Diplomatie

Maroc-RDC : pourquoi tant d’amour ?

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félix tshisekedi et mohammed VI© MAP; MAX PPP

félix tshisekedi et mohammed VI© MAP; MAX PPP © félix tshisekedi et mohammed VI © MAP; MAX PPP

Une relation privilégiée aux racines anciennes existe entre Rabat et Kinshasa, transcendant les agendas diplomatiques et politiques actuels. Sur quoi repose-t-elle ? Retour sur la longue histoire d’amitié entre les deux pays.

Le 2 février, la République démocratique du Congo (RDC) prenait la présidence de l’Union africaine (UA). Au Maroc, la nouvelle a été accueillie avec beaucoup de satisfaction, les deux pays entretenant des relations privilégiées historiques.

« La présidence de l’UA par la RDC est une excellente chose pour le continent africain. C’est une fierté de voir un si grand pays situé au cœur de l’Afrique, dont l’importance et l’influence est connue et reconnue de tous, prendre la destinée de notre Union », confie le ministre marocain délégué aux Affaires africaines, Mohcine Jazouli, convaincu que ce pays d’Afrique centrale saura connecter les régions du continent et fédérer les attentes des Africains.

« C’est aussi une chance de voir un homme d’État comme le président Félix Tshisekedi prendre les rênes de l’UA. C’est un homme connu pour sa sagesse, sa modération et son intelligence politique. Il vient de le démontrer au sein de son propre pays en ayant une démarche fédératrice de rassemblement et non de division. Je suis convaincu qu’il aura la même approche au sein de notre organisation panafricaine », se réjouit le ministre marocain.

Même satisfecit au sein du patronat marocain, qui voit en cette présidence de Tshisekedi une chance pour accélérer la concrétisation de la zone de libre-échange africaine, un projet si cher aux hommes d’affaires du royaume chérifien.

La RDC, un allié « sage »

« Le président Tshisekedi est un homme sage et un fin politicien, des conditions essentielles pour réussir les grands chantiers de l’Afrique, à commencer par la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) », estime pour sa part le président de la commission Afrique de la Confédération générale des entreprises marocaines et managing partner du cabinet de conseil Mazars, Abdou Diop.

C’est un secret de polichinelle : la cause du Sahara est celle qui prime au sein des arcanes de l’UA, comme dans toutes les instances internationales. Un dossier sur lequel le royaume a fait beaucoup d’avancées ces derniers mois avec la reconnaissance américaine de la marocanité de ce territoire, mais aussi avec l’ouverture de plusieurs consulats de pays africains et arabes à Dakhla et à Laâyoune. Dont celui de la RDC, en décembre 2020.

Le Maroc, qui a fait souvent face, au sein de l’UA, à l’influence de l’Afrique du Sud et de l’Algérie, se retrouve désormais avec un allié à la tête de l’organisation panafricaine. Un acquis à double tranchant, les positions futures de la RDC pouvant être taxées de partialité.

Mais cette donnée est balayée d’un revers de la main aussi bien du côté congolais que marocain. « En RDC comme dans le reste de l’Afrique, le président Tshisekedi a pour leitmotiv premier le développement et la paix. Il mettra un point d’honneur à le mettre en pratique durant son mandat à la tête de l’UA. Dans le cas de la résolution du conflit du royaume avec la République arabe sahraouie démocratique (RASD), cela se traduira notamment par une démarche de dialogue et d’apaisement », explique à Jeune Afrique Jean-Claude Kabongo, conseiller spécial du président congolais.

Le roi du Maroc Mohammed VI (à droite) est accueilli par le président de la République démocratique du Congo Joseph Kabila (à gauche) peu après son arrivée, le 27 février 2006, à Kinshasa.

Le roi du Maroc Mohammed VI (à droite) est accueilli par le président de la République démocratique du Congo Joseph Kabila (à gauche) peu après son arrivée, le 27 février 2006, à Kinshasa. © AFP

Ce qui importe aux Marocains, c’est que la présidence de l’UA soit neutre

Même son de cloche du côté marocain. L’essentiel, nous déclarent nos sources, est que ce dossier puisse être (enfin) traité de manière neutre et équilibrée. Et en cela, la présidence Félix Tshisekedi, qui succède au sud-africain Cyril Ramaphosa à la tête de l’UA – dont le tropisme pour l’Algérie et la RASD s’est exprimé à diverses reprises – constitue une chance pour le royaume.

