Politique

Sénégal : « Cette jeunesse qui se soulève, c’est celle qui a porté Macky Sall au pouvoir en 2012 »

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Mis à jour le 17 mars 2021 à 12h44
Des manifestants font face aux forces de l’ordre, le 8 mars à Dakar.

Des manifestants font face aux forces de l'ordre, le 8 mars à Dakar. © Leo Correa/AP/SIPA

Coordonnateur de Y’en a marre, mouvement de la société civile qui compte parmi les acteurs de la contestation au Sénégal, Aliou Sané livre son analyse des évènements qui ont secoué le pays. Pour lui, l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko n’a été qu’une « étincelle ».

En 2011, ils avaient entraîné dans leur sillon des milliers de Sénégalais pour s’opposer à un troisième mandat du président Abdoulaye Wade. Depuis l’arrestation d’Ousmane Sonko, le 3 mars dernier – l’opposant, toujours visé par une plainte pour viol, a depuis été libéré et placé sous contrôle judiciaire –, Y’en a marre bat de nouveau le pavé et se positionne comme l’un des acteurs de la contestation. Les membres fondateurs du Mouvement pour la défense de la démocratie (M2D) organisent la mobilisation aux côtés du leader du Pastef, de plusieurs partis d’opposition et de membres de la société civile.

Aliou Sané, coordonnateur du mouvement depuis 2019, revient pour Jeune Afrique sur l’embrasement qu’a connu le pays, son intensité et le rôle qu’entend jouer Y’en a marre dans la contestation.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui explique, selon vous, l’ampleur inédite des manifestations qui ont suivi l’incarcération d’Ousmane Sonko ?

Aliou Sané : L’affaire Ousmane Sonko n’a été qu’une étincelle et a suscité un sentiment d’injustice chez ses partisans, mais aussi chez des citoyens qui ne sont d’aucun bord, comme c’est le cas des membres de Y’en a marre. De nombreux Sénégalais craignent de voir leur pays se diriger vers une démocratie de façade, sans opposition. Mais les récents événements sont aussi l’expression du ras-le-bol d’une jeunesse enragée. Sous Macky Sall, l’espace civique a été extrêmement restreint, avec de nombreuses marches pacifiques interdites, des cadres d’expression supprimés.

Macky Sall n’entend pas les manifestations pacifiques. Le 31 décembre, il a assuré qu’« on ne [pouvait] pas [l]’intimider avec des brassards rouges » et que « si les gens [voulaient] attirer [son] attention, qu’ils le fassent autrement. » [Le président faisait alors référence aux brassards portés lors de manifestations dénonçant la gestion des ressources publiques, NDLR]. C’est grave ! En d’autres termes, il a dit qu’il n’entendrait le cri de son peuple qu’au prix de violences. Les Sénégalais y ont vu des signes d’arrogance et de suffisance d’un président qui défiait son peuple.

Un graffiti « Macky Sall dégage », dans les rues de Dakar, le 5 mars 2021.

Un graffiti « Macky Sall dégage », dans les rues de Dakar, le 5 mars 2021. © REUTERS/Zohra Bensemra

Comment expliquez-vous la part prise par la jeunesse dans ce mouvement ?

Tous les jeunes à Dakar et à travers le Sénégal ont saisi l’occasion de l’arrestation d’Ousmane Sonko pour exprimer les frustrations accumulées. Cette jeunesse qui se soulève, c’est celle qui a porté Macky Sall au pouvoir en 2012. Ce sont ces mêmes jeunes qui voyaient dans le fait d’élire un président jeune, né après les indépendances, une opportunité de rupture profonde dans la gouvernance du pays, la gestion des ressources publiques, et de réelles réformes des institutions.

Mais il n’a pas été à la hauteur des attentes, bien au contraire. Il y a également la problématique de la pauvreté dans le pays, qui pousse la jeunesse désœuvrée, faute d’avoir des perspectives d’avenir au Sénégal, à tenter l’aventure vers l’Europe en pirogue, au risque de sa vie.

