Politique

RDC : Fayulu renvoie dos à dos Tshisekedi et Kabila

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Mis à jour le 16 mars 2021 à 13h32
Martin Fayulu, candidat de l’opposition a l’élection présidentielle de 2018, le 12 juillet 2019 à Kinshasa.

Martin Fayulu, candidat de l'opposition a l’élection présidentielle de 2018, le 12 juillet 2019 à Kinshasa. © Robert Carrubba pour JA

Désormais privé de ses alliés de Lamuka, l’ancien candidat à la présidentielle de 2018 s’active pour occuper le terrain. Mais peut-il encore peser face à l’Union sacrée du président Félix Tshisekedi ?

Martin Fayulu ne désarme pas. Trois mois après la fin de la coalition qui unissait Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, l’opposant, qui n’a cessé depuis deux ans de revendiquer sa victoire à l’élection présidentielle de décembre 2018, campe sur ses positions. Le chef de l’État et son prédécesseur ont beau avoir mis un terme à leur alliance, Martin Fayulu refuse toujours de croire à la rupture.

Selon lui, le « deal maléfique » qui unit les deux hommes est toujours en vigueur. « Ce qui se passe aujourd’hui est une illusion d’optique. Les personnes qui sont dans l’Union sacrée sont les mêmes que celles qui figuraient dans la coalition entre le FCC [le Front commun pour le Congo de Joseph Kabila] et Cach [Cap pour le changement]. Ce sont des stratagèmes pour se maintenir au pouvoir », assure-t-il d’emblée, lors d’un long entretien téléphonique accordé à Jeune Afrique.

Dans un paysage politique mouvant, et alors que tous les regards sont braqués sur le nouveau Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, dont le gouvernement est attendu dans la semaine, l’ancien candidat a fait le choix de maintenir sa stratégie. Quitte à s’isoler davantage encore.

Rupture

Car depuis plus de trois mois, la scène politique congolaise est en pleine reconfiguration. Après avoir repris le contrôle des deux chambres du Parlement, Félix Tshisekedi, qui a aussi obtenu le départ de la primature de Sylvestre Ilunga Ilunkamba, dispose désormais d’une nouvelle majorité, avec officiellement 391 députés. Celle-ci est largement composée de transfuges du FCC.

Où est le renouvellement ? Christophe Mboso et Bahati Lukwebo sont des kabilistes à 100 %

Vent debout contre cette nouvelle alliance, Martin Fayulu a dénoncé à de nombreuses reprises au cours des dernières semaines une « majorité achetée » et qualifié l’Union sacrée de « deuxième grossesse » du duo Tshisekedi-Kabila. « Où est le renouvellement ? Christophe Mboso [le nouveau président de l’Assemblée nationale] et Modeste Bahati Lukwebo [le nouveau président du Sénat] sont des kabilistes à 100 % », fustige-t-il.

Pour l’opposant, l’équation est simple : en renvoyant dos à dos l’Union sacrée et la coalition FCC-Cach, Martin Fayulu tente de consolider sa position dans l’opposition, où les cartes ont également été rebattues. Car outre les transfuges du camp Kabila, l’Union sacrée s’appuie également sur deux poids lourds de la coalition Lamuka : Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba. Leur ralliement est venu fragiliser un peu plus encore la plateforme d’opposition qui avait porté la candidature de Fayulu en 2018.

Après les retraits d’Antipas Mbusa Nyamwisi et de Freddy Matungulu en 2019, Martin Fayulu, Adolphe Muzito, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba avaient tant bien que mal continué à faire route commune. Mais les nombreuses divergences concernant la stratégie à adopter vis-à-vis de Félix Tshisekedi ont régulièrement exposé leurs divisions internes, avec d’un côté les tenants d’une ligne modérée, incarnée par Moïse Katumbi (et, quoique de manière discrète, par Jean-Pierre Bemba), et, de l’autre, les partisans d’une approche plus radicale, au premier rang desquels Martin Fayulu, soutenu par Adolphe Muzito.

L’ancien gouverneur du Katanga a dès le début choisi d’adopter une position « républicaine » et de reconnaître les institutions. L’ex-candidat, de son côté, n’a eu de cesse de contester leur légitimité. La rupture semblait, à terme, inévitable.

« Manque d’élégance politique »

Interrogé par Jeune Afrique sur le rapprochement de ses compagnons de l’opposition avec Tshisekedi, Martin Fayulu a d’abord répondu prudemment : « Chacun est libre de ses choix. C’est la nature de la vie humaine, les alliances se font et se défont », a-t-il expliqué. Mais par la suite, il a dit regretter « le manque d’élégance politique » de ses deux anciens alliés.

