Pétrole & Gaz

Mines, pétrole : les États africains aux mains des traders ?

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Mis à jour le 23 mars 2021 à 18h26
Ian Taylor, PDG de Vitol Group ; Torbjorn Tornqvist, DG de Gunvor ; Ivan Glasenberg, patron de Glencore, et Jeremy Weir, CEO de Trafigura.

Ian Taylor, PDG de Vitol Group ; Torbjorn Tornqvist, DG de Gunvor ; Ivan Glasenberg, patron de Glencore, et Jeremy Weir, CEO de Trafigura. © Jason Alden/Bloomberg/Getty ; Horacio VillalobosCorbis/Getty ; Simon Dawson/Bloomberg/Getty ; Trafigura. Montage : JA

Utilisés entre autres par Glencore et Trafigura, les prépaiements de matières premières ont mené le Congo et le Tchad au bord du précipice, estime le FMI. Pour les professionnels du secteur, cette pratique « vieille de plusieurs siècles » a pourtant de beaux jours devant elle.

Le négociant suisse Trafigura a beau affirmer, par la voix de son directeur financier, Christophe Salmon, que « le prépaiement de matières premières est un outil vieux de plusieurs siècles », évoquant son utilisation par les marchands de Venise du XVIIe siècle, ceux que le groupe suisse et trois autres géants du trading –  ses compatriotes Glencore et Gunvor et Vitol – ont conclu ces dernières années sur le continent font polémique.

Le principe de ces deals est simple : il s’agit d’un prêt octroyé par un négociant, qui lui est remboursé – pour le principal comme pour les intérêts – « en nature » par des cargaisons de pétrole ou de minerais, tirées de la production future du contractant, en général un État ou la compagnie nationale extractive. C’est le négociant – et non pas l’emprunteur – qui structure le crédit pour l’opération, profitant de ses bonnes relations avec les banquiers de Genève, Londres, Paris où New-York, où sa réputation n’est plus à faire.

Argent frais pour budgets exsangues

Problème, pour certains gouvernements africains aux finances publiques exsangues, persona non-grata chez les banquiers internationaux mais dotés d’un sous-sol attractif, la perspective d’argent frais pour renflouer rapidement les caisses peut amener à aggraver leur endettement au-delà du raisonnable, notamment en cas de fluctuation des prix de matières premières concernées pendant la durée du prêt.

C’est ce qui arrivé après la chute drastique des cours du baril de Brent en juillet 2014 au Congo Brazzaville et au Tchad, où la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC) et la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT) avaient respectivement signé de tels accords de prépaiements avec de grandes maisons de négoce.

À tel point que le FMI, désormais très regardant sur les risques de surendettement des États qu’il accompagne, a refusé de continuer ses décaissements tant que ces deux pays d’Afrique centrale n’avaient pas restructuré leurs dettes envers les négociants.

8 à 10 % d’intérêts

Le Tchad a ainsi dû se rassoir à une table de négociation avec Glencore de novembre 2017 à février 2018, avant de trouver un accord de restructuration d’un prêt de 1,34 milliard de dollars gagé sur son pétrole. Ce n’est qu’une fois que cet arrangement a été signé que les responsables de l’institution de Bretton Woods ont accepté de reprendre leurs décaissements.

Sur la même injonction du FMI, le Congo Brazzaville serait sur le point de finaliser la renégociation – après plus d’une année  et demi de discussions – des prépaiements pétroliers début 2020 avec Glencore et Trafigura pour environ 1,7 milliard de dollars. Sur cette somme, 900 millions de dollars devraient être rééchelonnés. Dans le cas du Congo Brazzaville, le FMI reprochait également aux autorités de lui avoir caché jusqu’en 2018 une partie de cette dette importante, contractée par la SNPC.

La dénonciation par le FMI de ces deals très rentables pour les négociants –  avec des taux d’intérêt situé entre 8 et 10 % environ, selon les spécialistes  – a créé un débat sur le continent, d’autant que ces prêts ont été signés discrètement, aussi bien à N’Djamena qu’à Brazzaville. Nombre d’observateurs souverainistes ne comprennent pas que leurs États contractent de lourdes dettes auprès de négociants, grand-maitres de la mondialisation des marchés de matières premières, qui plus est à des taux d’intérêts élevés.

Trafigura est devenu l’une des premières sociétés engagées dans le financement structuré du commerce

Face à ces critiques – venues d’Afrique, mais également d’Amérique latine où les prépaiements sont également très utilisés -, Trafigura a publié en 2020 un plaidoyer intitulé Démystifier les prépaiements, pour redorer le blason de ces deals.

« Notre groupe est devenu, en 2014, la première société de négoce de matières premières indépendante à affirmer son soutien à l’Initiative pour la Transparence dans les industries extractives (Itie), sujet d’intérêt public mondial », y fait valoir Christophe Salmon.

Et le responsable financier du groupe suisse de préciser ce que cette activité représente pour le groupe comme pour ses partenaires : « Au cours des dernières années, Trafigura est devenu l’une des premières sociétés engagées dans le financement structuré du commerce, avec des prépaiements pour des matières premières passant de 700 millions de dollars en 2013 à plus de 5 milliards de dollars en 2019. Nous élaborons, structurons, organisons et finançons des crédits qui sont ensuite syndiqués auprès d’un consortium de banques. Pour simplifier ces opérations, nous nous appuyons sur notre réseau de plus de 130 institutions financières dans le monde entier ».

Chez Gunvor, les intermédiaires bannis

Chez Gunvor, controversé pour des deals au Congo Brazzaville au débit des années 2010, jugés opaques par l’ONG suisse Public Eye, on met en avant également l’adhésion à l’Itie ainsi qu’une approche désormais très sélective en matière de prépaiements, particulièrement sur le continent.

