Diplomatie

Tunisie-Libye : Kaïs Saïed peut-il ouvrir un nouveau chapitre ?

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 19 mars 2021 à 15h13
Le président tunisien Kais Saied (à gauche) a été reçu à son arrivée par le nouveau chef du Conseil présidentiel libyen, Mohammad Menfi (à droite), le 17 mars à ​​Tripoli.

Le président tunisien Kais Saied (à gauche) a été reçu à son arrivée par le nouveau chef du Conseil présidentiel libyen, Mohammad Menfi (à droite), le 17 mars à ​​Tripoli. © Mohamed Hammi/SIPA

La visite du président tunisien en Libye le 17 mars est censée donner le coup d’envoi à une coopération renouvelée entre les deux pays. Mais la crise de l’exécutif tunisien et les différentes influences au sein des nouvelles autorités libyennes risquent de freiner ce nouvel élan.

« Historique » ! Le président du conseil Libyen, Mohamed El-Menfi n’a pas mâché ses mots pour qualifier la visite de Kaïs Saïed en Libye mercredi 17 mars. Ce dernier a été lé premier chef d’État à y faire le déplacement pour féliciter les autorités par intérim fraichement élues. Et le deuxième président tunisien à se rendre sur place depuis Moncef Marzouki en 2012, après donc une longue absence dans un contexte sécuritaire tendu.

Ce voyage express, aux côtés de son ministre des Affaires étrangères, Othman Jerandi, à Tripoli avait avant tout une dimension politique et symbolique. Il est venu y réaffirmer son soutien à la transition voisine et la volonté d’établir « de nouvelles traditions de coordination et de concertation ». Ce qui a fait notamment dire à Jerandi que ce geste ouvrirait « une nouvelle page » dans les relations bilatérales.

« Il s’agissait d’une visite de courtoisie et non pas de travail »

Mais derrière les déclarations d’intention, cette relance pourra-t-elle se concrétiser ? « Ce déplacement était très attendu pour renouer les contacts de haut niveau, mais il s’agissait d’une visite de courtoisie et non pas de travail, commente un diplomate, elle aurait dû être préparée plus activement en concertation avec les ministères comme il est d’usage ». Or, la crise de l’exécutif tunisien n’a pas permis ces échanges en amont. La stabilité politique en Tunisie est donc désormais perçue par nombre d’observateurs comme un préalable à toute avancée bilatérale.

« Si le parlement ne passe pas les lois correspondant et si le gouvernement ne prend pas d’initiatives pour faciliter certains points, les promesses du président peuvent rester des paroles en l’air », commente le chercheur en relations internationales et directeur du centre Columbia de Tunis, Youssef Cherif.

Sortir de la neutralité ?

Les visites du chef de gouvernement, Hichem Mechichi, et du président de l’Assemblée des représentants du peuple, Rached Ghannouchi, sont d’ailleurs espérées dans la foulée de ce déplacement.

« En les précédant, Kaïs Saïed marque un point dans le confit qui l’oppose à Ghannouchi et par extension au chef du gouvernement », poursuit Cherif. Jusqu’à présent, le parti Ennahdha entretenait le plus de réseaux et donc d’influence chez son voisin, à en croire notre source diplomatique. Mais les Frères musulmans sont peu représentés au sein du nouveau gouvernement.

 Carthage s’était déjà targué d’avoir chapeauté le forum politique inter-libyen de novembre dernierD’aucuns estiment que son organisation serait plutôt à mettre au crédit des Nations Unies pour qui la Tunisie était, d’un point de vue logistique, l’hôte le plus évident. D’une part du fait de sa proximité géographique avec la Libye, et d’autre part parce qu’elle abrite nombre d’ambassades délocalisées par le conflit voisin.

Tunis joue aussi un rôle de facto puisque nombre de Libyens se réunissent depuis des années sur son territoire. « Des mini-dialogues qu’ils soient formels ou informels s’y sont tenus par centaines et le pouvoir politique peut capitaliser dessus », rappelle encore le chercheur.

« C’est le moment de parier sur un camp et de prendre position en appuyant ce gouvernement intérimaire »

Désormais, la Tunisie devra se montrer d’autant plus proactive que les acteurs libyens devraient se concentrer dans les prochains mois sur leurs défis internes, dont la préparation des élections présidentielles et législatives prévues fin 2021.

« La neutralité tunisienne ne sera pas une stratégie viable à long terme en Libye, affirme notre diplomate, c’est le moment de parier sur un camp et de se positionner en appuyant ce gouvernement intérimaire car on peut s’attendre à des conflits internes entre les deux têtes de l’exécutif libyen ». Mais rien n’indique que ces nouveaux représentants par intérim seront à même d’assoir leur autorité face aux milices et aux forces étrangères qui quadrillent le pays. Pour l’instant, ils apparaissent davantage comme des vis-à-vis clairs pour la communauté internationale.

Haute commission mixte

D’autres voient au contraire dans la tradition de non ingérence tunisienne un atout pour contracter des marchés et entretenir de bonnes relations avec tous les acteurs présents sur le territoire libyen.

