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Politique économique

[Série] Redresser l’économie angolaise, la mission impossible de João Lourenço ? (4/5)

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Dette, privatisation, Covid-19 : la course d’obstacles du président angolais.

Dette, privatisation, Covid-19 : la course d'obstacles du président angolais. © JA

« L’Angola de João Lourenço » (4/5). Élu en 2017 sur la promesse d’être l’homme du miracle économique, João Lourenço est engagé dans une course d’obstacles – dette, privatisations, Covid-19 – et sous le feu des critiques, y compris dans son propre camp.

Il a accepté une « mission impossible » – réformer l’économie angolaise – sauf que, contrairement à l’agent Ethan Hunt (joué par l’acteur américain Tom Cruise), il n’est pas sûr de réussir à l’accomplir.  Telle est la situation dans laquelle se trouve João Lourenço, le président de l’Angola, deuxième producteur de pétrole du continent derrière le Nigeria. Arrivé au pouvoir en 2017 en promettant d’être «l’homme du miracle économique angolais », le successeur de José Eduardo dos Santos, issu comme lui du MPLA, fait face à de grandes difficultés.

Alors que le pays a enregistré en 2020 la pire récession (- 5,1 % selon le gouvernement) depuis son indépendance et sa cinquième année consécutive de recul du produit intérieur brut (PIB), il voit sa production d’or noir décliner et son endettement se creuser tout en devant gérer les conséquences de la pandémie de Covid-19.

« L’année 2020 a apporté beaucoup de souffrances », a reconnu le chef de l’État dans ses vœux au début de janvier. Mais « nous voyons la lumière au bout du tunnel […], ce qui laisse espérer que 2021 soit l’année de la reprise économique », a-t-il ajouté, s’engageant à redoubler d’efforts.

L’exécutif est parvenu à stabiliser la situation sur le plan macroéconomique

S’il bénéficie de soutiens étrangers, Fonds monétaire international (FMI) en tête, « JLo » manque de relais en interne pour défendre son action. Pourtant, le compte à rebours est lancé, les prochaines élections générales étant prévues en 2022…

Négociations ardues sur la dette

Dans ce contexte délicat et alors que la dégradation par Fitch en septembre dernier de la note de l’Angola à CCC (synonyme de risque de défaut) laissait craindre le pire, l’exécutif est parvenu à stabiliser la situation sur le plan macroéconomique.

Nous agissons sur trois fronts : la gestion de la dette, des recettes et des dépenses

Principal motif de soulagement, il a obtenu du G20 et de la Chine, de loin son principal créancier avec une ardoise de quelque 20 milliards de dollars, un moratoire sur le remboursement de sa dette – celle-ci a atteint un pic de 130 % du PIB à la fin de 2020. Ce répit, qui a permis à l’Angola d’éviter la catastrophe, lui offre une bouffée d’oxygène pour les deux années à venir, le moratoire courant jusqu’à juin 2021 avec le G20 et à la fin de 2022 concernant Pékin.

Ces négociations ardues – Luanda n’a pas décroché d’annulation pure et simple de créances chinoises comme espéré – ont été menées par la ministre trentenaire des Finances Vera Daves, première femme à occuper ce poste et cheville ouvrière de la politique de Lourenço.

«Alors que nous somme pris dans un perfect storm, nous agissons sur trois fronts, la gestion de la dette, des recettes et des dépenses », a-t-elle souligné au début de mars lors du dernier Forum africain sur les finances publiques, organisé par la Commission européenne et le FMI, affirmant que cette adversité poussait l’administration publique à être plus efficace.

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À cela s’ajoutent d’autres signaux positifs sur les plans monétaire et bancaire, qui étaient très attendus alors que la monnaie nationale (le kwanza) dégringole depuis le début de 2018 et la libéralisation du système de change. Cette réforme, l’une des premières de l’ère Lourenço, a consisté à passer d’un régime fixe à un régime flottant, provoquant la dépréciation de près de 75 % du kwanza par rapport au dollar, et, par ricochet, le renchérissement de la dette publique (à plus de 80 % libellée ou indexée en devise étrangère) ainsi qu’une inflation galopante (25,1 % à la fin de 2020).

