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BCP, BMCE, Attijariwafa : pour les banques marocaines, la fin du « coup de pouce » subsaharien ?

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Mis à jour le 26 mars 2021 à 15h16
Siège administratif Banque Populaire de Casablanca au Maroc.

Siège administratif Banque Populaire de Casablanca au Maroc. © Guillaume Mollé pour JA

Après une année 2020 tumultueuse, les doutes s’accumulent sur la capacité des filiales au sud du Sahara à booster la rentabilité des holdings à Casablanca.

Léger coup dur. En février, les trois premières banques du Maroc –Attijariwafa Bank, Bank of Africa (BOA, ex-BMCE) et Banque centrale populaire (BCP) – ont vu les perspectives de leurs notations ramenées de « stables » à « négatives » par l’agence Moody’s. Et ce, dans la foulée du rabaissement de la perspective de la note du Maroc.

Pour l’agence internationale, cette évolution « reflète l’affaiblissement potentiel de la capacité du gouvernement à apporter un soutien financier aux banques marocaines, si nécessaire au cours des douze à dix-huit prochains mois ». Ces banques conservent cependant leur enviable note « Ba1 », un cran seulement en-dessous d’une note dite « d’investissement », en raison notamment de leur « financement toujours stable des banques, leur forte liquidité et leur solide rentabilité sous-jacente tout au long du cycle ».

Force d’appoint

Un autre facteur de la solidité de ces banques interroge pourtant : l’apport de leurs filiales au sud du Sahara. La percée des leaders du royaume chérifien en Afrique subsaharienne, qui date d’une dizaine d’années, a fortement contribué à la croissance ou – dans les années difficiles pour le marché marocain – à la préservation de leurs marges.

Cette force d’appoint résistera-t-elle à la crise du Covid-19  ?

Telle est la question que beaucoup se posent à la Bourse de Casablanca, où les principales banques marocaines sont cotées et dont les investisseurs – pas seulement dans le secteur bancaire, mais aussi les TIC avec Maroc Telecom ou l’industrie avec LafargeHolcim Maroc – ont pris l’habitude de compter sur le « coup de pouce » des activités au sud du Sahara.

Un secteur résilient

Le secteur bancaire s’est montré certes résilient, comme celui de la grande distribution ou encore les télécoms, mais a pâti d’une diminution de la demande causée par la crise générale.

Selon un rapport des équipes de Fadoua Housni à BMCE Capital Research, le produit net bancaire global des six groupes bancaires listés à la Bourse de Casablanca a timidement progressé de +2,7 % seulement pour dépasser de peu les 66 milliards de dirhams (6,1 milliards d’euros) pour l’année passée.

« Pour le moment, il est un peu tôt pour définir les régions ou les pays qui ont connu des problèmes en 2020 et qui ont causé un recul des revenus. Nous n’avons que peu de détails sur la répartition géographique du résultat », explique Ranya Gnaba, analyste sénior auprès du cabinet indépendant Alpha Mena. Cette dernière affirme aussi que ces trois groupes « n’ont pas été avantagés en comparaison avec leurs concurrents locaux. Selon les chiffres disponibles sur la croissance du PNB, crédits et dépôts, c’est CIH Bank (Crédit immobilier et hôtelier) qui remporte la première place en termes relatifs en affichant des taux à deux chiffres ».

Les banques panafricaines ont la possibilité de progresser grâce aux filiales en dehors du Maroc

Il convient – c’est important – de noter que les données détaillées pour l’année 2020 des filiales subsahariennes ne sont pas encore disponibles et que les données sur les activités « à l’international » des trois premières banques du royaume recouvrent parfois des opérations en Afrique du Nord (Tunisie ou Égypte) et certaines opérations offshore (Europe, banque d’investissement).

Portefeuille relativement sécurisé

Pour autant, cette légère évolution globale (au vu des performances subsahariennes des dernières années) interroge. L’activité sur le continent, en dehors du royaume, représente environ un tiers du produit net bancaire d’Attijariwafa Bank. Dans le cas de Bank of Africa, cette proportion frôle 40 %, quand elle représente pratiquement un quart des revenus de BCP. Il s’agit d’un vrai relais de croissance pour les trois leaders marocains.

Ces derniers, selon les analystes de la Bourse de Casa, ont été sélectifs par rapport à la clientèle et disposent d’un portefeuille assez « sécurisé » composé d’entreprises marocaines, de gouvernements et de grandes multinationales.

« Les banques panafricaines ont la possibilité de continuer de tirer profit de leur présence dans le reste de l’Afrique et de voir leur PNB progresser grâce aux filiales en dehors du Maroc », ajoute Ranya Gnaba. D’ailleurs, un ‘stress test’ récemment effectué par la Banque centrale marocaine montre que les trois groupes ont la capacité de respecter l’ensemble des exigences réglementaires dans leurs pays de présence, notent les spécialistes du secteur.

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Les signaux d’alerte se multiplient

Pourtant, comme le graphique ci-dessus le montre, la contribution des activités « internationales », c’est-à-dire « subsahariennes » pour une très grande part, ont connue une évolution remarquable en 2020.

