Politique

Clément Sawadogo : « La question du retour de Blaise Compaoré est un faux débat »

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Mis à jour le 22 mars 2021 à 11h27
Clément Sawadogo, 60 ans, est ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation.

Clément Sawadogo, 60 ans, est ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation. © DCPM/MATD

Réconciliation nationale, sécurité, avenir du MPP… Proche de Roch Marc Christian Kaboré et numéro deux du parti présidentiel, le ministre de l’Administration territoriale répond à ceux qui prédisent l’implosion de sa famille politique avant la prochaine présidentielle.

Proche du président Roch Marc Christian Kaboré, Clément Sawadogo, 60 ans, est ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, coordonnateur de l’Alliance des partis et formations politiques de la majorité présidentielle (APMP) et vice-président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP, au pouvoir). Il explique à Jeune Afrique sa façon d’appréhender la réconciliation nationale et la lutte contre l’insécurité. Il se confie aussi sur la recomposition de la scène politique burkinabè et répond à ceux qui prédisent l’implosion du camp de la majorité avant la prochaine présidentielle. 

Jeune Afrique : La majorité a enregistré une vague de nouvelles adhésions, dont celles d’anciens poids lourds de l’opposition. Qu’est-ce qui explique selon vous cette recomposition de la scène politique ?

Clément Sawadogo : Le premier facteur, selon moi, est que l’opposition a tiré les leçons de son mauvais résultat dans les urnes. Lorsque, parfois, le peuple dit « non » à des acteurs politiques, ces derniers peuvent être amenés à se demander s’il ne vaut pas mieux aller du côté de ceux qui ont été plébiscités.

Il y a ensuite un facteur, secondaire peut-être, mais qui s’est révélé déterminant dans ce mouvement que nous avons tous constaté après les élections : le ralliement de l’ancien chef de file de l’opposition politique (CFOP) et président de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), Zéphirin Diabré, à la majorité. D’autres partis qui partageaient sa position ont également suivi.

C’est comme si le camp de l’insurrection populaire de 2014 se reconstituait. Or ce sont le MPP et d’autres formations de l’actuelle majorité qui en avaient été les acteurs. Il en est de même pour Yacouba Isaac Zida, qui a lui-même joué un rôle important à cette époque avant de devenir Premier ministre de la transition. Et les dirigeants et membres de son parti étaient alors actifs dans la société civile. Ils étaient partie prenante dans l’insurrection.

C’est la lecture politique que l’on peut en avoir et je dis tant mieux ! L’Histoire a rattrapé tout le monde. Cela aurait dû être comme cela lors de la première élection [en 2015]. On aurait compris que ce camp reste soudé pour conduire la transition jusqu’au bout, y compris pendant la période du premier mandat démocratique après l’insurrection.

Comment faire fonctionner cette majorité, dont les membres ont parfois été très critiques les uns envers les autres ?

Seuls les imbéciles ne changent pas. Il n’y aura pas de difficulté à gérer la majorité. Le Burkina a déjà traversé des périodes de sa vie démocratique où un parti (ou un front) dominait. Cela a par exemple été le cas du CDP sous le régime de Blaise Compaoré. Mais cela n’a pas créé de problèmes outre mesure en dehors d’actes posés par certaines personnes.

Il peut y avoir en effet un déséquilibre entre la majorité et l’opposition en faveur de la première. Mais, dans nos pays, la démocratie ne devrait pas se résumer à ce jeu de bagarres intempestives entre l’une et l’autre. Si, à un moment donné, il y a un basculement de la plupart des forces politiques afin de se concentrer sur la construction nationale, le développement, c’est une bonne chose.

Que répondez-vous à ceux qui prédisent l’implosion du MPP avant 2025 ?

Cette prédiction ne date pas d’hier. Mais nous sommes encore là et soudés. Nous voyons plus cela comme une sonnette d’alarme, parce que le président Kaboré arrivera en effet à la fin de son deuxième mandat en 2025. Comme il ne se représentera pas, évidemment, la question légitime est de savoir qui continuera cette mission difficile de rassemblement, aussi bien à l’intérieur du parti que de la majorité.

C’est le président Roch Marc Christian Kaboré le capitaine du bateau MPP

Est-ce que nous avons clairement la réponse aujourd’hui ? Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais ce n’est pas encore la grande préoccupation à l’heure actuelle, car nous venons tout juste de sortir d’une élection et nous avons notre programme à mettre en œuvre. Plus nous avancerons dans le mandat, plus la question se posera. Surtout, le président Roch Marc Christian Kaboré aura lui-même son mot à dire, même s’il doit partir à la fin du quinquennat, car c’est lui le capitaine du bateau MPP. Cependant, nous n’avons pas créé le MPP juste pour qu’il gouverne, mais pour que, même après son mandat, le parti continue à prospérer et à gouverner le pays.