« Ce qui importe aux Marocains, c’est que la présidence de l’UA soit neutre et qu’il n’y ait pas de volonté de mettre des bâtons dans les roues de la diplomatie marocaine. En cela, Félix Tshisekedi, qui a une approche fédératrice et non partisane, comme on a pu le voir en RDC, est une bonne chose », poursuit Abdou Diop.

Le « Monsieur Afrique » de la diplomatie chérifienne, Mohcine Jazouli, partage le même avis : « En tant que présidente de l’organisation, la RDC fait partie de la Troïka de l’UA portant sur la question du Sahara marocain [mécanisme créé par la décision 693 adoptée par la Conférence des chefs d’État de juillet 2018]. Elle en fera partie également l’année prochaine en sa qualité de présidente sortant de l’UA. Le mandat de la Troïka est clair : il s’agit d’apporter un soutien efficace aux efforts conduits par les Nations unies », insiste le ministre, confiant que « la RDC saura, comme toujours, s’inscrire dans une démarche constructive et non clivante, au service de l’avenir de l’Afrique et des Africains ».

Histoire de « sang mêlé » 

Le Maroc souhaite donc la neutralité, le déclare et l’affiche clairement. Une manière d’éviter à Kinshasa de se retrouver dans une situation inconfortable dans la gestion de ce dossier, en raison de la longue amitié qui lie la RDC avec le royaume de Mohammed VI. Des relations très anciennes, privilégiées, mêlant humain, histoire et sang, et qui dépassent les agendas diplomatiques ou politiques du moment.

Au moment des indépendances au début des années 1960, c’est à Rabat, sous l’égide du jeune roi Hassan II, que se tiennent en effet les premières négociations pour réussir la médiation entre le Congo et la Belgique. Une mission que l’ancien roi a mené avec brio, dans la continuité du panafricanisme de son père Mohammed V, un des pères fondateurs de l’OUA, ancêtre de l’actuelle UA.

Des soldats marocains ont donné leur vie pour aider le Congo à consolider sa souveraineté et son intégrité territoriale

Cette médiation marocaine, les Congolais ne l’oublieront jamais. D’autant que, depuis, le royaume a répondu présent à tous les appels la RDC dans les moments les plus durs, faisant même dire à Mohcine Jazouli que la relation entre les deux pays est une histoire de « sang mêlé ».

« Des soldats marocains ont donné leur vie pour aider le Congo à consolider sa souveraineté et son intégrité territoriale. C’est donc une histoire de sang mêlé qui lie les deux pays. D’abord en 1960, dans le cadre des opérations de maintien de la paix des Nations unies au Congo. Puis en 1977 et 1978, lorsque les Forces armées royales marocaines (FAR) ont aidé le Zaïre (ancienne appellation de la RDC) à repousser les menaces qui pesaient sur la province du Katanga (ancien Shaba) », raconte le ministre marocain délégué aux Affaires africaines.

Reconnaissance mutuelle

Territoire stratégique, le Congo était également à l’époque un terrain de jeu des puissances mondiales dans un contexte de guerre froide. Les soviétiques étaient particulièrement actifs dans la zone et souhaitaient coûte que coûte faire entrer le Congo dans leur giron, et ce par tous les moyens. Là aussi, le Maroc a joué un rôle d’appui militaire pour aider ce pays allié et ami.

« Dans ce contexte de guerre froide, le roi Hassan II n’a jamais rechigné à répondre aux appels à l’aide de Mobutu lorsqu’il était attaqué par des armées rebelles, alors équipées par le régime pro-soviétique de Luanda et entraînées par les Cubains. Il a envoyé 1 500 soldats des FAR, dont l’intervention a été un franc succès militaire puisque les rebelles ont été expulsés du Zaïre en moins d’un an », explique Abdelmalek Alaoui, président de l’Institut marocain de l’intelligence stratégique et fin connaisseur des arcanes diplomatiques.

Le roi Hassan II du Maroc s’entretient avec le président zaïrois Mobutu Sese Seko.

