Politique

Rapprochement entre l’Algérie et la France : et si cette fois était la bonne ?

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Mis à jour le 12 mars 2021 à 15h42
Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune.

Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune. © François Grivelet pour JA ; Sipa

Depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, les deux pays multiplient les gestes de rapprochement. Et si la page était enfin en train de se tourner entre l’ancienne puissance coloniale et Alger ?

L’avenir des relations entre l’Algérie et la France passe-t-il par les chemins sinueux et tortueux du passé, de la mémoire et de l’Histoire ? Rarement Alger et Paris n’ont été si proches de la réconciliation sur cette question qui passionne, complique et empoisonne les relations entre les deux pays. Les gestes et initiatives prises par le président français Emmanuel Macron au cours des derniers mois participent justement de cette volonté des deux côtés de tenter de solder ce passé trop lourd, apaiser les tensions et construire des relations sereines.

En juillet 2020, Paris restitue enfin les crânes de 24 résistants algériens décapités au XIXe siècle lors des révoltes dans le sud contre l’occupation française. La restitution de ces ossements, entreposés à Paris, intervient symboliquement la veille de la commémoration du 58e anniversaire de l’indépendance qui a mis un terme à 132 ans de présence française en Algérie. Macron ne s’arrête pas là. Destinataire en janvier dun rapport de l’historien Benjamin Stora sur la mémoire de la colonisation et de la Guerre d’Algérie, il prend dans la foulée deux décisions aussi fortes que symboliques liées encore une fois à ce passé colonial.

Reconnaissances

Le 2 mars, la France met ainsi un terme à un mensonge d’État qui dure depuis 64 ans, en reconnaissant officiellement que l’avocat algérien Ali Boumendjel, mort le 23 mars 1957, a été torturé et tué par l’armée française lors de la Bataille d’Alger. Pour marquer le coup, Macron reçoit à l’Élysée les quatre petits-enfants de Boumendjel comme un geste de reconnaissance, d’apaisement et de réconciliation. Troisième acte de ce travail mémoriel, l’Élysée ordonne mardi 9 mars la déclassification des archives couvertes par le secret de la défense nationale, notamment celles liées à la guerre d’Algérie et aux autres dossiers qui vont jusqu’à l’année 1970. D’autres gestes sont encore attendus de la part de Paris, qui entend ainsi répondre favorablement à certaines recommandations formulées par Benjamin Stora.

Les autorités algériennes n’ont de cesse de réclamer l’ouverture des archives coloniales et le règlement de la question des plus de 2 000 personnes disparues pendant la guerre. Sans compter l’épineux problème des essais nucléaires français dans le Sahara algérien, de la décontamination des sites concernées et de l’indemnisation des victimes algériennes.

Je ferai tout ce qui est en mon possible pour aider le président Tebboune dans cette période de transition

Sur ce dernier volet, les choses semblent bouger dans le bon sens. Selon nos informations, les deux capitales ont convenu d’entamer le travail en conviant des spécialistes des deux rives à des discussions afin de déblayer ce terrain qui ressemble à un champ de mines. « Il y a une réelle volonté des deux partenaires de bouger sur ce dossier des essais nucléaires », affirme une source diplomatique algérienne de haut niveau.

« Excellentes relations » entre Tebboune et Macron

Déminer la mémoire pour apaiser le présent et préparer l’avenir ? Même si les attentes des Algériens à l’égard du passé colonial sont encore grandes, les avancées effectuées ces derniers mois sont déjà remarquables et significatives. Cela s’entend dans la bouche d’un diplomate algérien qui qualifie les relations entre Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron de « très bonnes et même d’excellentes ». Les deux hommes se parlent régulièrement au téléphone alors que le chef d’Etat français n’a pas manqué de passer plusieurs coups de fil à son homologue algérien pendant son hospitalisation et sa convalescence en Allemagne pour soigner sa contamination au coronavirus et ses séquelles.

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique en novembre 2020, Macron avait d’ailleurs apporté son soutien à son homologue algérien en des termes d’une rare chaleur entre responsables des deux pays : « Je ferai tout ce qui est en mon possible pour aider le président Tebboune dans cette période de transition. Il est courageux. On ne change pas un pays, des institutions et des structures de pouvoir en quelques mois » avait notamment affirmé le président français, avant de déclarer que « l’Afrique ne peut pas réussir sans que l’Algérie réussisse ». Non sans provoquer un tollé au sein de l’opposition et de la société civile, qui dénoncent alors une ingérence et une volonté de tutelle de l’ancienne puissance coloniale.

Coopération économique et sécuritaire

Il n’y a pas que le travail sur la mémoire pour redynamiser les relations algéro-françaises qui, faut-il le souligner, pâtissent depuis une année des conséquences de la pandémie du Covid-19 et de la fermeture des liaisons aériennes et maritimes entre les deux pays. Il y a aussi la coopération économique et culturelle. Sur ce chapitre, les deux partenaires veulent accélérer le processus avec la tenue prochainement d’un comité intergouvernemental piloté par les Premiers ministres des deux pays. Courant avril, Jean Castex effectuera une visite de deux jours à Alger dans le cadre de ce comité dont le dernier a eu lieu à Paris en décembre 2017 en présence de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, aujourd’hui en prison.

À Alger, Jean Castex sera accompagné d’une importante délégation ministérielle ainsi que par des hommes d’affaires. Au menu du sommet, la signature de plusieurs accords bilatéraux dans le domaine économique, culturel et universitaire. Le dossier de l’usine Renault implantée en 2014 dans l’Oranie sera au menu des discussions tant les Algériens ne sont guère satisfaits par les performances de cette succursale du constructeur français, à l’arrêt depuis une année. « Il y a des retards dans la fabrication des pièces et le taux d’intégration de cette usine, un peu plus de 30 %, est largement en-dessous de nos attentes », confie un responsable algérien qui déplore que les fournisseurs locaux ne soient pas suffisamment sollicités.

Notre coopération en matière de lutte contre le terrorisme est excellente

Si ce comité entre Jean Castex et Abdelaziz Djerad est essentiellement placé sous le signe du partenariat économique, les deux hommes ne manqueront pas de mettre sur la table des discussions sur les questions liées à la sécurité, notamment dans le Sahel où la France est engagée avec des troupes. « Notre coopération en matière de lutte contre le terrorisme est excellente », admet un diplomate algérien à Paris. Dans l’interview accordée à JA, le président français n’avait d’ailleurs pas manqué de rappeler la nécessité de s’inscrire dans le cadre des « accords d’Alger » concernant le problème malien.

Un bémol tout de même : Alger ne décolère pas après le paiement des rançons aux groupes terroristes en échange de la libération des otages Soumaïla Cissé et Sophie Pétronin. Sans accuser explicitement Paris d’être derrière le paiement de ces rançons, les Algériens dénoncent ce financement direct des groupes armés qui sape les efforts de lutte antiterroriste. En décembre 2020, l’armée algérienne a récupéré 80 000 euros lors d’une opération contre un groupe armé dans l’Est du pays. Cet argent faisait partie de la rançon payée en octobre pour la libération d’otages français détenus au Sahel. Mais il faut plus que quelques milliers d’euros pour saborder la lune de miel entre Alger et Paris.

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