Politique

Présidentielle à Djibouti : Ismaïl Omar Guelleh face à lui-même

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Par - à Djibouti
Mis à jour le 2 avril 2021 à 10:52

Le président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, briguait le 9 avril 2021 un cinquième mandat. © Vincent Fournier pour JA

Ismaïl Omar Guelleh briguera, le 9 avril, un cinquième mandat face à un quasi-inconnu, Zakaria Ismaïl Farah. Fort de son bilan économique et sanitaire, le chef de l’État entend mieux répartir les fruits de la croissance.

Les résultats des différentes élections qui, depuis l’indépendance, rythment sans discontinuer la vie politique de Djibouti ont jusqu’à présent réservé peu de surprises. Le scrutin présidentiel du 9 avril ne fera pas exception : comme en 1999 et en 2011, seuls deux candidats sont en lice.

C’est plus qu’en 2005, où l’élection avait été boycottée par l’ensemble de l’opposition, mais bien moins qu’en 2016, quand six prétendants s’étaient lancés dans la course. Ce qui n’avait pas changé grand-chose au résultat final, Ismaïl Omar Guelleh (IOG) recueillant une nouvelle fois plus des trois quarts des suffrages exprimés.

« Réunion de famille »

À 73 ans, celui-ci brigue un cinquième mandat face à un parfait inconnu, Zakaria Ismaïl Farah, un ingénieur de formation, sans étiquette et sans parti, chef d’une entreprise de nettoyage industriel et proche de la communauté du président.

« Ces élections ressemblent à une réunion de famille », proteste Abdourahman Mohamed Guelleh (alias TX), qui, comme les autres figures de l’opposition – pour la plupart membres fondateurs de l’Union pour le salut national –, a décidé de ne pas se présenter.

L’opposition jette l’éponge en attendant des jours meilleurs », résume un diplomate

Huit ans après sa création, cette coalition, unique dans l’histoire politique de Djibouti, est « définitivement morte et enterrée », selon les propres dires de ses promoteurs de l’époque, qui, aujourd’hui, n’ont pu s’accorder que sur leur refus de participer à ce scrutin considéré par eux comme un « non-événement », sans toutefois appeler au boycott.

« L’opposition, reconnue ou non par le pouvoir, jette l’éponge en attendant des jours meilleurs », résume un diplomate de la place. C’est-à-dire 2026, tant la victoire d’Ismaïl Omar Guelleh semble déjà une évidence. Ce qui n’empêche nullement l’Union pour la majorité présidentielle (UMP) de préparer activement la campagne.

Son mot d’ordre est simple, parfaitement résumé par le slogan « Continuons ensemble », destiné à guider ses troupes jusqu’au scrutin. Autrement dit, pourquoi ne pas poursuivre cinq ans de plus le chemin vers le développement pris ces deux dernières décennies, au moment où le pays est en passe d’en recevoir très opportunément les bénéfices ?

En vingt ans, le PIB est passé de 500 millions à plus de 3 milliards de dollars

IOG vient de poser la première pierre d’un nouvel hôpital (et futur CHU). Il a également inauguré, le 14 mars, et bien qu’avec un peu de retard sur le calendrier, la première usine de dessalement du continent. La politique nationale de logement, qu’il a engagée en 2017, devient de plus en plus visible, notamment sur les hauteurs de la banlieue de Balbala. Le sud de Djibouti-ville ressemble à un vaste chantier à mesure que sort de terre, pour quelques centaines de millions de dollars, le pôle industriel de Damerjog, pendant de la zone franche commerciale inaugurée en grande pompe en 2018 au nord de la capitale.

Lors du précédent scrutin présidentiel à Djibouti, le 8 avril 2016.

Lors du précédent scrutin présidentiel à Djibouti, le 8 avril 2016. © KARIM LEBHOUR/AFP

À peine la pandémie de Covid-19 a-t-elle freiné le rythme quasi-frénétique des grands travaux en tout genre réalisés ces dernières années à travers le pays. Les constructions d’hôtels et de centres commerciaux se multiplient dans la capitale.

Satisfecit de l’OMS

Bien sûr, l’économie djiboutienne ressort grippée de ces douze derniers mois. Mais, avec un taux de croissance qui devrait être compris entre 1 et 3 % en 2020, elle devrait échapper à la récession attendue presque partout ailleurs sur le continent.

Fort de son bilan économique – dont le PIB, passé de 500 millions à plus de 3 milliards de dollars en vingt ans, symbolise la réussite –, IOG peut également s’appuyer sur sa gestion très efficace de la crise sanitaire et sur le satisfecit que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a adressé publiquement à Djibouti.

À l’arrêt total de mars à juin 2020, le pays est ensuite reparti, « au moment où les Chinois reprenaient les chantiers », constate un entrepreneur local. Avec la campagne de vaccination nationale qu’il a lancée, le 15 mars dernier, aux côtés de son épouse, IOG espère voir se refermer la parenthèse Covid-19. D’ici à un an, les trois quarts de la population devraient être vaccinés.

Nous sommes assis sur des braises », reconnaît-on à la présidence

Globalement épargné par le virus, Djibouti l’est également des conséquences de la crise qui, depuis des mois, ensanglante l’Éthiopie. Des convois de camions se succèdent sans relâche entre le port de Doraleh et Addis-Abeba ; le réseau éthiopien continue de fournir de l’électricité, et le flux des migrants venant du géant voisin n’augmente pas.

Unique îlot de stabilité

« Nous sommes assis sur des braises », reconnaît-on toutefois à la présidence. Tensions grandissantes entre l’Éthiopie et le Soudan (soutenu par son allié égyptien), Somalie toujours en proie à ses démons intérieurs, conflit au Tigré, au sein duquel le frère ennemi érythréen est impliqué, guerre civile au Yémen… Dans ce contexte hautement inflammable, Djibouti apparaît plus que jamais comme l’unique îlot de stabilité de la Corne de l’Afrique. Et son président comme le dernier sage, qui, grâce à son expérience, peut jouer les conciliateurs dans la sous-région. « Pour renforcer sa stature à l’étranger, il est important qu’il soit bien élu en avril », résume sans ambages l’un de ses plus proches conseillers.

Objectif du cinquième mandat ? S’occuper de la jeunesse, la fameuse « génération IOG »

Conforté par le soutien de la communauté internationale – à commencer par celui de la France, avec qui les relations connaissent une très nette embellie depuis l’élection d’Emmanuel Macron –, bénéficiant de l’appui du secteur privé local et des investisseurs étrangers, IOG fixe donc un dernier rendez-vous à ses concitoyens. En 2026, en effet, il ne pourra plus briguer la présidence : il aura alors dépassé l’âge limite (75 ans) fixé par la Constitution. L’occasion, pour le chef de l’État, de se voir plébiscité pour l’ensemble de son œuvre, comme l’espère son camp, mais aussi – « véritable objectif de ce cinquième mandat », selon Djama Mohamed Hassan, son directeur-adjoint de campagne – de redistribuer les fruits de la croissance. Notamment à la jeunesse, cette fameuse « génération IOG », qui, selon le président lui-même, lui aurait demandé de terminer le travail entamé vingt ans plus tôt avant de passer le flambeau.

Désertée par l’opposition, cette élection semble donc n’avoir pour seul enjeu que de permettre à IOG de recevoir une dernière fois l’onction populaire, qui lui offrira cinq années supplémentaires pour accomplir la mission qu’il s’était donnée dès 2006, quand, une fois la paix affermie à Djibouti, il s’était concentré sur le développement économique du pays. Lui reste à le rendre profitable à tous.