Politique

Les cent jours de Kaboré II : ce que les Burkinabè attendent de leur président

Réservé aux abonnés | | Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 06 avril 2021 à 15h59
Roch Marc Christian Kaboré lors de son dernier meeting de campagne avant la présidentielle, à Ouagadougou, le 20 novembre 2020.

Roch Marc Christian Kaboré lors de son dernier meeting de campagne avant la présidentielle, à Ouagadougou, le 20 novembre 2020. © Irène De Rosen / Hans Lucas

Retour de la sécurité, des déplacés, de Blaise Compaoré… Trois mois après le début de son second mandat, Roch Marc Christian Kaboré sait ce que ses concitoyens attendent de lui. Et il est déjà sur tous les fronts. À commencer par celui de la réconciliation et de la stabilité.

Le président Kaboré réélu en novembre 2020 aborde son second et dernier mandat – selon la Constitution – avec beaucoup de détermination. « Le président du Faso veut laisser une marque dans l’histoire. Il entend léguer une nation prospère et réconciliée avec elle-même », souligne Thierry Hot, conseiller spécial de Roch Marc Christian Kaboré.

Ce dernier est donc attendu en premier lieu sur le terrain de la réconciliation. Pour engager le processus, il a mandaté l’ex-chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, qu’il a nommé, le 10 janvier, ministre d’État auprès de la présidence, chargé de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale. « La réconciliation est une priorité. Le président s’est exprimé sur la question et sa philosophie n’a pas changé, elle repose sur le triptyque : vérité, justice et réconciliation », poursuit l’ancien journaliste.

Non à la comédie institutionnelle

Réputé consensuel, Roch Marc Christian Kaboré échange régulièrement, depuis son investiture fin décembre, avec le nouveau chef de file de l’opposition, Eddie Komboïgo, président du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), pour requérir son avis. Quant au ministre Zéphirin Diabré, il multiplie les entretiens avec les leaders communautaires et religieux, certains observateurs allant jusqu’à supposer qu’il pourrait envisager d’organiser un entretien entre Roch Marc Christian Kaboré et Blaise Compaoré.

Il faut que Blaise Compaoré vienne courageusement se mettre à la disposition de la justice

L’ex-président, qui a émis le souhait de rentrer au pays, bénéficie du soutien de son fief natal de Ziniaré (Plateau-Central), du CDP, qu’il a fondé, ainsi que d’une partie de la société civile. « Il faut que Blaise Compaoré vienne courageusement se mettre à la disposition de la justice, quitte à ce qu’il soit innocenté ou condamné. Nous ne voulons pas de prime à l’impunité », prévient Serge Martin Bambara, alias Smokey, l’artiste et porte-parole du Balai citoyen.

Il rappelle le fiasco qu’était la Journée nationale de pardon, instaurée il y a vingt ans, et met en garde contre une comédie institutionnelle. Pour lui, la réconciliation ne se décrète pas. « Il est trop tôt pour savoir quelle tournure prendra le retour de Blaise Compaoré. Le forum sur la réconciliation prévu au cours de ce premier semestre devrait planter le décor », suppose-t-on dans l’entourage du chef de l’État.

Pourtant, dans les coulisses, on martèle que la réconciliation ne consiste pas à faire rentrer des exilés poursuivis pour leur implication présumée dans certains crimes, mais qu’elle vise à prendre en compte les victimes. « La réconciliation telle que la souhaite Roch Marc Christian Kaboré doit aboutir à un nouveau pacte, qui constituera le socle de l’unité entre les Burkinabè », résume un habitué de Kosyam.

Ministres sous pression

Christophe Dabiré, Premier ministre du Burkina dans son bureau à Ouagadougou, le 2 décembre 2019.

Christophe Dabiré, Premier ministre du Burkina dans son bureau à Ouagadougou, le 2 décembre 2019. © Olympia de Maismont pour JA

Le chef de l’État – comme les citoyens burkinabè – peut déjà s’enorgueillir d’avoir permis un large renouvellement du Parlement (à 75 %) lors des législatives de novembre 2020. En outre, le jeu politique s’est pacifié en même temps qu’il s’est clarifié, avec une opposition désormais centrée autour du CDP, l’ancien parti majoritaire. Ce qui, de l’avis de certains observateurs, devrait permettre au forum sur la réconciliation de se tenir dans de bonnes conditions.

