Société

[Tribune] Cameroun : où sont les femmes ?

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Mis à jour le 27 mars 2021 à 16:24
Georges Dougueli

Par Georges Dougueli

Journaliste spécialisé sur l'Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement de l’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne notamment pour les grands reportages et les coulisses de la politique.

Le Gicam a organisé l’exposition « Comment mieux développer la production locale et faire représenter les femmes qui valorisent le “made in Cameroon” » les 4 et 5 mars. © Gicam

Si le patronat et les sociétés d’État ont promu certaines d’entre elles à des postes importants, peu de Camerounaises peuvent faire entendre leur voix dans les cercles de pouvoir. Un manque de considération qui se reflète aussi dans les politiques publiques.

Si le décibel était l’unité de mesure du respect des droits des femmes, les Camerounaises, si enthousiastes à manifester de manière festive chaque 8 mars à l’occasion de la journée internationale consacrée à ces droits, se distingueraient parmi les Africaines les plus épanouies. Mais dans le miroir de la Banque mondiale, le contraste est saisissant. Le Cameroun n’y occupe que le 39e rang du classement africain des meilleurs promoteurs des droits des femmes.

Ne soyons pas injustes : l’État camerounais a consenti de grands efforts en la matière en ratifiant plusieurs accords, conventions, traités au niveau mondial et africain : la convention pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, la Plateforme de Beijing, le Protocole de Maputo, etc.

Mixité, égalité et parité

Des changements profonds s’opèrent dans cette société corsetée de conservatismes. Ainsi, depuis que, en 2012, Antoinette Justine Zongo, a été nommé préfète, son administration n’est plus un corps exclusivement masculin. Ces deux dernières années, 18 femmes l’ont intégrée, dont deux préfètes.

Des postes de direction de plusieurs entreprises publiques ont connu la même évolution. L’opérateur télécoms Camtel est ainsi dirigé par Judith Yah Sunday Achidi et la Société nationale de raffinage (Sonara) a enregistré la promotion de Bertha Ndoh à la tête de son conseil d’administration, tandis que Véronique Mompéa Mbio dirige la Société camerounaise de dépôts pétroliers (SCDP).

Les décideurs montrent peu d’empressement à user des instruments juridiques censés promouvoir les droits des femmes

Reste que mixité, égalité et parité ne sont pas des causes nationales, loin s’en faut. Les décideurs montrent peu d’empressement à user des instruments juridiques censés promouvoir les droits des femmes. La société semble s’accommoder de discours exprimant librement des stéréotypes sexuels. Et les femmes elles-mêmes hésitent entre désir d’émancipation et respect des rôles qui leur sont assignés.

Au cœur de la « résilience »

Faiblement représentées dans les cercles du pouvoir, elles font peu entendre leur voix. Conséquence, des millions de femmes en situation de sous-emploi passent sous les radars de l’État et ne perçoivent pas d’aides. En outre, les politiques publiques font bien peu pour leur faciliter l’accès aux soins de santé ou aux micro-crédits lorsqu’elles souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat.

Si le dispositif d’assistance aux filles-mères était efficient, il éviterait aux plus indigentes d’entre elles d’être retenues dans les hôpitaux pour n’avoir pas acquitté les frais liés à leur accouchement.

Selon une statistique non officielle, 40 % des entrepreneurs sont des femmes

Qu’elles soient agricultrices, vendeuses de produits vivriers ou entrepreneuses, les Camerounaises sont pourtant au cœur du réacteur de la « résilience » de l’économie nationale vantée par le président Paul Biya en ces temps de crise sanitaire. Bon point pour le secteur privé, qui vient d’élire une femme vice-présidente du patronat et d’en faire siéger deux autres au sein du conseil d’administration. Selon une statistique non officielle, 40 % des entrepreneurs sont des femmes.

Des ambitions fracassées

La sphère politico-administrative, en revanche, affiche presque crânement son retard. Aucune présidente n’a été élue en décembre dernier à l’issue des premières élections régionales de l’histoire du pays. Voilà qui rappelle douloureusement ce plafond de verre sur lequel se fracassent les ambitions des élues. Il va falloir attendre encore, comme plusieurs générations déjà de femmes réduites à jouer les seconds rôles.

Éternellement pressentie au poste de Premier ministre, Dorothy Njeuma a attendu en vain sa promotion. Pourtant, dignitaire respectée, elle avait été ministre de l’Éducation et vice-chancellor (rectrice). Comme si la marche était trop haute pour elle.

De même, s’agissant d’institutions comme le Sénat, l’Assemblée nationale, le Conseil constitutionnel, la Cour suprême, la Cour des comptes ou le Conseil économique et social, leurs rênes n’ont jamais été confiées à une personne de sexe féminin. Il en est également ainsi des ministères des Finances, des Relations extérieures, de l’Administration territoriale ou de la Défense.

Il est temps d’en faire une cause nationale

Au sein de l’armée, en dépit d’efforts entrepris pour établir plus de mixité, des limites demeurent. Ainsi, aucune femme n’a jamais pu accéder au grade de général. L’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ont pourtant des répercussions sur les objectifs de développement. Il est temps d’en faire une cause nationale.