Les questions de la réconciliation nationale, du retour de Blaise Compaoré et de Yacouba Isaac Zida animent le débat public. Mais peut-on se réconcilier sans rendre justice ?

Il y a les vrais débats, qui se réfèrent aux problématiques de la société burkinabè, et il y a les faux débats. Le vrai débat, pour moi, vise à régler de manière concertée, sereine et apaisée, un certain nombre de problèmes qui agitent la société depuis des années. On peut citer les crimes de sang depuis l’assassinat de Thomas Sankara, puis de Norbert Zongo et d’autres, plus récents. Ces questions n’ont jamais pu connaître leur dénouement même si elles sont prises en charge par la justice classique. Elles sont aussi éminemment politiques et nécessiteraient peut-être une approche de leur résolution allant plus en ce sens.

Il faut un dialogue franc, ouvert et sincère

Autres questions majeures, celles liées à l’insécurité, au terrorisme et à son cortège de conflits communautaires, qu’il faudrait prendre en compte. Les terroristes alimentent leurs combats de tentatives de division de la société. Même entre acteurs politiques, nous nous sommes parfois rejeté la balle sur le sujet. Il faut que l’on se parle et qu’on fasse la part des choses. Il faut un dialogue franc, ouvert et sincère, qui permette de reconcentrer tout le monde sur le combat de la nation contre le terrorisme, et qu’il n’y ait pas de grande divergence d’approche sur la question.

Nous avons toujours soutenu le point de vue selon lequel la réconciliation ne pouvait être vraiment solide que si elle partait des principes de vérité, de sincérité et de justice, parce que, même quand on a fait la lumière, il faut des réparations. La justice doit être rendue. Cependant, on peut s’entendre sur une forme de justice qui ne soit pas totalement classique, puisque cette dernière a beaucoup patiné sur de vieux dossiers de crimes.

On veut à la fois la vérité et la justice.

La nature des réparations peut varier. Mais, en tout état de cause, il faut adopter le principe que l’on veut à la fois la vérité et la justice, car ce sont les deux piliers d’une véritable réconciliation nationale.

Quels sont les « faux débats » ?

La question du retour de Blaise Compaoré et de Yacouba Isaac Zida fait partie de ce que j’appelle les faux débats. Non parce que leur retour n’est pas quelque chose d’important, mais parce qu’il ne faut pas examiner la problématique de la réconciliation à partir de la situation de quelques personnalités. Sinon, les discussions seront biaisées dès le départ. Nous voulons trouver des solutions de fond, à même de faciliter le règlement d’autres questions moins difficiles et moins consistantes, comme celles de leur retour – dont nous ne voulons pas faire l’épicentre de la réconciliation nationale.

Si on peut réunir les conditions de sécurité pour que leur retour ne crée pas de troubles particuliers, je ne pense pas qu’il y ait de difficulté. Mais leur citation dans des dossiers judiciaires peut poser un problème, ne serait-ce que pour leur propre sécurité. C’est pour cela que le président du Faso a toujours dit qu’il y avait des préalables à régler. Mais ceux-ci n’ont rien à voir avec la volonté intrinsèque du pouvoir de permettre à Blaise Compaoré et Yacouba Isaac Zida de regagner leur pays, d’autant plus que ce n’est pas ce régime qui les a expulsés et conduits à l’exil. Nous n’avons aucun problème avec ces questions.

Il ne faut pas examiner la problématique de la réconciliation à partir de la situation de quelques personnalités

Lors de sa déclaration de politique générale, le Premier ministre a déclaré qu’un dialogue avec les groupes terroristes était envisagé. Cela marque-t-il un changement dans la conception de la lutte contre le terrorisme ?

Jusqu’à présent nous ne voyons pas de plateforme permettant de discuter avec les groupes terroristes. Il n’y a de motifs possibles de discussion ni dans les faits ni dans leurs revendications et prétentions. Peut-on débattre aujourd’hui de la cession d’une partie de notre territoire pour qu’ils s’y installent ? Pouvons-nous accepter de constituer des couloirs de trafics pour eux ? Ou de changer le contenu de l’éducation nationale, d’obliger les femmes à porter la burqa ou le voile ? Non. Ce sont des points que l’on ne peut pas négocier.

S’ils nous disent qu’ils veulent déposer les armes, on pourrait voir comment accepter une démobilisation et une intégration d’ex-combattants des groupes terroristes dans la société

Là où nous mettons de la nuance, c’est sur la possibilité d’envisager de discuter d’aspects particuliers, selon l’évolution de la situation. Si, par exemple, les groupes terroristes nous disent qu’ils veulent déposer les armes et, aussi, négocier pour que leurs combattants ne soient pas poursuivis, ni condamnés ou massacrés, nous pourrions voir comment accepter une démobilisation et une intégration de leurs éléments dans la société, sans heurts. C’est une possibilité que le chef de l’État avait déjà ouverte.

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