Cette visite d’État a en  tout cas débouché sur une annonce concrète : la tenue d’une réunion de la Haute commission mixte tuniso-libyenne. Une commission préparatoire devrait être organisée à la fin du mois, et une intensification des visites bilatérales devrait suivre dans le but notamment de revivifier les échanges commerciaux.

Le président tunisien Kais Saied à son arrivée à Tripoli le 17 mars 2021.

Le président tunisien Kais Saied à son arrivée à Tripoli le 17 mars 2021. © Mohamed Hammi/SIPA

Une simplification des déplacements des biens et personnes ainsi que le renforcements de partenariats bilatéraux dans les domaines de la santé, de l’économie, du transport et de l’éducation sont d’ailleurs envisagés. De quoi susciter de nombreuses attentes.

Une intensification des visites bilatérales devrait suivre afin de revivifier les échanges commerciaux

Car les échanges commerciaux entre les deux pays — de l’ordre de 3,5 milliards de dinars tunisiens avant le début du conflit libyen en 2011 — sont passés à 1 milliard en 2020. Une perte d’un tiers qui n’est pas sans conséquences pour l’industrie, les services et le commerce d’une Tunisie frappée de plein fouet par la crise économique. Des centaines de milliers de travailleurs formels et informels souvent habitués aux cours séjours chez leur voisin voient dans cette reprise leur seule échappatoire.

Toujours est-il que ces poignées de main à haut niveau sont tombées à pic, une semaine après le troisième forum économique tuniso-libyen organisé le 11 mars à Sfax par l’organisation TABC (Tunisia-Africa business Council). Ses organisateurs se targuent d’avoir réuni 120 hommes et femmes d’affaires libyens ainsi que des représentants des autorités libyennes dont les ministères de l’agriculture et de l’emploi, et les différentes chambres économiques.

De grandes espérances

« Cela aurait été un plus que cette visite s’accompagne d’une délégation d’hommes d’affaires. Mais elle a davantage eu une dimension politique, et nous saluons ce premier pas dont les échos sont positifs de part et d’autre de la frontière. Nous espérons désormais que ces échanges aillent plus loin », souligne Issam Ben Youssef, vice président de TABC en charge des relations internationales, qui a passé trois semaines en Libye pour préparer ce forum.

Lors d’un point de presse conjoint avec son homologue libyen, Kaïs Saïed a promis d’œuvrer à la réactivation de l’Union du Maghreb arabe. Rached Ghannouchi avait déjà émis le souhait de relancer ce processus en coopérant dans un premier temps avec les voisins directs de la Tunisie. TABC propose d’ailleurs comme premier pas d’encourager l’utilisation des dinars libyens et tunisiens dans les transactions entre les deux pays en lieu et place des autres devises internationales.

La reprise pourrait se concrétiser autour des grands projets de construction lancés sous Kadhafi  à la fin des années 2000

En attendant, la reprise pourrait se concrétiser autour des grands projets de construction tels que celui des 580 000 logements, lancé sous Kadhafi  à la fin des années 2000, et dont seul un quart avait pu être livré avant 2011. À l’époque, le budget alloué à ce gigantesque chantier était de 45 milliards de dinars libyens, dont 1,2 milliards destinés à des entreprises tunisiennes. Dix ans plus tard, ce budget initial pourrait doubler voire tripler du fait de l’inflation.

Des zones logistiques frontalières sont également proposées. Il s’agirait de créer des usines côté libyen, issues d’investissements conjoints, afin d’y bénéficier du faible coût énergétique. La Chambre de commerce de Sabah est allée plus loin en proposant la création d’une zone de libre-échange.

Réouverture des vols Tunisair

Les entrepreneurs espèrent encore également la réouverture des vols de Tunisair d’abord vers Tripoli puis vers Benghazi. L’achèvement des tronçons de l’autoroute Gabès-Ben Guerdane vers le post frontière libyen est également très attendu. Il pourrait faire la jonction avec un grand projet de route en Libye de Ras Jdir à la frontière égyptienne.

Des assouplissements et aides administratives sont aussi espérées, dont la reprise des lettres de crédit pour l’acheminement de biens par voie terrestre (documents via lesquels les banques garantissent le paiement des marchandises à leur arrivée).

Si la Tunisie ne fait pas le poids face à la Turquie ou l’Égypte, elle peut se targuer de la force de ses relations historiques et familiales avec la Libye

Mais la faiblesse des pouvoirs centraux et le jeu des différentes puissances régionales et internationales pourrait peser sur ces espoirs. Si la Tunisie ne fait certes pas le poids face à la Turquie ou l’Égypte, elle peut encore se targuer de la force de ses relations historiques et familiales avec la Libye.

Il lui reste à surveiller plus à l’Ouest le Maroc, puissance montante et concurrent de taille dans les BTP, la santé ou les services qui font la force de l’économie tunisienne, mais aussi sur le plan diplomatique alors que Rabat étend son influence sur l’échiquier inter-libyen.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer