Économie

[Série] Mountaga Keïta, de la banque à la tech (1/5)

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Mis à jour le 22 mai 2021 à 15h23
Mountaga Keïta au siège de son entreprise Tulip Industries, à Conakry, fin mars.

Mountaga Keïta au siège de son entreprise Tulip Industries, à Conakry, fin mars. © Cellou Binani pour JA

Ces entrepreneurs guinéens qui carburent (1/5). À la tête de Tulip Industries, le chef d’entreprise a conçu un système automatisé de transmission des données médicales entre hôpitaux et ministère de la Santé.

Le PDG de Tulip Industries prévient d’entrée de jeu : il reçoit de moins en moins la presse dans ses locaux, par peur qu’on lui vole ses idées. Mountaga Keïta raconte qu’il a été victime de deux tentatives d’espionnage menées par de faux journalistes, qui travaillaient en fait pour des opérateurs chinois. Depuis, il préfère se méfier et cacher son nouveau prototype – une table digitale, avec puce 4G et imprimante papier thermique.

Il a fait une exception pour Jeune Afrique qui, rappelle-t-il, a été « le premier média à s’intéresser au projet, en 2015, lorsqu’il n’était encore qu’embryonnaire ». À l’époque, l’immeuble qui abrite l’usine et le siège de Tulip Industries n’existait pas. Et c’est dans ce bâtiment neuf, construit par sa famille dans le quartier de Sonfonia, à Conakry, qu’il nous reçoit. De retour en Guinée en 2015 après vingt-trois ans à l’étranger (en France, puis aux États-Unis), Mountaga Keïta, 44 ans, a lancé les activités de Tulip Industries en 2017.

Spécialisée dans l’innovation technologique, l’entreprise a pour produit phare des bornes automatisées multi-services de 85 kg d’acier, auxquelles chacun peut se connecter grâce à un bracelet doté d’une puce électronique. Utilisables dans les administrations et en milieu rural, ces machines doivent permettre de digitaliser le pays.

Du moins, c’est ce qu’espère Mountaga Keïta. Début 2020, il a signé un contrat avec le ministère de la Santé pour en installer dix-sept dans des hôpitaux de Guinée maritime et lors de notre visite, en mars dernier, il s’apprêtait à livrer une dizaine de ces bornes au Programme alimentaire mondial.

Technologies au service de la santé

L’entrepreneur rêve de doter l’ensemble des structures de santé du pays de ce système automatisé qui permet de répertorier les données personnelles des patients (poids, âge, groupe sanguin, etc.), leurs symptômes, et d’envoyer les données au ministère de la Santé. Une innovation qui prend tout son sens en période de pandémie. En janvier dernier, avec le soutien de la Francophonie, l’entreprise a d’ailleurs fait don à l’hôpital Donka de Conakry de cinq tablettes Health Scan.

Lorsque l’on digitalise, il n’y a pas de discrimination possible, et l’argent arrive directement dans les caisses de l’État

Équipées d’une caméra thermique et de capteurs qui mesurent la température corporelle, le niveau d’oxygène dans le sang et le rythme cardiaque d’un patient, ces tablettes conçues par Tulip aident à détecter les symptômes du Covid-19 et à déterminer si l’état d’un patient nécessite une assistance respiratoire.

Mountaga Keïta prône également la digitalisation des administrations, qui permet d’améliorer le service public et de lutter contre la corruption. « Lorsque l’on digitalise, il n’y a pas de discrimination possible, et l’argent arrive directement dans les caisses de l’État  », souligne l’entrepreneur, qui, rien que pour la commune de Ratoma, à Conakry, a évalué le montant gagné avec la mise en place de ces bornes à 7  millions de dollars.

Start-up à l’anglo-saxonne

Rien ne prédestinait le Guinéen à travailler dans l’innovation technologique, sinon sa passion pour les magazines scientifiques que lui ramenait son père lorsqu’il était enfant. Après des études de droit à l’université Paris-Descartes, puis en commerce international à l’université du Maryland aux États-Unis, Mountaga Keïta a commencé sa carrière en tant que chef de projet international et conseiller dans différentes banques à Washington.

Parler anglais vous ouvre les portes d’un club où l’innovation est mise en valeur et où l’argent circule facilement

Des États-Unis (qu’il a quitté « par amour pathétique pour [son] pays »), il est revenu bardé de diplômes, mais pas que. En effet, une ambiance de start-up à l’anglo-saxonne souffle dans les locaux de Tulip Industries, avec open spaces, baies vitrées, canapés, table de billard et salle de sport pour les employés. Il est aussi rentré avec un goût prononcé pour les formules de motivation à l’américaine et un sens certain du storytelling. « Parler anglais vous ouvre les portes d’un club où l’innovation est mise en valeur et où l’argent circule facilement », ajoute Mountaga Keïta.

Parmi les produits phares de Tulip Industries, des bornes automatisées multi-services.

Parmi les produits phares de Tulip Industries, des bornes automatisées multi-services. © Cellou Binani pour JA

Un des 50 meilleurs innovateurs africains

D’ailleurs, il n’a pas les pudeurs francophones liées à la question de l’argent, et diffuse directement ses tableaux Excel sur rétroprojecteur lorsqu’on lui demande son chiffre d’affaires : de 0,5 million de dollars en 2020, il prévoit d’atteindre 15 millions en 2021 et 219 millions en 2025. Ses innovations lui ont permis d’être cité parmi les 50 meilleurs innovateurs africains au Sommet sur l’innovation en Afrique (AIS) de Kigali, en 2018, et de remporter la médaille d’or au 47e Salon international des inventions à Genève, en 2019.

Aussi pressé qu’il est déterminé, c’est presque en courant que Mountaga Keïta nous fait visiter les six étages de ses locaux. Une manière de rester jeune, dans une entreprise où la moyenne d’âge des 70 employés n’excède pas 30 ans.

« C’est un garçon têtu, qui aime se projeter », déclare son père Thierno Keïta, qui a fait carrière dans le pétrole et détient 10 % de Tulip Industries. « Reviens, a-t-il dit à son fils lorsqu’il était encore à l’étranger. Ou bien tes amis vont prendre tous les marchés disponibles ici et tu devras travailler pour eux. » Il sait qu’être l’employé de quelqu’un, son fils n’apprécie pas.

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