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Comment Ben M’Hidi a été liquidé

On connaît enfin les circonstances précises de l'assassinat, en mars 1957, de l'un des héros de la guerre d'indépendance algérienne.

On savait depuis toujours, ou presque, que la version colportée par les militaires français de la mort de Larbi Ben M’Hidi, chef de la zone d’Alger lors de son arrestation à la mi-février 1957, était mensongère. Non, cet « historique » du FLN ne s’était pas suicidé comme les gradés de l’armée coloniale qui le détenaient l’avaient affirmé.
Plus tard, après la fin des hostilités, tous les récits un tant soit peu sérieux de la guerre d’indépendance récuseront sans hésiter cette version officielle en affirmant qu’il s’agissait bien d’une exécution sommaire. Et le général Bigeard, dans ses Mémoires, fera plus que le laisser entendre en relatant comment il avait livré à contrecur ce combattant dont il admirait le courage et la prestance aux hommes du commandant Aussaresses, alias « commandant O ». Cet officier de renseignement coordonnait alors les actions de tous les militaires chargés des basses besognes – torture, exécutions – à Alger, n’hésitant pas à payer de sa personne au besoin pour faire parler les « suspects » et les liquider discrètement.
Tous cependant, en France comme en Algérie, imaginaient le « Jean Moulin algérien » fusillé. Jusqu’à la publication, qui fit grand bruit en 2001, des Mémoires d’Aussaresses, devenu général entretemps, qui avouait avoir lui-même organisé et mis en uvre cette exécution. Il relatait alors, sans le moindre regret, comment il avait pendu lui-même avec l’aide de quelques-uns de ses hommes le dirigeant FLN. Cette exécution avait été décidée à l’instigation du commandant O, mais avec l’accord explicite du général Massu (dirigeant militaire de la capitale avec les pleins pouvoirs) et implicite de Lacoste (la plus haute autorité civile de l’Algérie avec rang de ministre), inquiets des répercussions possibles du procès éventuel d’un homme de cet envergure.
Aujourd’hui, grâce à de nouvelles révélations de son bourreau au journal Le Monde, on connaît enfin les circonstances précises de cette exécution, ou plus exactement de cet assassinat. C’est dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, peu après minuit, que Ben M’Hidi, transféré par Aussaresses dans une ferme abandonnée appartenant à un colon de la Mitidja, a été exécuté. Il savait le sort qui l’attendait depuis que les parachutistes de Bigeard, à la demande de ce dernier, lui avaient rendu les honneurs avant de le livrer à ses bourreaux. Pour préparer la mise à mort, un des six hommes qui accompagnaient Aussaresses avait « essayé » le dispositif de la mise à mort en montant sur un tabouret et en se passant autour du cou la corde attachée à une conduite de chauffage au plafond. Il « nous a alors regardés, raconte Aussaresses, et ça a provoqué un fou rire général. » Quand on a amené Ben M’Hidi, très calme, il a refusé qu’on lui bande les yeux. « C’est un ordre », lui aurait répliqué le militaire qui lui faisait face. Bien qu’il ait insisté – « Je suis moi-même colonel de l’ALN, je sais ce que sont les ordres » -, Ben M’Hidi sera aveuglé. Il ne dira plus rien avant que, empoigné par Aussaresses et ses hommes, il soit pendu en deux temps, la corde s’étant cassée à la première tentative. Aussaresses précisera qu’on l’avait ainsi exécuté « d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide ». Il ne lui restait plus qu’à appeler en pleine nuit Massu, « qui savait bien que [son] rapport était prêt depuis l’après-midi, histoire de gagner un peu de temps ».
Les plus hautes autorités françaises, donc, ont tout su en temps réel. Le moment ne serait-il pas venu aujourd’hui, pour le moins, d’exiger de la France un compte-rendu incontestable de cette exécution jamais avouée officiellement d’un héros de la guerre d’indépendance algérienne ?

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