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Le Premier ministre ivoirien, Hamed Bakayoko (ici en janvier 2016), est décédé le 10 mars 2021.

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Décès d’Hamed Bakayoko : la Côte d’Ivoire face à la disparition d’« Hambak »

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Côte d’Ivoire : Hamed Bakayoko, soutien indéfectible des artistes africains

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Mis à jour le 12 mars 2021 à 15:28

Le chanteur malien Sidiki Diabaté et Hamed Bakayoko, lors de l’hommage à DJ Arafat, le 30 août 2019 à Abidjan. © REUTERS/Thierry Gouegnon

C’était le père, le parrain, l’ami. « Hambak » a souvent mis tout son poids politique et financier dans la balance pour venir à la rescousse des musiciens du continent.

Femua, 2017. Tandis que des milliers d’impatients piaffent devant la scène montée au cœur du quartier d’Anoumabo, à Abidjan, un colosse entre dans le carré VIP. Soudain, un spectateur le reconnaît : « Hambak ! Hambak ! », et bientôt toute la foule, très jeune, est secouée par un déluge d’applaudissements. Hamed Bakayoko, disparu le 10 mars à l’âge de 56 ans, était bien plus qu’un ministre populaire. Il était aussi une rock-star, qui entretenait avec les artistes, et particulièrement les musiciens, des relations fusionnelles.

« Baobab »

Il suffit de tâter le pouls des réseaux sociaux pour juger de son aura dans la sphère musicale. A’Salfo regrette sur Twitter la mort de ce « baobab », « l’icône d’une génération », qu’il appelle « parrain » et qui fut la première autorité politique du pays à croire à son ambitieux projet de festival. Fally Ipupa pleure un « grand-frère » sur Facebook, un « demi-dieu », dont il regrette la joie de vivre, le sourire, la gentillesse. Koffi Olomidé salue quant à lui le départ d’un « frère » et d’un « ami ».

Il ne faut pas oublier qu’Hambak vient de la rue, du quartier populaire d’Adjamé

Pour comprendre le lien indéfectible qui unissait le ministre aux artistes, il faut remonter dans la biographie de l’homme politique. « Il ne faut pas oublier qu’Hambak vient de la rue, du quartier populaire d’Adjamé, souligne Mory Touré, promoteur et animateur de Radio Afrika. Il aimait le peuple et il aimait faire la fête. Il possédait une boîte de nuit et, lorsqu’il a fondé Le Patriote puis qu’il a dirigé radio Nostalgie, il a continué à travailler dans l’événementiel et à organiser des concerts… Beaucoup de musiciens congolais sont venus pour la première fois à Abidjan grâce à lui, et de là leur carrière a pris un essor dans toute la région. »

Zouglou, reggae et rumba congolaise

Grand amateur de rythmes urbains ivoiriens, Hamed Bakayoko soutenait tous les styles, du zouglou de Magic System au reggae de Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy, qui lui a écrit une poignante lettre d’adieu publiée sur Facebook. Il n’hésitait pas à monter sur scène pour féliciter ses favoris, et exécuter parfois quelques pas de danse chaloupés sous les encouragements du public. Il appréciait aussi le makossa et avait un vrai faible pour la rumba congolaise, dont les grands représentants (Papa Wemba, Fally Ipupa, Koffi Olomidé, Fabregas…) ont tous chanté son nom.

Hamed Bakayoko était le cadre ivoirien qui faisait le plus pour la culture

Comme le raconte A’Salfo, il était capable, sur un coup de cœur, de prendre en charge personnellement la production d’un album, comme il l’a fait pour l’artiste Yabongo Lova, ou de financer la restauration d’un espace de concert. « Hamed Bakayoko était le cadre ivoirien qui faisait le plus pour la culture, affirme Siro, du groupe Yodé et Siro, qui a organisé un concert en son hommage le 9 mars. Il aidait les artistes à s’exprimer, il avait toujours une solution à nos problèmes. ll a permis à beaucoup d’artistes de devenir leurs propres producteurs. Il était le manche de la guitare. »

Le chanteur abidjanais n’a jamais eu sa langue dans sa poche, sa liberté de ton lui valant parfois des démêlés judiciaires. Or, comme il l’explique, « Hambak » s’impliquait parfois beaucoup plus que financièrement pour les artistes : « Au moment de la sortie de notre dernier album, il nous a appelé pour nous dire de rester nous-mêmes, qu’il ne chercherait jamais à nous influencer et que, si on avait un problème, il serai là pour nous aider. »

Mory Touré se souvient aussi d’une intervention du politique lors d’un concert de Koffi Olomidé : « Koffi était monté sur scène, mais après avoir fait quelques chansons, il s’est arrêté de jouer pour une histoire de droits à l’image. Sans l’intervention du ministre, il aurait été lynché ! »

Proche de DJ Arafat

Les « Chinois » se souviendront également qu’il décrochait souvent son téléphone pour celui qu’il considérait comme un « fils », DJ Arafat, rencontré en 2004 dans une chaude soirée abidjanaise. « Arafat et moi, nous sommes les enfants du système ivoirien : des jeunes de familles modestes qui ont grandi dans des quartiers populaires et qui se sont battus pour progresser », expliquait-il à Jeune Afrique.

Il conviait cet enfant turbulent un peu partout, aux anniversaires de sa fille, à ses dîners mondains où DJ Arafat s’asseyait auprès des ministres ou des ambassadeurs. Selon nos sources, le ministre lui a également permis d’éviter la prison lorsqu’il avait été condamné pour coups et blessures, en 2018. Hamed Bakayoko n’a jamais confirmé avoir fait pression sur la justice, mais expliquait laconiquement : « Je me faisais un devoir de le protéger. »

Ces amitiés étaient-elles dénuées de calcul politique ? Lorsque le ministre avait fait campagne pour les municipales d’octobre 2018, il avait refusé qu’Arafat vienne chanter pour son lancement de campagne… Mais l’artiste avait tout de même appelé à voter pour lui.