Politique

Iran : quand Ahmadinejad se voit de nouveau président

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 12 mars 2021 à 17:21

L’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, à Téhéran, en septembre 2019. © Fatemeh Bahrami/AFP

Omniprésent sur les réseaux sociaux, le trublion de la politique iranienne tient des propos apaisants, écrit aux dirigeants étrangers et soigne son image d’outsider. En froid avec le Guide suprême, pourra-t-il être candidat à la présidentielle de juin ?

Alors que le réformateur Hassan Rohani ne peut briguer un troisième mandat, en juin prochain, Mahmoud Ahmadinejad, 64 ans, qui fut président de l’Iran de 2005 à 2013, semble désireux de se représenter. Encore faudrait-il que le Conseil des gardiens valide sa candidature, ce qui n’avait pas été le cas en 2017.

« Compte tenu de l’équilibre politique qui prévaut aujourd’hui au sein du Conseil des gardiens, cet agrément est impossible. Mais, dans les prochains mois, la donne peut changer », estime Roozbeh Mirebrahimi, journaliste et chercheur iranien indépendant, installé à New York.

Ali Khamenei est très obstiné. Il n’oublie jamais et ne pardonne jamais. »

Six des douze membres dudit Conseil sont nommés par le guide suprême, Ali Khamenei. Or, depuis 2011, rien ne va plus entre ce dernier et l’ancien président conservateur. Durant son mandat, désireux d’imposer sa marque, Mahmoud Ahmadinejad avait cherché à bousculer l’establishment. Il s’était heurté au Guide suprême, avec qui il était entré en conflit, et s’était retrouvé de plus en plus isolé.

« Ali Khamenei est très obstiné. Il n’oublie et ne pardonne jamais. Ces deux dernières années, Ahmadinejad n’a, par exemple, pas été invité chez lui. Et, lors de sa dernière visite, il s’était retrouvé parmi les convives ordinaires et non parmi l’élite politique proche du Guide », explique Saeid Golkar, professeur de sciences politiques à l’Université du Tennessee.

Kobe Bryant, Hugo Chávez et Angelina Jolie

Depuis quelques années cependant, le bache-porrou (« l’enfant insolent ») de l’Iran, comme l’appellent ses détracteurs, refait parler de lui. Posant en pull-over décontracté, Mahmoud Ahmadinejad s’appuie sur les réseaux sociaux, et surtout Twitter – où il est suivi par plus de 133 000 personnes – pour commenter, dans un anglais quelque peu hésitant, tous les événements, de la mort de Kobe Bryant à l’anniversaire de celle d’Hugo Chávez, en passant par le racisme.

« #Angelina Jolie, je suis d’accord avec vos déclarations concernant le racisme institutionnel. La ségrégation, la guerre, la pauvreté, la violence [découlent] de la politique de puissances mondiales en quête de domination et d’hégémonie. L’humanité a besoin de respect, de coopération, de sincérité et de gentillesse. Ensemble, nous pouvons régler le problème », a-t-il par exemple écrit, en septembre 2020, à l’actrice américaine, s’attirant les railleries des internautes, y compris les plus crues (« Elle ne couchera pas avec toi, mon vieux »).

Ahmadinejad a déclaré que la loi sur le port du voile devrait tenir compte de la volonté de la majorité de la population

Ahmadinejad ne s’arrête pas là. En novembre dernier, lors d’une interview controversée, l’ancien président, qui passait durant son mandat pour un ultraconservateur et qui se rendit célèbre en niant la réalité de l’Holocauste, a déclaré que la loi sur le port du voile devrait tenir compte de la volonté de la majorité de la population. « Il veut montrer qu’il est un homme de dialogue et accorde beaucoup d’interviews », résume Roozbeh Mirebrahimi.

En dépit de sa réélection contestée, en 2009, l’ancien président bénéficie toujours de soutiens au sein de la population rurale et peu éduquée, à qui il avait distribué beaucoup de subventions au risque de provoquer une forte inflation. « Comme tout populiste, il a un ancrage électoral solide, il est populaire à cause de sa politique », explique Saeid Golkar.

Il a perdu beaucoup d’alliés au sein de la bureaucratie d’État »

Aujourd’hui, Ahmadinejad veut donner l’image d’un homme proche du peuple, mais a perdu son influence au sein du régime. « De 2004 à 2011, il avait le soutien d’une partie des basidji [forces paramilitaires], des Gardiens de la révolution et de Khamenei. Bref, de toutes les composantes de la République islamique. Mais, par la suite, il a perdu beaucoup d’alliés au sein de la bureaucratie d’État », analyse le professeur.

« Je ne pense pas quil ait une quelconque influence sur la dynamique réelle du pouvoir. Même son poste au sein du Conseil du discernement ne sert à rien de plus qu’à obtenir des informations classifiées. Cette situation ne le rend pas malheureux pour autant, car il essaie de se positionner en outsider », indique Roozbeh Mirebrahimi.

Comme tout populiste, il a un ancrage électoral solide, il est populaire à cause de sa politique »

L’ancien président ne se prive pas de donner son avis en matière de politique étrangère. Il a écrit à Donald Trump en 2017 et, plus récemment, à Mohammed Ben Salman, le prince héritier d’Arabie saoudite, l’exhortant à trouver une solution au conflit au Yémen. En juin 2020, il a également critiqué un projet de partenariat stratégique, qui lierait l’Iran et la Chine pendant vingt-cinq ans. « Aujourd’hui, Ahmadinejad s’oriente vers plus de nationalisme », précise Saeid Golkar. 

« Regardez-moi, on veut me tuer »

Depuis 2011, l’ancien maire de Téhéran cherche clairement à représenter une alternative. « Il regarde plus loin, il se place après le décès de l’ayatollah Khamenei, pour être prêt à jouer un rôle en cas de vide politique », commente Saeid Golkar.

Récemment, il a affirmé être menacé. « Sans aucun doute l’a-t-il été sur les réseaux sociaux, mais il s’en sert pour attirer l’attention. C’est une manière de dire “Regardez-moi, on veut me tuer”. Il crée l’illusion d’être un outsider », poursuit le professeur.

Plusieurs candidats déclarés à l’élection présidentielle de juin sont d’anciens Gardiens de la révolution. À la mi-décembre, le Parlement, à majorité conservatrice, a rejeté une motion visant à empêcher les hauts commandants des forces armées de se porter candidats à la présidence.

Le Guide suprême veut utiliser cette élection pour préparer sa succession »

Pour Saeid Golkar, Ali Khamenei veut utiliser ce scrutin pour préparer sa succession. « Il a déjà tous les pouvoirs de son côté : le judiciaire, le législatif, et même la jeune génération du clergé, non-élue. La seule branche qu’il n’a pas totalement sous son contrôle, c’est le pouvoir exécutif, c’est-à-dire la présidence. »

Selon le professeur, si les résultats de l’élection lui étaient favorables, Khamenei « aurait toutes les cartes en main pour donner rapidement le nom de son successeur », ne laissant aucun champ libre à l’ambitieux Mahmoud Ahmadinejad.