Politique

Mort de John Magufuli : Samia Suluhu Hassan, présidente du changement pour la Tanzanie ?

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La vice-présidente de Tanzanie, Samia Suluhu Hassan, le 16 mars 2021.

La vice-présidente de Tanzanie, Samia Suluhu Hassan, le 16 mars 2021. © AP/SIPA

Le monde a appris, dans la soirée du 17 mars, le décès du président tanzanien dont tout porte à croire, malgré les dénégations officielles, qu’il était atteint du Covid-19. Sa vice-présidente, Samia Suluhu Hassan, lui succède. Pour mener une autre politique ?

Le président tanzanien John Pombe Magufuli, réélu fin octobre 2020 pour un second mandat, s’est officiellement éteint le 17 mars dans la soirée à l’Emilio Mzena Memorial Hospital de Dar es-Salaam, terrassé par un accident cardiaque. Âgé de 61 ans, il était malade du cœur depuis une dizaine d’années et s’était fait implanter un pacemaker. Voilà pour la version communiquée par les autorités.

De sources moins officielles, on estime plus volontiers que le chef de l’État est mort du Covid-19, même si naturellement sa faiblesse cardiaque a joué un rôle aggravant. John Magufuli n’avait plus été vu en public depuis le 27 février. Diverses sources anonymes indiquent qu’il était inconscient depuis le 3 mars et que des religieux avaient été appelés à son chevet dès le 7. À la même période, au moins huit membres du gouvernement et plusieurs fonctionnaires du palais présidentiel avaient été testés positifs au Covid, même si cela n’a pas été annoncé de source officielle. Car pour les autorités tanzaniennes, le virus a été éradiqué dans le pays depuis la fin avril 2020.

On sait également que la vice-présidente Samia Suluhu Hassan, appelée à remplacer le président si celui-ci était empêché d’assurer ses fonctions, a été transférée sous bonne escorte de Zanzibar, où elle est élue, à Dar es-Salaam dans la journée du 6 mars et qu’elle a présidé une réunion d’urgence du gouvernement le 9.

Place à la présidente Samia Suluhu Hassan

Des rumeurs ont également laissé entendre que le président avait été évacué vers un hôpital de Nairobi, au Kenya, peut-être même en Afrique du Sud ou en Inde. Certains estiment aussi qu’il est en fait décédé plusieurs jours avant la date officielle et que le délai, ainsi que les dénégations souvent peu crédibles de certains hauts responsables qui persistaient à jurer que le président se portait comme un charme et à menacer de prison ceux, journalistes ou simples particuliers, qui oseraient prétendre le contraire, s’expliquent par les luttes d’influence qui déchiraient le parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), dans la perspective de la succession.

Fondées ou non, ces rumeurs n’ont plus guère d’importance. Le président Magufuli est mort, place à la présidente Samia Suluhu Hassan.

Samia Suluhu Hassan a donc théoriquement presque cinq ans devant elle et devrait diriger le pays jusqu’à la fin 2025

L’article 40 de la Constitution tanzanienne est clair : en cas de décès du chef de l’État, c’est le vice-président qui lui succède, et ce pour toute la durée restante de son mandat. Magufuli venant tout juste d’être réélu, Samia Suluhu Hassan a donc théoriquement presque cinq ans devant elle et devrait diriger le pays jusqu’à la fin 2025.

Âgée, comme son prédécesseur, de 61 ans, diplômée de l’université de Manchester où elle a étudié l’économie, la native de Zanzibar a travaillé pour le Programme alimentaire mondial des Nations unies et occupé plusieurs fonctions électives sur son île natale. Elle sera la première femme à diriger le Tanzanie et risque de se heurter, comme musulmane, à certaines factions du CCM qui revendiquent leur foi chrétienne avec une certaine agressivité. Elle peut toutefois compter sur quelques soutiens de poids, parmi lesquels l’ancien président (de 2005 à 2015) Jakaya Kikwete, qui avait pris ses distances avec Magufuli.

Espoirs d’ouverture

La nouvelle présidente pourra dans les prochains jours compter ses soutiens et mesurer l’influence de ses adversaires : elle va en effet devoir nommer un nouveau vice-président et un Premier ministre, puis faire valider ses choix par le Parlement, c’est-à-dire concrètement par le CCM, qui y détient quasiment tous les sièges. On parle du procureur général Andrew Chenge, qui a l’avantage d’être issu du même groupe ethnique que Magufuli, les Sukuma, pour la vice-présidence et d’un ancien ministre de l’Environnement de 47 ans, January Makamba, pour la primature.

La nouvelle présidente aura sans doute la sagesse de saluer la mémoire de John Magufuli et de louer son bilan, ne serait-ce que pour ménager les susceptibilités. Malgré une indéniable dérive autoritaire, le défunt président était très apprécié par une partie de la population qui aimait son caractère énergique et son style direct, saluant sa capacité à « résoudre les problèmes », souvent en faisant sauter les têtes des fonctionnaires jugés corrompus ou incompétents.

Économiquement aussi, le mandat de l’ancien chef d’État s’est soldé par quelques succès, au point que ses partisans parlaient parfois, pour désigner sa politique économique, des « Magunomics », en référence aux « Abenomics » de l’ancien Premier ministre japonais. D’autres, pensant plutôt à la répression féroce de l’opposition ou à la censure des médias, parlaient plus volontiers de la « Magucratie ».

Sur ces derniers points, il se dit que la présidente Hassan pourrait très prochainement lâcher du lest, et même que le très puissant Tanzania Intelligence & Security Service (TISS, les services de renseignements) lui aurait conseillé l’ouverture.

Virage sanitaire ?

Reste la question de la pandémie de Covid-19. Sous la direction de John Magufuli, la Tanzanie s’est entêtée à considérer que le virus n’était pas une menace, que le pays n’était pas concerné. Les équipes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont été expulsées, les propositions de vaccins ignorées. La mort du très corona-sceptique Magufuli  provoquera-t-elle un virage dans la politique sanitaire de Dar es-Salaam ?

Beaucoup semblent y croire, assurant que l’obsession du président était très personnelle. On s’attend donc à voir rapidement les autorités annoncer de nouvelles mesures barrières, autoriser à nouveau les tests ou s’intéresser aux vaccins. La nouvelle présidente s’est d’ailleurs montrée masquée.

Lors de son briefing hebdomadaire tenu ce 18 mars, Dr Matshidiso Moeti, qui dirige le branche africaine de l’OMS, a présenté ses condoléances à la Tanzanie et répété que son organisation se tenait prête à aider. « Nous avons toujours continué à communiquer avec le gouvernement tanzanien, a-t-elle assuré, et nous continuons à proposer notre soutien, y compris pour l’approvisionnement en vaccins. » Matshidiso Moeti a également invité les autorités à coopérer avec leurs voisins et à échanger des informations sur l’état de la maladie dans le pays. Les Kényans, en particulier, sont très demandeurs : cela fait des mois qu’ils craignent qu’à force de ne pas se soucier du développement du Covid et de ses variants, la Tanzanie soit en train de se transformer en bombe virale à retardement.

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