Le roi Hassan II du Maroc s’entretient avec le président zaïrois Mobutu Sese Seko. © ABDELHAK SENNA/AFP

En 1984, quand Hassan II a décidé de quitter l’OUA à la suite de la reconnaissance de la RASD, le Zaïre s’est opposé farouchement à la décision de l’organisation africaine

Grand connaisseur de l’Afrique centrale, l’ex-diplomate marocain Ahmed Faouzi explique ainsi que cette amitié et ce soutien n’était pas à sens unique : « Si dans tous les grands moments historiques, le Maroc a été aux côtés de la RDC, que ce soit dans le cadre d’opérations de maintien de la paix ou lutte contre les dissidents, la RDC s’est elle aussi toujours alignée sur les positions marocaines, notamment concernant la cause nationale que représente le Sahara. En 1984, lorsque Hassan II a décidé de quitter l’Organisation de l’unité africaine (OUA, ancienne Union africaine) à la suite de la reconnaissance de la RASD, le Zaïre s’est ainsi farouchement opposé à la décision de l’organisation africaine allant jusqu’à la boyc             otter de 1984 à 1986. Ce qui explique le sentiment mutuel de reconnaissance et de solidarité entre les deux pays soit très prégnant. »

Autre moment historique qui marqua cette histoire d’amour : l’épisode Mobutu. Renversé en mai 1997 par la rébellion Laurent-Désiré Kabila, après 32 ans de règne, le vieux Léopard s’est retrouvé seul au monde, devenu trop encombrant par ses anciens soutiens occidentaux. Seul son ami et allié, le roi Hassan II, lui avait ouvert ses portes faisant fi des considérations politiques ou géostratégiques. Un épisode que « les Congolais n’ont jamais oublié », assure Jean-Claude Kabongo.

Hassan II – Mobutu : à la vie, à la mort

Décédé quelques mois plus tard d’un cancer foudroyant, en septembre 1997, l’ancien président zaïrois sera enterré à Rabat, dans le carré chrétien du cimetière de la capitale. Et malgré les demandes réitérées des autorités congolaises de faire rapatrier son corps et l’envoi de plusieurs émissaires à ce propos, la dépouille y repose toujours, conformément aux souhaits de la famille de Mobutu, dont plusieurs membres vivent depuis au Maroc, parmi lesquels sa femme Bobi Ladawa et sa fille Ngawali Mobutu.

Tout récemment, la ministre congolaise des Affaires étrangères, Marie Tumba Nzeza, en séjour de travail au royaume juste avant l’inauguration du consulat de Dakhla, a d’ailleurs rendu une visite de courtoisie le 17 décembre à la veuve du maréchal. L’ancien directeur de cabinet de Félix Tshiskedi, Vital Kamerhe, avait déjà fait de même à plusieurs reprises.

L’amitié qui a débuté avec Mobutu s’est poursuivie avec les présidents Kabila père et fils

Une affaire qui n’a pas pourtant et contre toute attente ébranlé les relations avec les successeurs de Mobutu, malgré quelques petits moments de froids. « L’amitié qui a débuté avec Mobutu s’est poursuivie avec les présidents Kabila père et fils qui se sont montrés fidèles à l’histoire initiale. Et aujourd’hui avec Félix Tshisekedi, qui a passé une partie de son enfance au Maroc, lorsque son père était ambassadeur du Zaïre à Rabat [entre 1969 et 1971, ndlr] », raconte Ahmed Faouzi. De cette histoire particulière d’amitié sont nés dans les deux pays des élites marocophiles et congophiles.

Élites congophiles

Au Maroc, les vétérans des guerres du Shaba comme des opérations de la Mission de l’Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo (Monusco) ont donné naissance à des générations d’officiers et de gradés marocains congophiles. À l’instar du général Kettani et du colonel major Loubaris, qui ont dirigé les opérations de libération du Katanga, ou plus récemment le colonel major Abdelkrim Michbal, commandant de la brigade de la Monusco en Ituri entre 2014 et 2017.

« Cette congophilie se retrouve à tous les niveaux de l’armée, jusqu’au sommet, sachant que le roi du Maroc est aussi le commandant des armées… », tient à rappeler l’analyste Abdelmalek Alaoui.