Un cas spécifique est celui de BCP, qui a achevé l’an dernier l’intégration dans ces comptes de quatre filiales subsahariennes reprises au français BPCE. À rebours de ses deux consoeurs chérifiennes, cette opération lui a permis de booster ses revenus tirés en grande partie de cette région avec quasiment 5 milliards de dirhams de produit net bancaire en 2020, contre 3,6 milliards en 2019, dont un quart (25 %) tirés des activités à l’international.

Pour Attijariwafa Bank et Bank of Africa,  ces activités sont restées proportionnelles aux performances de 2019 et 2018, en termes de revenus : environ un tiers et la moitié du chiffre d’affaires respectivement. Il faut cependant noter que les données disponibles à ce jour pour Bank of Africa, ne concernent que le premier semestre de 2020.

Pour autant, sur le critère de la rentabilité, mesurée notamment en termes de bénéfice net part du groupe (RNPG) et surtout de dividendes pour les investisseurs de Casablanca, les signaux d’alerte se multiplient.

Malgré la croissance des revenus internationaux consolidés, en forte hausse grâce à l’intégration des ex-filiales de BPCE, le RNPG de Banque centrale populaire réalisé hors du Maroc connaît une très nette régression à 192 millions de dirhams à la fin de 2020, contre 849 millions en 2019. Malgré une croissance du chiffre d’affaires hors du royaume, le bénéfice net récupéré par le holding a chuté de -75 % hors du Maroc, soit plus que la baisse de -60 % sur le territoire national.

Effondrement de la marge bénéficiaire

Dans le cas de Attijariwafa, leader au Maroc, les résultats à l’extérieur semblent plus favorables. S’il est difficile d’estimer la part exacte jouée par la filiale égyptienne, dont les résultats ont été assez fluctuants ces dernières années, il faut cependant noter que malgré une nette baisse du résultat net part du groupe au Maroc, passé de 3,4 milliards à 1,5 milliard, les performances à l’international ont mieux résisté, reculant « seulement de 1,7 milliard à 1,25 milliard de dirhams.

Dans le cas de Bank of Africa, la situation est rendue plus complexe par la non-disponibilité des résultats du second semestre de 2020. Il faut pourtant noter que le royaume enregistre un résultat net part du groupe négatif (-230 millions de dirhams sur six mois, contre +900 millions pour l’ensemble de l’année 2020) pour un bénéfice resté solide hors du Maroc (525 millions entre janvier et juin, contre 775 millions sur toute l’année précédente)

Les acquisitions devraient se multiplier prochainement, ce dont vont profiter les banques marocaines

Pour expliquer l’effondrement de la marge bénéficiaire, les investisseurs de la Bourse de Casa pointent la hausse vertigineuse des provisions que les banques constituent pour faire face aux défauts de paiement à venir. Elles ont augmenté de plus de 150 % en moyenne pour cinq des banques cotées à la Bourse (BOA n’a toujours pas annoncé le niveau de ses provisions), ce qui se traduit automatiquement par un effondrement de la capacité bénéficiaire.

En plus de cela, les établissements bancaires ont souffert d’une baisse du nombre de transactions, à cause d’un long confinement mais aussi d’une activité médiocre dans de nombreux secteurs. Les revenus ont également été lésés par les mesures de report des échéances pour les particuliers et les entreprises, négocié en début de la crise. « La baisse des taux d’intérêt a, elle, fait que la marge d’intérêt peine à décoller », détaille notre analyste senior.

D’ailleurs, l’agence Standard & Poor’s avait alerté en fin d’année dernière sur le niveau du taux de sinistralité qui devrait s’envoler en 2020 et atteindre jusqu’à 12 % pour quelques banques. Les volumes des impayés devraient, selon quelques analystes, doubler.

Attijariwafa Bank a évalué par exemple son coût du risque à hauteur de 5,5 milliards de dirhams, la BCP à 6,1 milliards de dirhams et le CIH à 1 milliard. « Au moment de la crise, cette précaution est plus que recommandée. Le niveau des provisions annoncé reste très logique dans le contexte que le monde connaît depuis 2020 », nous explique Ranya Gnaba.

Opportunités de développement

Par ailleurs, plusieurs experts n’excluent pas que cette crise offre, parallèlement, des opportunités de développement.

« Les groupes européens vont poursuivre leurs désengagements du continent africain après cette crise et plusieurs “petites” banques locales seront en grosse difficulté. Ainsi, les acquisitions devraient se multiplier très prochainement, et bien évidemment les banques marocaines vont en profiter », nous explique un ancien banquier qui a déjà dirigé des activités en Afrique de l’Ouest.

Pour ce dernier, il est inenvisageable que les trois groupes marocains soient ralentis par leur présence à l’international : au contraire, cela va continuer à booster les revenus.

Contexte plus favorable

Cela dit, 2021 devrait être meilleure. Ce sera une année de reprise qui sera motivée et accompagnée par la campagne de vaccination ambitieuse, et réussie jusqu’à présent, que le Maroc est en train de mener depuis quelques semaines. Pour de nombreux protagonistes, c’est le meilleur remède pour une économie en manque de visibilité depuis un an.

« Nous nous attendons à un meilleur rythme de croissance des crédits et dépôts en 2021 grâce à un contexte plus favorable à la collecte de l’épargne. Cela devrait dynamiser les revenus des banques », affirme Ranya Gnaba. L’année en cours devrait aussi connaître la reprise sur provisions constituées, ce qui devrait améliorer grandement la capacité bénéficiaire.

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