Jusqu’en octobre dernier, avant que n’éclate la crise politique qui a conduit au divorce entre Tshisekedi et Kabila, les quatre opposants semblaient, en apparence, s’inscrire encore dans une trajectoire commune. Un ultime communiqué commun venu acter, le 12 octobre, la passation à la tête de Lamuka entre Adolphe Muzito et Martin Fayulu évoquait même des réformes internes à leur coalition. En coulisses pourtant, les tractations étaient déjà engagées avec les proches du chef de l’État.

Quelques jours plus tard, ce dernier annonçait le lancement de consultations censées aboutir à l’Union sacrée. Les tractations de la dernière chance, menée de l’autre côté du fleuve, à Brazzaville, où Moïse Katumbi et Martin Fayulu ont successivement rencontré le président congolais Denis Sassou-Nguesso, n’ont pas permis d’aligner les positions sur cette question. Depuis, les quatre leaders de Lamuka n’ont plus tenu de réunion commune.

Querelle de leadership

Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba. © Photomontage JA / Photos : JOHANNA DE TESSIERES /COLLECTIF HUMA ; Francisco Seco/AP/SIPA

Malgré leur soutien à l’Union sacrée, ni Jean-Pierre Bemba ni Moïse Katumbi n’ont formellement quitté la coalition d’opposition. Et celle-ci se trouve aujourd’hui dans une situation bien inconfortable, comme l’illustre un récent échange de communiqués.

Le 26 février, à l’issue d’une réunion du présidium de Lamuka, Martin Fayulu et Adolphe Muzito ont estimé que, comme Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi avaient « librement adhéré à l’Union sacrée », la coordination de la plateforme Lamuka serait désormais « assumée de manière alternative par les deux membres restants ».

Deux jours plus tard, un second communiqué, signé cette-fois par quatre membres de la cellule politique de Lamuka, rejetaient ces conclusions. « L’action menée par Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, ayant pour objectif de mettre fin à la dictature kabiliste, est conforme aux objectifs de Lamuka », explique le document. Selon un proche de Moïse Katumbi, il est même toujours prévu que la rotation à la tête de la coalition se poursuive normalement et que l’ancien gouverneur du Katanga en prenne la tête le 10 avril.

S’achemine-t-on dès lors vers une querelle de leadership au sommet de Lamuka ? Dans les rangs fayulistes, on dénonce une volonté de « coincer » l’ancien candidat. « Personne ne l’a jamais empêché de formuler des propositions ». Il fait le choix d’évoluer en paria et refuse de voir que les choses ont changé », rétorque un proche du président Tshisekedi.

Déjà tourné vers 2023 ?

Cet imbroglio peut-il handicaper Martin Fayulu, et ce alors que les membres du FCC restés fidèles à Kabila se réclament eux aussi de l’opposition ? S’il se refuse à partager l’étiquette d’opposant avec eux, l’ancien candidat entend continuer à occuper le terrain.

Après avoir tenu une conférence de presse le 11 février dernier, il a présenté, le 12 mars, en compagnie d’Adolphe Muzito, une proposition de réforme de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) en vue des prochaines élections. Souhaitant « dépolitiser » cet organe au cœur de nombreuses polémiques, ils ont suggéré que le bureau soit exclusivement confié à des délégués de la société civile et que la présidence soit assurée de manière tournante par les membres des confessions religieuses.

Une proposition similaire avait déjà été formulée en août 2019 par le député d’opposition Christophe Lutundula et déposée à l’Assemblée nationale, sans avoir abouti. Martin Fayulu compte de son côté promouvoir sa proposition hors des institutions, dont il conteste la légitimité, compliquant de fait ses chances d’être entendu.

Fayulu veut pouvoir arriver en 2023 en disant qu’il est le seul à ne pas avoir changé d’avis en cours de route

Malgré l’écrasante majorité dont dispose son adversaire et le peu de succès rencontré jusque-là par la proposition de sortie de crise qu’il a formulée en mai 2019, Martin Fayulu entend pousser cette nouvelle initiative jusqu’au bout, et ce alors que la question de l’organisation des prochaines élections s’est invitée dans le débat ces derniers jours. « Il faut que l’on s’interroge : dans quel environnement souhaite-t-on organiser ces élections ? Quel bilan Tshisekedi et Kabila vont-ils présenter ? Il est encore temps de trouver une solution satisfaisante pour tout le monde », assure-t-il.

« Fayulu veut pouvoir arriver en 2023 en disant qu’il est le seul à ne pas avoir changé d’avis en cours de route, estime de son côté un membre de Lamuka ayant rejoint l’Union sacrée. Le problème de cette stratégie est qu’il continue de s’isoler alors que les autres avancent. » L’opposant, qui assure ne pas avoir renoncé à la perspective – improbable à ce stade – d’élections anticipées, pense-t-il déjà à sa propre candidature ? « Ce ne sera pas à moi de choisir, esquive-t-il. C’est le peuple choisira. »

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