Parallèlement, au Congo, on retrouve tout au long de l’histoire et dans tous les rouages de l’État, plusieurs personnages dont le tropisme pour le Maroc était clairement affiché. L’un des plus emblématiques est Hassan Thassinda Uba Thassinda, candidat à la présidentielle de 2006 (parti d’opposition Congrès africain des démocrates, CAD) et ex-secrétaire d’État aux Affaires étrangères – décédé en 2016.

Marié à une Marocaine, l’homme connaît bien le royaume pour y avoir travaillé en tant que journaliste au sein du Groupe Maroc Soir, mais aussi en tant qu’enseignant universitaire. « Longtemps, Hassan Thassinda Uba Thassinda a fait la liaison entre RDC et Maroc », se souvient Abdelmalek Alaoui, par ailleurs fils d’Assia Bensalah Alaoui, ambassadrice itinérante de Mohammed VI, et de feu Moulay Ahmed Alaoui, ministre de 1956 à 1998 sous Hassan II et proche de la famille royale.

Cette congophilie se retrouve à tous les niveaux de l’armée, jusqu’au sommet, le roi du Maroc étant le commandant des armées

On chuchote même que cet homme toujours élégant et érudit était si « épris » du Maroc, que lorsque le roi Mohammed VI s’est rendu au Congo en 2006, c’est lui qui aurait fait en sorte que les murs de Kinshasa soient tapissés de portraits du monarque… Un roi qui a affiché dès son accession au trône son panafricanisme, et sa foi dans l’avenir du continent. Mais avec une ligne et une doxa bien nouvelle, celle du développement sud-sud et de la coopération économique, bien avant que la destination Afrique, terre prometteuse d’investissement, soit à la mode…

« Sa Majesté le roi Mohammed VI a toujours eu une vision de long terme et une approche des relations sur le temps long. Lorsqu’en 2000 le magazine The Economist titrait “The Hopeless Continent” (le continent sans espoir) à propos de l’Afrique, lui avait choisi de miser sur le continent africain. Et, aujourd’hui, quand bien même la situation en RDC n’est pas simple, notre monarque décide de croire dans les potentialités gigantesques de ce grand pays, et de développer la coopération entre Rabat et Kinshasa », souligne Abdelmalek Alaoui.

Ex-patron du leader marocain du consulting, Valyans, le ministre des Affaires africaines, est un des porteurs de cette vision royale. Et travaille à consolider et accélérer les relations économiques entre les deux pays.

« Une Afrique qui fait confiance à l’Afrique »

« La profondeur et la confiance qui caractérisent les relations du royaume du Maroc avec la RDC prennent racine dans une vision commune et une ambition partagée pour l’émergence de l’Afrique. Nos deux pays incarnent cette “Afrique qui fait confiance à l’Afrique”, pour rappeler la maxime de Sa Majesté le Roi Mohammed VI », souligne Mohcine Jazouli.

Une coopération à laquelle les deux pays ont donné un coup de d’accélérateur en 2020, malgré la crise de Covid-19. À ce titre, une Chambre de commerce et d’industrie Maroc – RDC (CCIMC) a vu le jour en février 2020, pour porter les échanges économiques entre les deux pays à un niveau supérieur. Début mars 2021, Jean-Claude Kabongo, le conseiller spécial en matière d’investissements du président Tshisekedi, est allé à la rencontre des opérateurs économiques marocains dans le but de mettre en place des mécanismes pour encourager les investissements de part et d’autre.

Nous travaillons actuellement à rapprocher les patronats marocains et congolais pour mutualiser nos efforts

« Nous travaillons actuellement à rapprocher les patronats marocains (CGEM) et congolais (FEC) pour mutualiser nos efforts. Des accords et conventions bilatérales de partenariats économiques et stratégiques entre la RDC et le Maroc sont d’ailleurs en préparation », confie à JA Jean-Claude Kabongo. Et d’ajouter : « Le Maroc est un modèle de réussite en Afrique, notamment en matière de sécurité et de développement. Un exemple à suivre pour la RDC, pour devenir à son tour, comme le royaume, une puissance régionale, une locomotive de développement ».

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