Macky Sall a promis d’augmenter les budgets alloués à la formation, à l’emploi et au soutien à l’entrepreneuriat des jeunes. Ces mesures vous semblent-elles répondre aux besoins ? Ont-elles permis d’apaiser les esprits et favorisé le retour au calme que l’on observe aujourd’hui ? 

Je ne commente pas les annonces, uniquement les faits. Et pour l’heure, aucun acte concret n’a été posé par Macky Sall. Ce ne sont pas ses annonces qui ont mené à l’actuelle accalmie, c’est la médiation des guides religieux, et en particulier celle du Khalife général des mourides.

L’accalmie est toute relative. Le respect des Sénégalais envers les autorités religieuses a mené à ce geste d’apaisement, mais nous attendons des actes de Macky Sall dans les meilleurs délais. Il faut que le président libère très vite les otages politiques détenus arbitrairement et monte une commission d’indemnisation des familles des treize victimes et des personnes blessées lors des manifestations. La patience du peuple a des limites.

Des jeunes sénégalais du mouvement Y’en a marre manifestent contre Abdoulaye Wade le 31 janvier 2012 à Dakar.

Des jeunes sénégalais du mouvement Y’en a marre manifestent contre Abdoulaye Wade le 31 janvier 2012 à Dakar. © Tanya Bindra/AP/SIPA

Y’en a marre était à la pointe de la contestation en 2011, comment son rôle a-t-il évolué depuis ?

Le mouvement existe depuis dix ans et il est resté fidèle à sa ligne de conduite. En 2011, s’opposer au troisième mandat de Wade, c’était lutter pour préserver la démocratie, l’État de droit, et consacrer la liberté d’expression. Aujourd’hui, c’est au nom de ces mêmes principes que l’on se bat.

Il y a une affaire qui oppose deux citoyens sénégalais. Une affaire sur laquelle nous tenons à ce que la lumière soit faite par une justice équitable et indépendante. Mais Macky Sall ne peut pas s’en saisir pour mener un opposant à l’abattoir.

Y’en a marre a-t-il toujours la même force de frappe qu’il y a dix ans ?

La force de Y’en a marre réside dans sa crédibilité en tant que mouvement, et beaucoup de Sénégalais, qu’ils en soient des membres actifs ou non, restent très à l’écoute de l’organisation. Nous avons eu l’opportunité, après l’élection de Macky Sall, de participer à la gouvernance, mais nous avons préféré rester une sentinelle de la démocratie. Aujourd’hui, l’histoire nous donne raison, car tous les motifs qui nous ont fait dire « Y’en a marre » en 2011 sont encore valables.

Si Ousmane Sonko venait à être condamné et à devenir inéligible, existe-t-il une personnalité qui puisse, selon vous, constituer une candidature crédible pour la présidentielle de 2024 ?

L’un des mérites d’Ousmane Sonko est d’avoir embarqué de nombreux jeunes qui se retrouvent aujourd’hui dans le champ de la politique après avoir été captés par son discours de rupture. Mais il n’est pas seul dans l’opposition, même s’il en est une valeur sûre. Dire que sans Sonko il n’y a plus d’opposition, c’est manquer de respect à ces nombreux Sénégalais qui travaillent à proposer une autre solution.

D’autres figures encore pourraient porter ce discours de rupture. Je pense au docteur Babacar Diop des Forces démocratiques du Sénégal (FDS), par exemple, qui connaît une ascension importante. Il n’est pas le seul. Il y a également Thierno Bocoum, Thierno Alassane Sall ou encore Abdoul Mbaye.

Le M2D a-t-il vocation à devenir une coalition qui pourrait appuyer une figure politique pour les prochaines échéances électorales ?

Absolument pas ! Le M2D a été créé de manière spontanée pour répondre au contexte actuel, mais il est amené à disparaître quand on aura trouvé une issue à la situation. Et Y’en a marre reste un mouvement citoyen qui n’a pas vocation à faire de la politique et à aller briguer le suffrage des citoyens. Si des Y’en-a-marristes souhaitent se lancer, ils pourront le faire en démissionnant de l’organisation, notre ligne est très claire.

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