #FreeSenegal a généré des millions de tweets à travers le monde. Créé le 3 mars, le jour de l’arrestation d’Ousmane Sonko, il continue d’être un point de ralliement numérique des contestataires. Un site internet – « freesenegal.co » – a même été créé pour faire converger les initiatives « en opposition aux injustices et aux actes anti-démocratiques perpétrés au Sénégal depuis bien trop longtemps ».

« L’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été l’arrestation douteuse du dernier opposant politique, Ousmane Sonko. Tout ce qui s’est passé par la suite n’a fait qu’attiser la flamme », précise le  texte de présentation du site. On peut y lire la liste des « exigences du peuple », dont l’indemnisation des familles des manifestants tués ou blessés, la libération des militants détenus, l’ouverture d’enquêtes sur la répression… Et l’engagement public de Macky Sall à ne pas briguer un troisième mandat, alors que le président continue de souffler le chaud et le froid quant à son éventuelle candidature en 2024.

« Les réseaux sociaux ont permis à beaucoup de gens d’exprimer leur colère, estime Pape Demba Dione, le créateur du hashtag. Il devenait indispensable que nous, jeunes citoyens sénégalais, puissions dénoncer les restrictions de nos libertés. »

Le peuple lui-même a pris en charge ce combat et il est loin d’être terminé »

Pour lui, les réseaux sociaux ont été un formidable outil de mobilisation et d’organisation, en dépit des restrictions qui ont visé internet au plus fort des manifestations. « Aujourd’hui, tu peux t’exprimer et faire porter ta voix sans descendre dans la rue… Mais il est important de faire les deux », souligne-t-il. Cagnottes pour les victimes, journées de Set Setal (travaux d’intérêt commun), don du sang… Le hashtag #FreeSenegal a largement dépassé les limites de la mobilisation virtuelle.

De quoi donner de l’espoir à certaines organisations engagées depuis longtemps sur certains des mots d’ordre que le mouvement s’est approprié. Si le M2D [Mouvement de défense de la démocratie] a décidé de « laisser une chance » à la médiation initiée par le khalife général des mourides et de suspendre la mobilisation, il n’entend pas en rester là.

Le mouvement Frapp-France dégage, qui se bat depuis des années contre la mauvaise gestion des richesses naturelles, le drame de l’émigration clandestine ou le néocolonialisme économique, espère voir cette mobilisation perdurer. « Il est important de rappeler que ces manifestations se basent sur des questions qui dépassent la figure d’Ousmane Sonko : elles concernent la démocratie et l’État de droit », expose Alioune Badara Mboup, son délégué général adjoint. « Certes, l’élément déclencheur a été l’injustice subie par Ousmane Sonko. Mais le mot d’ordre qui était « Libérez Sonko » est devenu « Free Sénégal ». Le peuple lui-même a pris en charge ce combat et il est loin d’être terminé. »