Société

KPC contre Souaré : en Guinée, duel au sommet pour prendre la tête de la fédération de foot

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Par - à Conakry
Mis à jour le 15 mars 2021 à 12:14

L’équipe nationale guinéenne lors du CHAN, au Cameroun, le 23 janvier 2021.

Deux hommes d’affaires s’affrontent pour la présidence de la Fédération guinéenne de football (Féguifoot) : Antonio Souaré, président sortant, et son challenger, Kerfalla Person Camara, alias « KPC ». Les tensions sont telles que le ministre des Sports a sorti le carton jaune.

C’est un choc des titans qui ne passe pas inaperçu à Conakry. En Guinée, où le sport roi est une affaire nationale qui préoccupe le sommet de l’État comme le citoyen lambda, la gestion de l’équipe nationale, le Syli (« Éléphant », en langue nationale, animal fétiche du premier président Sékou Touré), retient toutes les attentions. En particulier lorsque la présidence de la fédération fait l’objet d’une lutte âprement disputée.

Depuis plusieurs semaines, deux hommes battent campagne pour convaincre les électeurs du congrès électif de la Féguifoot le 30 avril prochain. D’un côté, l’homme d’affaires Mamadou Antonio Souaré, candidat à sa succession. PDG de Business Marketing Group (BMG) et de la société de paris sportifs Guinée Games, il a fait son entrée dans le football guinéen en 2011, après avoir racheté et dynamisé le Horoya AC, l’un des trois grands clubs de la capitale.

En 2017, après avoir financé l’achèvement des travaux du stade de Nongo – le plus grand complexe sportif du pays avec ses 50 000 places et sa piste d’athlétisme -, l’hommes d’affaires démissionne de la Ligue guinéenne de football professionnel (LGFP) dont il avait été élu premier président en 2015 pour prendre la tête de la Féguifoot. À bientôt 69 ans, l’ambitieux Antonio Souaré brigue un second mandat, tout en visant une place au sein du comité exécutif de la CAF.

Guerre des barrons

Mais Antonio Souaré trouvera face à lui un adversaire d’autant plus redoutable que son profil est quasi similaire : Kerfalla Person Camara, dit KPC. À 51 ans, cet entrepreneur dirige la Guicopres, entreprise de BTP fondée en 1998 et devenue florissante sous la junte de Moussa Dadis Camara.

En 2013, il intègre le football à son portefeuille d’activités en rachetant le mythique club Hafia, triple champion d’Afrique (1972, 1975, 1977) et dont le parcours est intimement lié à l’histoire politique de la Guinée. Cette formation, la plus titrée du pays (15 titres nationaux), végétait dans les profondeurs du classement depuis la mort de Sékou Touré. Kerfalla Person Camara tente de lui redonner de l’éclat et ne lésine pas sur les moyens : pour son club, il construit un stade de 3 000 places à Nongo, dans la banlieue nord-est de Conakry et le nomme « Petit Sory Keita », du nom de l’ancienne gloire de Hafia FC. Mais le club tarde à reprendre des couleurs : ces cinq dernières années, il n’a remporté qu’une fois la coupe nationale, en 2017. Et s’il a signé son retour historique en ligue des champions africaine, il peine à franchir les phases des poules.

En février 2017, KPC succède à Antonio Souaré à la tête de la Ligue guinéenne de football professionnel. Mais un an et demi plus tard, le 17 août 2018, il démissionne avec fracas. Dans une lettre adressée aux instances dirigeantes du football guinéen, il dénonce le déficit « abyssal » de communication et l’exclusion dans la conduite des affaires et dans la prise des décisions, cantonnant la LGFP à un rôle de « spectateur ». Autre similitude notable avec son rival : KPC construit à Khorira (Dubréka) une académie de football qui portera elle aussi son nom.

Invectives

Sur les réseaux sociaux et dans les médias, les supporters d’Antonio Souaré et de Kerfalla Person Camara se livrent une bataille sans merci, chaque camp vantant les mérites de son candidat et dénigrant l’adversaire. « Je trouve un peu déplorable toutes ces invectives. J’attends des débats sur des programmes, des stratégies, déplore le consultant sportif Séga Diallo. Le football demande des infrastructures, de gros moyens… D’autant que des enjeux très importants sont à venir, comme la CAN 2025, qui aiguise des appétits. »

Le ministère invite tous les candidats et leurs fans à la retenue

Ces passes d’armes ont valu aux deux candidats une sévère mise en garde du ministre des Sports. Dans un communiqué daté du 8 mars signé de Sanoussy Bantama Sow, ce dernier « constate avec regret des débordements et dérapages verbaux. Cet état de fait nuisible à la santé et au progrès du football guinéen est intolérable et inadmissible. Le ministère invite tous les candidats et leurs fans à la retenue, à l’apaisement et au fairplay ».

Pour convaincre le congrès électif, Antonio Souaré pourra mettre en avant la bonne prestation du Syli au dernier CHAN – la Guinée s’est classée troisième au Cameroun -, la mise en place d’une académie nationale, un championnat national régulier ces quatre dernières années, ainsi que la bonne représentation des clubs guinéens dans les compétitions africaines, sans oublier le partenariat validé par la FIFA entre la Féguifoot et la Fédération française de football en matière de formation. En revanche, tempère Séga Diallo, « il ne faut pas oublier la suspension du Syli U17 pour fraudes sur l’âge de certains joueurs, les problèmes récurrents de justice au Tribunal arbitral de sport contre la gestion antérieure, et des problèmes au sein du Syli senior… »

Quant à Kerfalla Person Camara, que retenir de son bref passage à la tête de la LGFP ? « Il est venu avec beaucoup d’enthousiasme, mais a démissionné en laissant des ardoises : arriérés de paiement de perdiems des arbitres, d’officiels…, assure Séga Diallo, qui a travaillé aussi bien avec ce dernier qu’avec Antonio Souaré. KPC avait pris en charge l’organisation du championnat pour relever son niveau, doublé les subventions faites aux clubs et les primes des officiels lors des rencontres, mais impayées jusqu’à sa démission. »

Les partisans d’Antonio Souaré pourraient aussi s’inquiéter du fairplay de l’élection du 30 avril. Kerfalla Person Camara a en effet offert des pelouses synthétiques aux stades de Labé, de Kindia et de Coléah (un quartier de Conakry). Un geste qui interpelle, à quelques semaines de l’élection. « Il est interdit de faire des présents de quelque nature que ce soit, surtout si les bénéficiaires sont censés voter, ce qui est le cas, met en garde le consultant sportif. L’élection doit se jouer sur un programme, pas sur des cadeaux. »