Économie

[Tribune] Tunisie : gare au diktat des agences de notation

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Par  Mohamed Chorfi

Avocat d'affaires tunisien

L’agence Moody’s, basée à New York

L'agence Moody's, basée à New York © RICHARD B. LEVINE/NEWSCOM/SIPA

En février, Moody’s a dégradé la note souveraine de la Tunisie. Mais le potentiel du pays est réel et les méthodes des agences de notation posent question…

Le 23 février 2021, l’agence de notation Moody’s annonçait avoir dégradé la note souveraine de la Tunisie. Elle l’abaissait à B3, assortie d’une perspective « négative ». Plusieurs éléments conjoncturels – parmi lesquels la situation politique et économique pour le moins délicate – ont évidemment motivé cette décision.

Incontestablement, la Tunisie est dans une mauvaise passe. Les indicateurs sont au rouge et la décision de Moody’s ne passe pas inaperçue. Le FMI s’est d’ailleurs lui aussi manifesté, appelant avec insistance les autorités à prendre des dispositions rapides et fermes. Ces prises de position renforcent la défiance vis-à-vis du pays et font planer le risque d’un désengagement des investisseurs.

Des notes biaisées ?

Mais le potentiel économique de la Tunisie est réel et il est important de rester serein pour éviter de sombrer dans une spirale qui mènerait notre pays à la banqueroute. D’autres États en ont déjà fait l’expérience par le passé et les agences de notation ont été indirectement impliquées dans ces faillites. Leur influence sur l’écosystème financier international pose d’ailleurs question. Ces institutions privées ne doivent pas nous pousser à nous soumettre, sans réfléchir, à leurs injonctions.

Ceux qui ne sollicitent pas de notation bancaire obtiennent des notes inférieures aux autres

Bien qu’en partie justifiée, la note sans appel de Moody’s interroge. La notation financière est un exercice dont il est parfois difficile de cerner les contours. Dès le début des années 2000, des rapports, dont celui de l’Autorité des marchés financiers (AMF), ont considéré comme « trop subjectifs » certains aspects de la notation. Jusqu’en 2013, la Tunisie a entretenu de bonnes relations avec ces agences. Mais à la suite d’un différend lié à une succession de décotes, elle a décidé de ne plus solliciter la notation de Standard & Poor’s.

Cette question est moins anodine qu’elle n’y paraît. Dans une étude comparative, l’économiste belge Patrick Van Roy a montré que les entités qui ne sollicitent pas de notation bancaire obtiennent constamment une note inférieure à celles qui en ont fait la demande.

Dès 2012, la Commission des affaires européennes du Sénat français avait mis en garde sur l’opacité des barèmes et de la rémunération des agences. Sur le plan juridique, la question de la responsabilité de l’agence en cas de caractère trompeur de la notation a été traitée par dans le règlement 1060/2009 du Parlement et du Conseil européens sur les agences de notation de crédit, mais ce texte a laissé aux États le soin de fixer, dans leur droit national, la question de la responsabilité de ces dernières.

En conséquence, il appartient au législateur tunisien de se saisir de ce sujet. En attendant, les biais des analyses que les agences de notation distillent dans la sphère économique et financière ne doivent pas être ignorés.

Crowdfunding et start-up

À regarder la pression sur les réserves de changes, la dépréciation des actifs financiers ou encore le renchérissement des coûts extérieurs, l’impact de la dégradation de la note s’est déjà fait ressentir sur les investissements directs étrangers (IDE). Et le risque pays des banques tunisiennes est menacé par un nouvel abaissement de la note souveraine.

Malgré ce coup dur, plusieurs éclaircies sont à noter dans le ciel tunisien. L’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (Apii) finalise actuellement l’élaboration des arrêtés et des textes d’application de la loi sur le crowdfunding. Une avancée majeure pour le financement institutionnel, l’appui et la création de projets innovants, avec la mobilisation de capitaux étrangers pour de grands projets lancés par l’État (infrastructures, digitalisation, équipements collectifs…).

La Tunisie dispose d’une main-d’œuvre qualifiée et parmi les plus compétitives d’Afrique

L’accélération de la digitalisation de l’administration est en marche, avec l’instauration d’un guichet unique de traitement. Des réflexions sont en cours sur la réforme du droit de change, avec en vue une convertibilité complète du dinar, réclamée par les investisseurs tunisiens comme étrangers. Par ailleurs, la Tunisie offre un cadre légal attractif pour les start-up. La Banque centrale accorde par exemple une grande importance et un soutien particulier aux acteurs de la fintech.

Le pays dispose aussi d’une main-d’œuvre qualifiée et parmi les plus compétitives d’Afrique. Enfin, la Tunisie demeure un partenaire de premier plan pour l’Union européenne, de par sa proximité géographique et la qualité de ses infrastructures, dans un contexte de relocalisation des unités productives.

Agences panafricaines

Il ne s’agit ni de sous-estimer, ni de surévaluer le risque pour les investisseurs dans l’économie tunisienne. Mais la confiance est un facteur clé pour les opérateurs économiques. Quand bien même l’intention des agences de notations serait d’inciter les dirigeants à réagir, leur approche risque de jeter l’opprobre sur toute l’économie tunisienne.

Pour l’heure, la Tunisie doit rester vigilante, poursuivre ses réformes et travailler le plus sereinement possible à améliorer le climat des affaires sans se dévoyer. Au demeurant, n’est-il pas temps que des agences de notation panafricaines prennent le relais ? Peut-être feraient-elles entendre des notes plus proches de nos réalités, et moins assourdissantes…

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