« Avant de signer quoi que ce soit, nous faisons une revue extrêmement détaillée – de gouvernance, environnementale et sociale – des activités de notre éventuel partenaire dans un prépaiement », explique Seth Pietras, directeur de la communication de ce groupe genevois. Ce dernier estime que seulement environ 5 % de son activité concerne le continent africain actuellement et affirme avoir complètement banni l’usage d’agents et d’intermédiaires pour ses deals.

Pour l’ancien trader ivoirien Charles Thiemele, passé par le groupe nigérian Sahara Group, puis par le suisse AOT trading, « en critiquant les prépaiements du Congo et du Tchad, on joue parfois un peu au médecin après la mort, c’est un peu facile. Si en 2014, au lieu de baisser, les cours du baril avaient monté, le remboursement de la dette de ces deux pays n’aurait pas posé de souci, et personne n’en parlerait », estime ce spécialiste installé à Zurich, qui a désormais monté son activité de conseil en négoce pétrolier auprès des gouvernements et compagnies du continent.

Des contrats à bien cadrer

« Il est crucial que États et compagnies extractives nationales s’adjoignent des bonnes compétences avant de signer de tels accords, notamment sur le plan juridique, puisque leurs clauses doivent être finement ciselées, particulièrement par rapport à l’évolution de la durée et des volumes remboursés en fonction du prix du baril », fait-il toutefois valoir.

Charles Thiemele indique qu’actuellement, une poignée seulement de grandes maisons de négoce propose des prépaiements. « Seuls Glencore, Trafigura et Vitol peuvent se permettre ces contrats d’une valeur de plus d’une centaine de million de dollars, qui ne représentent qu’une faible part de leur chiffre d’affaires [147 milliards de dollars pour Trafigura en 2020, 225 milliards de dollars pour Vitol et 215 milliards de dollars pour Glencore en 2019] », explique-t-il.

« Il peuvent prendre des risques sur ces montants – et par conséquent une marge plus substantielle équivalente 1 à 3% d’intérêts supplémentaires – contrairement aux négociants de taille moyenne, tels que le russe Litaski, le nigérian Sahara Group ou encore les suisses Mercuria et Addax, qui ont davantage besoin des banques », explique encore notre interlocuteur ivoirien, basé en Suisse, la plaque-tournante du commerce de pétrole et minerais.

Des contrats au cas par cas

Pour le Français Pierre Barbé, directeur Afrique de Vitol, « les prépaiements sont un outil parmi d’autres, nous n’y avons pas recours systématiquement. Nous le faisons si ça vaut le coup, notamment plutôt pour de gros volumes et pour des hydrocarbures de bonne qualité, avec un partenaire pour lequel les risques nous paraissent limités, que ce soit sur le plan de la capacité à produire ou de la logistique », précise-t-il.

Le groupe genevois indique avoir notamment signé des prépaiements avec la compagnie nationale pétrolière nigériane NNPC, ainsi qu’en Égypte. « Nous n’aurions pas signé les deals comme ceux que nos concurrents ont passés au Congo et au Tchad », précise l’Américain Jeffrey Dellapina, directeur financier de Vitol. Celui-ci fait d’ailleurs remarquer au passage que Glencore n’est pas seulement un négociant mais aussi un producteur de pétrole dans le pays.

Quand ils ont signé avec nous, les hauts cadres de la NNPC savaient ce qu’ils faisaient

« Chaque maison de négoce a ses propres critères concernant la signature de ces deals, et prend ses propres risques. Il n’y a pas de particularité régionale ou continentale en la matière » ajoute Dellapina, qui précise que sa compagnie signe davantage de prépaiement avec les pays de l’ex-URSS, qu’avec des subsahariens.

Pour les traders de Vitol, les pays subsahariens ne sont pas mal conseillés quand ils négocient ces accords. « La NNPC nigériane a eu recours aux meilleurs avocats internationaux. Quand ils ont signé avec nous, les hauts cadres de la compagnie savaient ce qu’ils faisaient, il est faux de dire que les négociations entre nous ne se sont pas faites à armes égales », fait valoir Jeffrey Dellapina, qui considère qu’il s’agit là d’une vision datée. « Les compagnies africaines ne sont pas naïves quand elles s’engagent dans ces contrats », affirme-t-il.

Pour Charles Thiemele, les rappels à l’ordre du FMI vont avoir un effet bénéfique. « Il faut encadrer le recours aux prépaiements, en particulier en cas d’endettement élevé des pays, rendre public leurs coûts pour le pays, bannir le recours à des intermédiaires, estime-t-il. Quant aux compétences des États et compagnies nationales, pour beaucoup d’entre eux, il est nécessaire de les étoffer, notamment en adjoignant aux compagnies pétrolières nationales les services des meilleurs juristes en matière de contrats pétroliers, notamment en Afrique francophone. »

Le GNL, nouvel Eldorado du prépaiement ?

Pour autant, selon le spécialiste ivoirien, l’usage du prépaiement devrait continuer. « C’est un outil qui peut être utile aux finances publiques d’un État dans une situation financière équilibrée. À l’avenir, on peut tout à fait imaginer que le Sénégal en signe avec des négociants, quand les démarrages de production seront en vue », estime-t-il.

Si les prépaiements contre matières premières sont d’abord et avant tout utilisés par les négociants pétroliers, il n’est pas impossible que dans quelques années ils soient également utilisés par les traders de gaz naturel liquéfié (GNL).

« Ce marché est en train de se mondialiser à grande vitesse, les volumes croissent. Demain, le Mozambique, le Sénégal, l’Afrique du Sud ou l’Égypte pourraient tout à fait envisager de signer des prépaiements gagés sur le GNL, dont le continent va devenir un producteur majeur », analyse Charles Thiemele.

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