Satisfecit du FMI

Or, ces dernières semaines, la monnaie se stabilise, ce qui relâche la pression sur les prix, alors que le différentiel entre le taux de change officiel et informel ne cesse de se réduire, passé d’un record de 150 % en décembre 2017 à 15 % à la fin de 2020 selon le cabinet Eaglestone. « Même si le processus est douloureux, l’accès aux devises s’en trouve facilité », commente un acteur pétrolier.

Une autre réforme clé est aussi en marche : l’assainissement du secteur bancaire à travers la restructuration de deux établissements en déroute (BPC, la plus grande banque publique du pays, et BE, ex-Banco Espírito Santo Angola, filiale du groupe portugais éponyme) et l’obligation de recapitaliser pour les autres. Sur ces dossiers, c’est le gouverneur de la banque centrale (BNA), José Lima Massano, reconnu pour son expertise et apprécié à l’étranger, qui est à la manœuvre.

Pour autant, le principal soutien de « JLo » demeure la communauté internationale et en particulier le FMI. Ainsi, après avoir en septembre 2020 augmenté à près de 4,5 milliards de dollars le montant de son prêt, l’institution a délivré en janvier, dans son dernier rapport, un satisfecit à la présidence Lourenço.

Quand bien même seuls deux des huit indicateurs de réformes structurelles ont été validés à la fin de 2020, le FMI a mis en avant les progrès réalisés sur les six autres, saluant notamment le projet de loi sur l’indépendance de la BNA, le lancement du programme de privatisations, l’instauration d’une taxe sur la valeur ajoutée et le règlement de 80 % des arrières de paiement de l’État.

Remontée du prix du baril

Les autres institutions ont emboîté le pas : la Banque mondiale doit apporter 500 millions de dollars, la Banque africaine de développement 200 millions et Afreximbank a annoncé près de un milliard de dollars d’investissements dans le pays.

S’il se maintient à une moyenne de 60 dollars, cela engendrera un surplus de recettes équivalent à 3 % du PIB

Sans compter qu’un autre facteur externe joue en faveur de l’exécutif, à savoir la remontée du cours du pétrole observée depuis le début de l’année. Le prix du baril avoisine désormais les 70 dollars, bien au-dessus du niveau (39 dollars) sur lequel l’Angola a établi son budget.

« S’il se maintient à une moyenne de 60 dollars cette année, cela engendrera un surplus de recettes équivalent à 3 % du PIB », souligne Tiago Bossa Dionisio, spécialiste de l’Angola chez Eaglestone. Une bonne nouvelle qui serait plus que bienvenue.

Car, sur le plan interne, l’évaluation de l’action de João Lourenço est tout autre. Les critiques se multiplient, émanant sans surprise des partis de l’opposition, de la société civile et de la jeunesse, mais aussi, de façon plus voilée mais néanmoins réelle, du parti présidentiel.

Toutes pointent l’incapacité du gouvernement à enrayer le chômage (plus de 30 % de la population active selon les chiffres officiels) et la pauvreté, autrement dit à convertir les avancées « macro » en améliorations des conditions de vie. Ce qui explique la multiplication des grèves et manifestations, expression d’un mécontentement croissant.

Failles dans la mise en œuvre des réformes

Le secteur privé est lui aussi sceptique, déplorant, malgré les efforts déployés, la persistance des difficultés d’accès au crédit et de la bureaucratie. « Même en reconnaissant que João Lourenço fait face à un contexte et à un héritage très compliqués, on aurait pu espérer de meilleurs résultats, surtout au niveau social. Or, les réformes engagées vont prendre du temps et n’ont que peu d’incidence sur ce plan à court terme », commente Daniel Ribant, ancien banquier, très bon connaisseur de l’Angola.

Le monde pétrolier pointe les contradictions de la nouvelle loi sur le « contenu local » visant à encourager l’emploi de main d’œuvre angolaise

D’où l’échec du président – qui ambitionnait en 2017 de faire de la province de Benguela, deuxième pôle économique du pays après Luanda et principale ville du sud, la « Californie de l’Angola » – à convaincre la population que le pays est sur la bonne voie.

