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Au Nigeria, nouveau bastion de la fintech, les banques ont-elles du souci à se faire ?

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Siège de Paystack à Lagos, Nigeria.

Siège de Paystack à Lagos, Nigeria. © Akintunde Akinleye/REUTERS

Paystack, Flutterwave ou Interswitch sont parmi ces nouveaux acteurs qui bousculent le secteur financier traditionnel. Les banques sauront-elles prendre le virage ?

En mettant à mal l’économie traditionnelle et en accélérant la transition digitale, la pandémie de Covid-19 a poussé au développement d’opportunités dans l’espace des technologies financières (fintech) au Nigeria.

L’annonce, en octobre, de l’achat de la société de paiement nigériane Paystack par le géant mondial de la fintech Stripe pour un montant de 200 millions de dollars, l’arrivée de MTN dans le secteur du mobile-money dans le pays et la volonté des banques de digitaliser leurs opérations en sont autant de signes avant-coureurs.

Opérateurs de télécommunications, banques et fintech se sont lancé dans une vaste course à l’innovation pour conquérir des parts de marché dans ce pays de plus de 200 millions d’habitants, dont 40 % de la population n’est toujours pas bancarisée, selon les données de McKinsey & Company.

Les banques préfèrent collaborer avec les fintech qu’entrer en concurrence frontale avec elles

Le Nigeria compte plus de 200 sociétés de fintech, un secteur qui a mobilisé plus de 50 millions de dollars de fonds par trimestre en 2020. Face à cette dynamique, les banques nationales sont sous pression pour rester pertinentes et continuer à acquérir des clients non bancarisés. Pour ne pas se laisser distancer, certaines des grandes banques du pays ont décidé d’investir dans des start-up prometteuses.

« Les grandes banques comme Guaranty Trust Bank, Zenith Bank, Sterling ou encore Providus sont particulièrement actives dans ce domaine », explique Joachim MacEbong, analyste principal chez SBM Intelligence, selon lequel à l’exception d’une ou deux enseignes, « les banques préfèrent collaborer avec les fintech qu’entrer en concurrence frontale avec elles ».

Selon Renaissance Capital, le Nigeria est rapidement devenu l’un des points chauds de l’Afrique en matière de fintech, attirant les capitaux d’investisseurs mondiaux de premier plan et d’acteurs de la fintech aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Deuxième destination pour les investissements tech sur le continent

Dans le rapport Harnessing Nigeria’s fintech potential (Exploiter le potentiel fintech du Nigeria), McKinsey & Company relève que la scène fintech « effervescente » du Nigeria a levé plus de 600 millions de dollars de financement entre 2014 et 2019, attirant 25 % (122 millions de dollars) des 491,6 millions de dollars levés par les start-up technologiques africaines pour la seule année 2019. Il s’agit du deuxième pays après le Kenya, qui a attiré 149 millions de dollars.

La jeunesse de la population nigériane, l’augmentation du taux de pénétration des smartphones et la volonté des autorités réglementaires d’accroître l’inclusion financière et les paiements sans cash « se sont combinés pour constituer le terreau parfait d’un secteur fintech nigérian florissant », analyse le rapport.

L’année dernière, Visa a ainsi annoncé un investissement de 200 millions de dollars dans Interswitch, basé à Lagos, poussant la société de paiement au statut de licorne – une entreprise valorisée à au moins 1 milliard de dollars.

Les telcos incontournables

Quelques jours plus tard, OPay, une société de paiement chinoise axée sur l’Afrique, a annoncé avoir levé 120 millions de dollars auprès de Sequoia Capital China et SoftBank Ventures Asia. De son côté, PalmPay a déclaré avoir levé 40 millions de dollars auprès du fabricant chinois de téléphones mobiles Transsion.

Des entreprises comme Interswitch fournissent les systèmes pour une grande partie des transactions en ligne dans le pays le plus peuplé d’Afrique, et la récente acquisition de Paystack par Stripe indique le potentiel de croissance des paiements mobiles.

Dans la plupart des pays africains, les sociétés de télécommunications ont des bases de clientèle plus importantes que les banques – l’un des avantages qui leur permet de s’imposer dans le domaine de la monnaie mobile et d’autres innovations.

MTN Nigeria, qui s’est longtemps plaint du cadre règlementaire dans le pays, a fait état d’une hausse de 23 % de son chiffre d’affaires dans le domaine de la fintech en 2020, et indique qu’il prévoit d’élargir son offre de services fintech « du service de transfert de base et de la vente de temps d’antenne/de données à un bouquet plus étendu, comprenant des services de dépôt et de retrait d’espèces, le paiement de factures et la facilitation du commerce électronique ».

Les banques ont besoin de dégager des marges, les fintech cherchent des parts de marché

En janvier, la Banque centrale du Nigeria a déployé une nouvelle politique censée aider les banques à se livrer une concurrence plus favorable. « Elle uniformise les règles du jeu, mais les banques ne sont pas encore prêtes. Elles ont beaucoup plus de frais généraux que les fintech et elles ont besoin de dégager des marges alors que pour l’instant les fintech cherchent avant tout des parts de marché », analyse Osaretin Victor Asemota, un investisseur technologique.

« Les banques traditionnelles s’inquiètent notamment pour la capture de la population sous-bancarisée », décrypte Joachim MacEbong, de SBM Intelligence, qui estime pourtant qu’avec seulement 44 millions de Nigérians titulaires d’un compte en banque, « il y a encore beaucoup de place pour la croissance ».

L’analyste souligne notamment l’implication de la quasi-totalité des banques dans le secteur, via leurs applications, mais aussi les services de données USSD, disponibles depuis les téléphones les plus simples.

Quelle place pour les capital-investisseurs locaux ?

Mais si Joachim MacEbong considère que les sociétés de capital-risque locales sont « incroyablement impliquées dans l’espace fintech », les opérateurs, comme Ahmed Inuwa, cofondateur d’AfriPay, affirment que seule une poignée sociétés de capital-risque locales participent vraiment à la dynamique.

« La plupart des sociétés veulent simplement prendre le contrôle de la start-up avec un faible investissement, inférieur à ce dont une entreprise a besoin pour se développer », regrette-t-il.

« Les investisseurs locaux peuvent et doivent faire davantage pour soutenir les jeunes entreprises nigérianes », reconnaît Joachim MacEbong qui souligne cependant l’implication d’investisseurs comme Endeavor Nigeria, qui soutient des startups comme Paga, Carbon et Flutterwave.

« La question que je me pose est la suivante : les capital-investisseurs locaux vont-ils continuer à laisser les fonds étrangers s’enrichir en croyant davantage à ces idées ? », se demande Odunayo Eweniyi, cofondatrice et directrice de l’exploitation chez PiggyVest.

Une croissance rapide

S’il est difficile d’évaluer à ce jour la part des fintech l’écosystème des paiements au Nigeria, il est certain que le marché est en pleine croissance. « La valeur des transactions de paiement de factures a été multipliée par trois au cours des neuf premiers mois de 2020 », assure Joachim MacEbong.

« La part de marché que nous avons conquise est d’autant plus importante que l’écosystème nigérian des fintech est récent. Paystack et Flutterwave traitent désormais une part importante des transactions des commerçants dans le pays ; et pour les personnes non bancarisées, Kudi, Paga et le réseau d’agents OPay progressent plus vite que n’importe quelle infrastructure », ajoute Odunayo Eweniyi.

Dans ce contexte, « il est très important pour les banques traditionnelles de se transformer en organisations agiles et centrées sur le client en adoptant la technologie, si elles veulent rester attrayantes et compétitives dans un paysage en mutation », affirme McKinsey, qui leur conseille « de nouer des partenariats ou de former des entreprises avec des acteurs fintech, en leur ouvrant leur infrastructure pour qu’ils s’y intègrent et stimulent l’innovation ».

Vers de nouveaux partenariats

Mais certaines fintech ne comptent pas faciliter la tâche aux institutions installées. Ainsi, en novembre 2020, Kuda a annoncé qu’elle avait levé 10 millions de dollars lors d’un tour de table d’amorçage pour sa banque 100 % mobile. Celle-ci, lancée en septembre 2019, compte désormais environ 300 000 clients.

Mais l’investisseur tech Asemota voit plutôt une possibilité de nouveaux partenariats entre les mondes de la fintech et des banques traditionnelles. « Des banques comme FBN, Zenith, Wema et d’autres le font déjà », ajoute-t-il.

« Je ne sais pas à quel point les banques sont inquiètes de l’émergence des fintech et de leur capacité d’adaptation. Ce que je sais en revanche, c’est que ce secteur fintech est là pour rester », conclut Odunayo Eweniyi.

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