Politique

Au Cameroun, une « transition générationnelle » allant son train de sénateur

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 22 mars 2021 à 09h06
Lors de la prestation de serment des membres du Conseil constitutionnel au Cameroun en 2018 (illustration).

Lors de la prestation de serment des membres du Conseil constitutionnel au Cameroun en 2018 (illustration). © Jean Pierre Kepseu /Panapress/MaxPPP

Le président Paul Biya a maintenu sa confiance à Marcel Niat Njifenji, 86 ans, et Cavaye Yéguié Djibril, 81 ans, respectivement réélus à la tête du Sénat et de l’Assemblée nationale. Un choix qui questionne la volonté du chef de l’État camerounais de favoriser la « transition générationnelle » qu’il avait lui-même annoncée.  

Comme il est de tradition, c’est au secrétaire général du comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) qu’a été confiée la tâche d’annoncer le choix des personnalités investies par le parti au pouvoir pour diriger les différentes chambres du Parlement au cours de cette année. Dans la salle de conférence du palais des Congrès où Jean Nkuete a successivement rencontré députés et sénateurs pour leur donner la consigne de vote, le suspense était brisé depuis longtemps. À tel point que certains élus n’ont tout simplement pas effectué le déplacement pour se rendre à cette séance de travail.

Car si, au cours de la semaine, le débat sur l’élection des présidents des deux chambres avait principalement tourné autour de la « transition générationnelle » évoquée par Paul Biya dans son discours à la jeunesse du 10 février dernier, suscitant l’espoir de voir des élus plus jeunes monter au perchoir, Jean Nkuete avait pris le soin de repréciser la pensée du président dans une interview accordée la veille au quotidien gouvernemental Cameroon Tribune.

Cavaye Yéguié Djibril, seul en lice

« La transition générationnelle est une préoccupation constante du chef de l’État, et naturellement, en sa qualité de président national du RDPC, il y veille au sein du parti, indiquait-il notamment. Dans cet esprit, nous pratiquons une cohabitation générationnelle saine et harmonieuse qui permet aux plus jeunes d’apprendre de leurs aînés et de se préparer sereinement aux responsabilités politiques. » Des déclarations qui ne laissaient guère de doute quant au choix des futurs patrons des deux chambres.

À l’Assemblée nationale, Cavaye Yéguié Djibril s’est ainsi retrouvé seul candidat en lice. Le député du Mayo Sava, région de l’Extrême-Nord, a été réélu avec une large majorité de 147 voix sur 162 votants. Et les 15 bulletins nuls qui ont été décomptés sont à mettre au compte des députés du Social Democratic Front (SDF) et du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN) qui en avaient reçu consigne de leur hiérarchie avant le vote.

Une fois élu, Cavaye Yéguié Djibril a immédiatement repris les rênes de la chambre basse du Parlement, non sans remercier d’une voix enrayée le président de la République pour son investiture. Devenu député en 1970, l’ancien professeur de sport engage sa vingt-neuvième année consécutive comme président de l’Assemblée nationale, et la quarante-huitième année en tant que membre d’un bureau au parlement. Car avant de devenir le très honorable Cavaye Yéguié Djibril, ce membre titulaire du comité central du RDPC avait également occupé les fonctions de questeur (1973-1983) et de vice-président (1983-1988).

Sa réélection est aussi le fruit d’âpres batailles, notamment celle qui a suivi son hospitalisation en France en février 2020 et qui menaçait son investiture. Contre l’avis de ses médecins, les proches de Cavaye avaient alors usé de tous les stratagèmes pour le ramener au Cameroun avant la date de l’élection du président de la chambre basse, à laquelle il devait être candidat.

Une lecture naïve de la promesse présidentielle ?

Comme un scénario qui se répète, c’est dans les mêmes circonstances que Calvin Zang Oyono, président du groupe parlementaire RDPC au Sénat, à annoncé la candidature de Marcel Niat Njifenji à la présidence de la chambre haute. Accrédité de 85 voix sur 87 à l’issue d’un scrutin ayant compté 8 abstentions où il était le seul candidat, le sénateur de la région de l’Ouest a été reconduit à son poste. Après le vote, il a rejoint à pas mesurés le perchoir pour livrer une brève allocution une fois assis.

L’ancien directeur de la compagnie nationale d’approvisionnement en électricité, qui avait passé plusieurs mois à l’étranger pour des raisons médicales, était revenu au Cameroun en février dernier, à la satisfaction de ses proches, tous persuadés qu’il allait être réélu. Si plusieurs vidéos le présentant affaibli ont fait le tour des médias, ces images n’ont pas suffi à convaincre Paul Biya de le dispenser de présider le Sénat. Il devrait cependant déléguer une partie de sa charge de travail à son vice-président, le lamido de Rey-Bouba, Aboubakary Abdoulaye, qui était déjà le plus en vue lors de la dernière législature.

Nommer des jeunes à ces positions peut avoir pour effet de renchérir la compétition au sein du parti au pouvoir

Pour le politologue Mathias Eric Owona Nguini, ceux qui s’interrogent sur la pertinence de ces choix à l’heure où le président Paul Biya évoque une transition générationnelle ont « une lecture naïve de la promesse présidentielle ». « Le président n’a pas nécessairement intérêt à modifier à un rythme élevé l’occupation de la présidence des chambres du Parlement. Nommer des jeunes à ces positions peut avoir pour effet de renchérir la compétition au sein du parti au pouvoir en vue d’une éventuelle succession », juge-t-il. De là à penser que la transition générationnelle se fera à un train de sénateur, il n’y a qu’un pas.

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