Politique

Algérie – Mohamed Hennad : « La mission du Hirak n’est pas de dégager un plan de transition »

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Manifestation à Alger à l’occasion du 2e anniversaire du Hirak, le 12 mars 2021.

Manifestation à Alger à l'occasion du 2e anniversaire du Hirak, le 12 mars 2021. © Mousaab Rouibi/Anadolu Agency via AFP

Alors que les marches de contestation du pouvoir ont repris en Algérie, des questions demeurent sur l’avenir du mouvement : quel mot d’ordre ? Quelle feuille de route ? Comment imposer les revendications ? Quid des islamistes ? Éléments de réponse avec le politologue algérien Mohamed Hennad.

Depuis le 22 février, l’Algérie a renoué avec les manifestations, à l’occasion du deuxième anniversaire du Hirak qui a mené à la fin de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Le politologue Mohamed Hennad analyse pour Jeune Afrique ce come-back après une année de suspension des marches en raison de la pandémie du Covid-19, les nouveaux slogans et revendications et évoque les scénarios possibles du duel entre le pouvoir et la population.

Jeune Afrique : Comment décryptez-vous le retour du Hirak ?

Mohamed Hennad : Pour la deuxième fois, le Hirak étonne ! Rappelons combien étaient peu nombreux ceux qui avaient cru à la marche historique du 22 février 2019. Elle fut finalement un succès total. Les slogans qu’on entendait ont fait tomber le mur de la peur. Au point que, pour la première fois, nous avons pu voir des manifestants piétiner le portrait du président. La reprise du Hirak – à l’occasion de la célébration de son deuxième anniversaire – a tout autant étonné dans un contexte de dépression généralisée et malgré la situation sanitaire.

« La mission du Hirak consiste à exprimer des exigences politiques fondamentales : à charge pour le pouvoir et les différentes forces politiques du pays de les concrétiser »

L’ampleur que les marches sont en train de prendre signifie clairement que les choses n’ont pas changé depuis deux ans, et du côté du pouvoir et du côté de la détermination des manifestants. Le pouvoir continue de pratiquer la politique du fait accompli avec un président très mal élu, une réforme constitutionnelle imposée, et un « Appel de la patrie » [une coalition d’ »associations » agréée par le pouvoir dans la perspective des législatives de juin 2021] digne des plus belles années du soviétisme. La notion d’« État profond » prend tout son sens avec ces évolutions !

Quid des nouveaux slogans et chants des manifestants ?

Il y a des slogans déjà connus et que l’on pourrait qualifier de « critiques », tels que l’appel à l’application des articles 7 et 8 de l’ancienne Constitution (sur la souveraineté du peuple) traduit par l’expression « État civil pas militaire », et celui déniant toute légitimité au président actuel, perçu comme imposé par les généraux.

Mais il y a un nouveau slogan, corolaire, qui a particulièrement retenu l’attention, c’est celui dénonçant les services secrets. Ce slogan fait écho aux supplices subis par les prisonniers du Hirak, notamment à la suite du scandale que le jeune Walid Nekkiche a fait éclater lors de son procès. Il est d’une importance cruciale, parce qu’il brise l’omerta. De ce fait, rien ne sera plus comme avant, quand certains agents des forces de sécurité pouvaient commettre des atrocités sur les prisonniers politiques.

Quels sont les scénarios envisageables ?

Manifestement, le mouvement populaire ne va pas s’arrêter si les choses en restent là sur le plan politique. Il est fort probable qu’en l’absence d’une réelle volonté du pouvoir d’accéder à la demande de la population pour le changement, le Hirak se trouvera obligé de passer à une étape supérieure, notamment par la multiplication de marches qui vont accentuer le stress sécuritaire. Il y a aussi l’option de la désobéissance civile qui consistera, entre autres, à boycotter toutes les élections à venir.

Pourquoi le Hirak n’arrive-t-il pas à s’accorder sur un plan de transition politique, à articuler des propositions concrètes sur la façon d’atteindre ses objectifs ?

