BTP & Infrastructures

« Dans les dix ans, les parcs industriels et les zones d’exportation vont se multiplier »

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Mis à jour le 16 mars 2021 à 10h31
Colin Coleman et Laureen Kouassi-Olsson

Colin Coleman et Laureen Kouassi-Olsson © DR-FOURNIER/MONTAGE JA

Pour Laureen Kouassi-Olsson et Colin Coleman, qui viennent de rejoindre le comité consultatif d’Arise Integrated Industrial Platforms (Arise IIP), l’industrialisation doit être l’un des moteurs de croissance du continent.

Directeur jusqu’en janvier 2020 de la filiale Afrique subsaharienne de la banque d’affaires Goldman Sachs, le Sud-Africain Colin Coleman a passé plus de vingt-cinq ans dans le secteur bancaire. De son côté, l’Ivoirienne Laureen Kouassi-Olsson, ex-directrice d’investissement du fonds Amethis, est actuellement à la tête de Birimian, un holding d’investissement à long terme dédié aux marques africaines.

Les deux financiers africains entendent mettre leur expertise en matière de structuration de financements et de levées de fonds au service du conseil d’administration d’Arise Integrated Industrial Platforms (Arise IIP), dont ils viennent d’intégrer le nouveau comité consultatif, aux côtés de l’économiste bissau-guinéen Carlos Lopes, du conseiller principal du PDG de Total Momar Nguer et du Français Bruno Delaye.

En effet, récemment restructuré en trois entités distinctes – Arise Ports & Logistics, Arise Infrastructure Services et Arise Integrated Industrial Platforms -, Arise consolide son organisation. Sa branche IIP, dédiée aux parcs industriels, a repris la gestion de la Zone économique spéciale de Nkok au Gabon (GSEZ), et a investi 200 millions d’euros en août 2020 dans la plateforme industrielle d’Adétikopé au Togo (PIA) dont il est devenu promoteur et gestionnaire. Arise IIP développe également le parc industriel GDIZ au Bénin.

La constitution d’un comité consultatif porté par des personnalités panafricaines de la finance ou des infrastructures doit l’aider à identifier des investisseurs, à structurer ses activités sur les différentes zones industrielles et à optimiser ses sources de financement.

Convaincus que « l’industrialisation est l’un des moteurs de croissance du continent », les deux nouveaux conseillers se sont prêtés à l’exercice de l’entretien croisé avec JA pour partager leurs regards sur l’investissement en Afrique.

Jeune Afrique : Vous avez récemment choisi d’intégrer le comité consultatif d’Arise IIP. Pour quelles raisons ?

Laureen Kouassi-Olsson : J’ai été attirée par le rôle structurant d’Arise IIP, innovant dans son approche et son impact sur le continent. Pour industrialiser l’Afrique, il passe en effet par un renforcement des capacités locales, la création de filières locales, des transferts de technologies, des créations d’emplois…

Colin Coleman : Le continent représente actuellement 17 % de la population mondiale, et d’ici à la fin du siècle, deux personnes sur cinq dans le monde seront africaines. Pourtant, aujourd’hui, seuls 3 % du PIB mondial provient d’Afrique. C’est insoutenable. L’Afrique doit donc se développer économiquement. Et l’industrialisation est un aspect important de la capacité de l’Afrique à soutenir sa croissance démographique.

Arise IIP, avec ses expériences dans les parcs industriels et la promotion de la valorisation et des exportations au Togo et au Gabon, fait partie des entités qui sont à la pointe dans le développement de l’industrialisation et qui vont y contribuer de manière substantielle.

Comment analysez-vous le rôle des parcs industriels comme ceux d’Arise dans le paysage économique continental ? Qu’est-ce que cela peut apporter en termes d’intégration ?

L.K.-O. : Jusqu’ici, la croissance économique des pays africains s’est essentiellement faite via des investissements étrangers : institutions financières de développement (Proparco, IFC, AFD, Banque mondiale…) qui intervenaient sur des secteurs publics puis très progressivement des secteurs privés ; des acteurs du private equity qui arrivaient sur des financements hybrides, toujours dans le privé ; et ensuite une dynamique mixte, les PPP.

Arise IIP propose une logique différente : les ressources financières proviennent du continent, tout comme les opportunités à financer. On apporte du financement local pour créer des zones industrielles.