Cela d’autant plus que la mise en œuvre des réformes présente des failles. C’est le cas de la croisade anticorruption, promesse phare de campagne, qui tourne au règlement de comptes politique contre la famille dos Santos et de la récupération des actifs illégalement investis à l’étranger avec un bilan de 5 milliards de dollars collectés, soit un cinquième du montant total estimé des évasions.

Autre point de crispation, le monde pétrolier, s’il se félicite de la réactivité du ministre de tutelle Diamantino Azevedo, pointe les contradictions de la nouvelle loi sur le « contenu local » visant à encourager l’emploi de main d’œuvre angolaise.

En imposant dans certains cas le recours à des sous-traitants 100 % locaux, et non plus seulement majoritairement nationaux, elle risque de dissuader les investissements étrangers pourtant indispensables au maintien de la production (environ 1,2 million de barils par jour) et à l’amélioration de la compétitivité.

Plan de privatisations

Le constat est aussi mitigé concernant le plan de privatisations. Certes, il a permis d’enclencher le dégraissage de la compagnie nationale de pétrole Sonangol, dont une cinquantaine d’actifs pour beaucoup non pétroliers sont à vendre, et de récupérer, via la cession de PME et d’usines de petite et moyenne taille appartenant à l’État, environ 500 millions de dollars.

Mais force est de constater que les acquéreurs ne se bousculent pas pour les actifs majeurs – la compagnie d’assurances ENSA, la banque BCI, d’autres participations bancaires et des biens immobiliers – quand des voix s’élèvent contre un processus favorisant les acteurs étrangers au détriment des nationaux. Une trentaine d’actifs ont même été retirés de la liste car jugés « non viables », dont la compagnie aérienne de Sonangol, Sonair, mise en liquidation.

Surtout, João Lourenço, chantre de la rupture, se met tout seul des bâtons dans les roues en perpétuant certains errements du passé. Même si le FMI affirme le contraire, son engagement à généraliser les appels d’offres pour éviter conflits d’intérêt et corruption a du plomb dans l’aile tant le président a multiplié ces derniers temps les décrets attribuant de gré à gré des contrats ou projets.

Absence de vision économique moderne

« À son arrivée au pouvoir, il avait pourtant annulé une série de contrats octroyés par José Eduardo dos Santos via le même procédé », ironise un juriste angolais. Le choix de DP World pour gérer le port de Luanda, rendu public en janvier à l’issue d’un appel d’offres international, ne doit pas faire oublier d’autres décisions largement décriées.

Malgré la promesse et le discours de changement, les fondements de l’économie restent les mêmes

Il y a notamment les attributions à répétition via une procédure simplifiée donc sans mise en concurrence de projets de BTP à la société angolaise Omatapalo pour un montant estimé à 650 millions de dollars et l’adjudication directe du projet de terminal portuaire de Barra do Dande qui avait été retirée à une société détenue par Isabel dos Santos (la fille de l’ancien président) pour ce même motif…

Pour beaucoup, ces écueils traduisent une amère réalité : l’absence d’une vision économique moderne pour l’Angola, ce qui rend impossible une réelle réforme. De fait, malgré la promesse et le discours de changement, les fondements de l’économie – combinaison d’héritage marxiste et de distorsions créées par l’exploitation de la manne pétrolière – restent les mêmes.

La présidence Lourenço encourage l’essor du secteur privé mais l’État demeure le principal acteur de l’économie. Alors que l’accent est mis sur la lutte contre la corruption, le budget du ministère de la Justice, organe clé dans ce combat, reste inférieur à celui des services de sécurité rattachés à la présidence. L’exécutif pousse au développement de l’agriculture, de la pêche et du tourisme afin de diversifier l’économie et de sortir de la dépendance de l’or noir.

Sauf que, dans le même temps, il fait adopter à l’Assemblée nationale une loi autorisant l’exploration pétrolière dans les zones naturelles protégées. Si le changement de mentalité – « de logiciel » disent certains à Luanda –  ne peut intervenir du jour au lendemain chez un président qui a suivi une formation militaire et en histoire en Russie à l’époque de l’URSS et de la guerre froide, il en résulte, en attendant, une gouvernance bancale qui nourrit déception et frustration.

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