Il est clair que le Hirak n’est pas un parti politique ayant un projet de gouvernement et des ambitions pour ses militants dans les rouages de l’État. Le Hirak est une force politique diffuse et désintéressée et une volonté générale appelant à l’établissement de règles pour une pratique politique qui soit en phase avec les normes de notre temps.

La mission du Hirak ne consiste donc pas à dégager un « plan de transition » mais à exprimer des exigences politiques fondamentales : à charge pour le pouvoir et les forces du pays de les concrétiser. Le Hirak pourrait par exemple donner naissance à des forces politiques nouvelles capables de porter ces revendications, mais sans jamais prétendre le représenter.

« Le mouvement populaire ne va pas s’arrêter si les choses en restent là sur le plan politique »

En raison de leur légitimité populaire, est-il envisageable que des ex-détenus politiques supervisent les organes de transition ?

C’est une idée intéressante dans la mesure où les ex-détenus sont dignes de confiance parce qu’ils ont fait preuve de sacrifice. Un changement réel pourrait suivre ce scénario : l’ouverture du champ politique et la libération totale des médias nationaux qui sont devenus de simples instruments de propagande.

 

Ainsi, ces médias pourront prendre en charge un débat national authentique d’où se dégagera une vision de ce qu’il y aura lieu de faire. Ensuite, mettre fin aux manipulations du pouvoir, notamment « l’Appel de la patrie » lequel n’est plus ni moins qu’une tentative d’embrigadement de la société. Enfin, s’engager dans un dialogue sérieux avec le pouvoir et les forces politiques, dialogue qui devra aboutir à une élection présidentielle anticipée, le président étant mal élu du fait notamment du boycott de toute une région, la Kabylie.

Nombreux sont les hirakistes qui estiment que le pouvoir appelle de ses vœux ce leadership pour pouvoir manipuler le Hirak. En tout cas, le pouvoir s’est engouffré dans le vide en lançant son « Appel de la patrie », une « coalition » qui consisterait, selon lui, à « consolider la cohésion des catégories sociales » mais dont le but, inavoué, est de noyauter le Hirak et de préparer un hold-up sur les élections prévues en juin.

Les partis de l’opposition ne parviennent pas eux-mêmes à s’imposer comme une interface de médiation…

Ces partis se trouvent dans un piètre état dès lors qu’ils n’arrivent même pas à s’entendre sur une plateforme commune. Ce qui intéresse nos partis politiques ce sont, d’abord, des sièges aux différentes assemblées et des postes dans la superstructure de l’État. Il suffit pour s’en convaincre d’observer leur attitude initiale par rapport au cinquième mandat de l’ancien président. Au lieu de s’y opposer carrément, ils essayaient de faire valoir certaines revendications de pure forme.

Fort heureusement, il y a eu le refus populaire à travers le Hirak auquel ils essaient, aujourd’hui, de s’identifier. Aussi, il est fort à parier que le mouvement populaire qui se poursuit va obliger les partis à revoir leur approche.

« L’État algérien continue de ressembler à une seigneurie du haut commandement militaire »

Quel est le problème du côté du pouvoir ? Manque de volonté ou incapacité à réinventer un nouveau contrat social avec la population ?

Les tenants du pouvoir ne peuvent pas avoir de volonté de négocier un nouveau contrat social pour la simple raison qu’ils n’ont pas la culture politique appropriée. L’État algérien continue de ressembler à une seigneurie du haut commandement militaire. Ceci étant, l’Algérie est arrivée à un point où le régime doit faire amende honorable. Le peuple algérien saura pardonner pour peu que le pouvoir consente à un changement qu’il revendique.

Quel est le poids des islamistes qui ont investi les rangs du Hirak ?

Il est évident que les courants islamistes essaient d’exploiter le Hirak. Mais, je n’ai, personnellement, constaté aucune démonstration islamiste au sein des marches. D’ailleurs, je ne pense pas qu’ils puissent se le permettre. L’islamisme reste la deuxième plaie de l’Algérie après celle du régime !

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