Culture

Achille Mbembe : « Non, Césaire, Fanon et Saïd n’étaient pas antisémites »

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Par  Achille Mbembe

Historien et politologue camerounais.

Survivants du camp d’Auschwitz en février 1945, après sa libération

Survivants du camp d'Auschwitz en février 1945, après sa libération © The Bilderwelt Collection/Mary Evans/SIPA

Pour tenter de réduire les anticoloniaux au silence, des esprits haineux, en Allemagne et en France, accusent Césaire, Fanon, Senghor et Saïd d’antisémitisme. Pourtant, ces intellectuels, comme de nombreux Africains, ont combattu le nazisme, rappelle Achille Mbembe, qui a lui-même été la cible de telles accusations.

Le 11 avril 1945, les soldats qui libérèrent les détenus du camp de concentration de Buchenwald étaient des Africains-Américains. Ils appartenaient tous au 761e bataillon de chars. Comment se fait-il qu’on l’ait si facilement oublié ? Ce fut la même scène à Dachau, avec le 183e bataillon des ingénieurs de combat. Beaucoup des rescapés de ces camps n’avaient alors jamais vu un Noir de toute leur vie.

C’était avant le mouvement des droits civiques, lorsque régnait encore la ségrégation aux États-Unis. Dans la détresse des juifs malades et émaciés, la plupart des soldats noirs reconnurent une partie de leur propre souffrance et celle de l’humanité. Ils comprirent, comme le grand sociologue W.E.B. Dubois plus tard, lors de sa visite du ghetto de Varsovie, que la question du « je » (ou de l’être humain particulier) n’avait véritablement de sens que si elle était complétée par celle d’autrui, ce que le philosophe Hermann Cohen appelait « le co-individu ».

Des Africains sur tous les fronts

Peut-être faut-il le rappeler, l’Afrique ne fut point un acteur périphérique dans la lutte qui aboutit à la défaite du nazisme. Près de 367 000 soldats africains-américains avaient été appelés sous les drapeaux par les États-Unis. Quant aux unités de combat africains incorporées au sein de l’armée française, estimées à 175 000 soldats, elles étaient sur tous les fronts dès 1939. De la prise d’El-Alamein, en Égypte, en 1942 à la libération de la Corse, à l’entrée à Rome en 1944 ou à la campagne de Provence, ces hommes firent face à la haine raciste sans motif et éprouvèrent la mort comme l’autre face de la vie historique.

Les camps de concentration auraient peut-être été libérés en fin de compte. Mais qui peut objectivement nier que l’Afrique ne servit pas seulement de base arrière pour les troupes alliées ? Qu’il s’agisse de l’acheminement des renforts, du ravitaillement sur les fronts européens, de la « réserve démographique » qu’elle constitua ou de la fourniture des produits essentiels à l’effort de guerre, elle répondit présente.

Chez la plupart des nationalistes africains de l’époque, la participation au combat contre le nazisme et le fascisme était étroitement associée à l’espoir de libération du colonialisme. Il en était de même chez les Africains-Américains. Le rapport qu’une partie de la pensée anticolonialiste entretient avec l’Holocauste en particulier et la libération humaine en général aura été nourri par des auteurs tels que Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Ernst Bloch, Jean Améry, Emmanuel Levinas et plusieurs autres.

« Crime contre la civilisation »

Auprès d’eux, nombreux sont ceux et celles qui auront compris à quel point la terre et le feu, l’eau, l’air et le vent auront signifié les souffrances des peuples, les luttes et les abandons, le cri se mêlant chaque fois à la méditation, ainsi que ne cessa de le rappeler Édouard Glissant. Dans la confrontation personnelle avec l’Holocauste comme avec les thèmes de la justice et de l’hospitalité, de la réconciliation et du pardon, de la mémoire et de l’espérance, de la dette et de la réparation, de « la civilisation de l’universel » et du grand « rendez-vous universel du donner et du recevoir », la première attitude a toujours été le recueillement, la méditation et la prière.

Seule la solidarité entre toutes les mémoires permettra de relancer les combats contre le racisme

Le sociologue africain-américain W.E.B. Dubois avait compris que l’Holocauste était un « crime contre la civilisation ». Il milita en 1948 pour la création de l’État d’Israël et invita le président Truman à en faciliter l’établissement. James Baldwin, de son côté, s’en fut chercher dans les lamentations des esclaves, le blues et le jazz la force de régénération du monde après les désastres du siècle.

Frantz Fanon, quant à lui, ne cessa d’alerter : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Une vision partagée par le grand poète africain Léopold Sédar Senghor, lui-même prisonnier de guerre allemand de juin 1940 à février 1942 au Frontstalag 230.

Esprits haineux

En Allemagne et en France, des esprits haineux s’efforcent de jeter l’anathème sur les courants de pensée qui ont accompagné notre remontée en humanité, et notamment les courants anticolonialistes. Ils prétendent, notamment en Allemagne, qu’Aimé Césaire, Frantz Fanon, Edward Saïd étaient en réalité des antisémites. Ils utilisent le mensonge comme d’un gourdin pour assommer ceux qu’ils détestent. Ils font comme si lutter contre le racisme et exiger que les anciennes puissances coloniales assument la responsabilité des crimes commis au nom de la « civilisation » faisait partie d’une âpre compétition entre des mémoires irréconciliables. Tel n’est pas le cas.

Toutes les mémoires de la Terre sont indispensables à la construction d’un monde commun. Tous les peuples n’ont pas seulement droit à la mémoire. Toutes les mémoires disposent d’un droit égal à la reconnaissance et à la narration. Seule cette solidarité entre toutes les mémoires de la souffrance humaine nous permettra de relancer, sur une échelle planétaires, les combats contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme.

 

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