C.C. : Je ne suis qu’au tout début de mon expérience avec Arise IIP, mais je vois déjà que le groupe a le potentiel pour aider chaque pays à devenir plus dynamique, à identifier ses points forts et ses lacunes. Comment ajouter de la valeur tout au long de la ligne ? Quels sont les besoins en infrastructures pour extraire efficacement la matière première, la transporter et l’exporter vers les marchés de manière compétitive ?

Aider ces pays à identifier les possibilités d’ajouter de la valeur à leurs économies, puis à les mettre en œuvre par le biais de ce processus industriel est très excitant.

À partir du moment où l’on a des difficultés de stabilité monétaire, la ressource financière est une manne qui n’a pas de valeur

Quel est, selon vous, le meilleur moyen pour financer ces projets industriels ? Le modèle PPP est-il incontournable ?

L.K-O. : L’Afrique a profondément besoin de ressources financières pour assurer sa croissance économique à long terme. Aujourd’hui, nous sommes face à des économies fragiles : certaines sont dépendantes des cycles des matières premières (Gabon, Ghana, Nigeria, Kenya, Mozambique…), très peu de pays ont la chance d’avoir un écosystème stable et axé sur le long terme.

À partir du moment où l’on a des difficultés de stabilité monétaire, la ressource financière est une manne qui n’a pas de valeur. Donc tout acteur qui se positionne comme financier à long terme d’initiatives qui permettent un développement est le bienvenu.

Mais le continent souffre profondément d’un déficit d’infrastructures… Comment les acteurs du privé peuvent-ils alors s’y installer durablement et contribuer au développement de son industrie ?

C.C. : L’expérience de Shenzhen en Chine, ou encore de Dubaï, montre qu’il existe une relation entre le succès des parcs industriels dans les zones d’exportation spéciales et les mesures d’incitation (fiscales, infrastructures de base…) prises par le gouvernement pour attirer les opérateurs.

C’est ce genre d’environnement gagnant-gagnant qui aidera à faire avancer l’Afrique. Je pense que cela va prendre du temps, mais d’ici une décennie il devrait y avoir de multiples activités de type parc industriel, et surtout des zones d’exportation.

Dans cette perspective, quels sont les principaux défis pour les investisseurs en Afrique ?

C.C. : Les possibilités de croissance sont plus importantes en Afrique qu’ailleurs. Mais les portefeuilles des investisseurs ne pourront croître rapidement que les rendements de leurs engagements en dollars sont effectivement meilleurs. C’est un élément fondamental, avec la réduction des risques.

Par exemple, des groupes comme le panafricain MTN ou encore Barrick en Tanzanie se sont retrouvés à devoir régler de fortes amendes réglementaires et autres impôts. Ils ont dû en quelque sorte partager leur succès dans ces pays. À tort ou à raison. Ces situations représentent un risque pour les investisseurs.

Il est donc très important de mettre en place des stratégies d’atténuation des risques dans les pays où vous opérez : partage des ressources locales, ouverture du capital investisseurs nationaux, approvisionnement…

L.K-O. : J’ajouterais un défi incontournable : celui de la ressource financière à long terme. Il est très important que des investisseurs qui s’intéressent au continent en tant que terre de maturité, ne soient pas sur des logiques de paris à court terme. Et qu’il n’y ait pas de distorsion entre l’appréciation du risque et le retour sur investissement.

Et quid des risques de change ?

L.K.-O. : Là encore il n’y a pas de solution idéale pour les réduire. Mais on peut les atténuer. En travaillant d’une part sur la diversification. Plus un acteur est présent sur des zones dont les moteurs macroéconomiques sont différents, mieux il pourra lisser l’impact de la fluctuation monétaire sur ses activités économiques et financières.

Il est plus facile de lisser les risques macroéconomiques lorsqu’on a un horizon d’investissement à long terme que l’inverse

Ensuite, il faut identifier des opportunités, des segments d’activité résilients dans des univers imparfaits. Des secteurs dont l’activité sera le moins impactée par une fluctuation monétaire, comme ceux liés à l’export, qui font rentrer des devises et permettent de juguler les baisses de devises fortes dans une balance commerciale.

Enfin, dernier levier : s’inscrire dans le temps. Il est plus facile de lisser les risques macroéconomiques lorsqu’on a un horizon d’investissement à long terme que l’inverse.

C.C. : L’exemple des chocs pétroliers montre qu’il est très difficile d’obtenir des devises pour acheter des biens sur les marchés locaux et maintenir sa chaîne de valeur. La disponibilité des dollars est donc une chose, et le risque de change, comme la valeur de la monnaie locale convertie en dollars ou en d’autres devises au fil du temps, en est une autre – mais c’est également un risque.

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