Si des ministres sont défaillants, ils ne resteront pas en poste plus d’un an

Pour sa part, Smokey regrette le ralliement de certains partis ou de leurs anciens leaders à la majorité présidentielle. « Cela affaiblit l’opposition et peut nuire à la gouvernance politique, déplore-t-il. Il revient donc à la société civile d’assurer le rôle de contre-pouvoir. »

Outre la relance économique, avec une croissance qui devrait dès cette année rebondir à + 3,9 %, accompagnée d’investissements lourds dans les infrastructures – notamment routières, solaires, mais aussi sanitaires –, Roch Marc Christian Kaboré veut accélérer le développement du pays. Et souhaite aussi laisser son empreinte.

Il n’hésite pas à mettre les membres de l’exécutif sous pression. S’il a réitéré sa confiance au Premier ministre, Christophe Dabiré, dont il apprécie, dit-on, la parfaite connaissance des dossiers, son gouvernement serait en observation, voire sous surveillance rapprochée. « Si des ministres sont défaillants, ils ne resteront pas en poste plus d’un an. Car le président veut sortir par la grande porte. Pour cela, il a besoin de résultats, assure un proche du chef de l’État. Il va par ailleurs multiplier les projets d’infrastructures, comme le nouvel hôpital de Bobo-Dioulasso. »

Modèle de tolérance

Jadis considéré comme un îlot de paix, le Burkina est, depuis le début du premier quinquennat de Kaboré, la cible répétée de groupes terroristes. Modèle de tolérance religieuse et de savoir-vivre ensemble, le pays va-t-il retrouver sa douceur d’antan ? Ouaga veut y croire.

Le nombre d’attaques meurtrières – d’abord cantonnées dans le Nord, autour de Djibo, elles se sont ensuite propagées sur la quasi-totalité du territoire –, a considérablement baissé : en 2020, « seulement » 90 attaques ont été recensées et une diminution des pertes humaines de l’ordre de 16,42 % par rapport à 2019 a été constatée (519 tués contre 621).

« L’accalmie est liée d’une part à la montée en puissance des forces de défense et de sécurité qui ont acquis une expérience au combat et, d’autre part, à la résilience communautaire soutenue par l’avènement des Volontaires pour la défense de la patrie, qui s’appuient localement sur des entités traditionnelles comme les dozos ou les kolgweogos, explique le commissaire Rachid Palenfo. On connaît de mieux en mieux l’organisation des groupes terroristes, leur modus operandi : à chaque attaque, on s’interroge sur nos propres dysfonctionnements et on prend des mesures correctives. »

Si les exactions commises par les groupes armés ont fait plus de 1 500 morts et conduit plus d’un million de personnes à fuir leur village, des initiatives locales portées par des leaders communautaires donnent une lueur d’espoir, de même que le retour progressif des habitants chez eux. « Au-delà de la réconciliation, le chef de l’État fait du retour des déplacés l’une de ses priorités, précise Thierry Hot. Ce mouvement est précédé par le retour de l’armée là où elle avait cédé du terrain. »

Le retour des « enfants perdus »

Des soldats burkinabè lors d’un exercice en février 2019 (image d’illustration).

Des soldats burkinabè lors d’un exercice en février 2019 (image d’illustration). © DR / Forces armées burkinabè

Pour le moment, Ouagadougou maintient son attitude ferme. « Le gouvernement n’a pas engagé de négociations formelles. Mais il y a une prise de conscience chez les leaders locaux. Bien des enfants du Sahel se sont enrôlés dans le jihadisme et le discours de sensibilisation des leaders vise à appeler ces Burkinabè à quitter les groupes terroristes et à revenir », souligne Ousseini Tamboura, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement.

Selon les informations de Jeune Afrique, une dizaine de négociateurs locaux s’activent dans la zone de Djibo pour obtenir le retour des « enfants perdus ». Avec un certain succès, puisque des dizaines de combattants auraient déposé les armes.

« L’État islamique [EI] arrivait en force dans la zone de Djibo et de l’Oudalan. On savait que si l’EI s’y installait, cela serait dangereux pour les autochtones, explique l’un des négociateurs contactés par la rédaction. Il nous fallait trouver une manière d’opposer les groupes terroristes entre eux. D’autant que le GSIM [Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans] ou Ansarul Islam sont favorables aux pourparlers, contrairement à l’EI, qui a des méthodes violentes et considère les Burkinabè comme des mécréants. »

Résultat : les groupes d’obédience locale ont accepté l’offre de dialogue, alors que l’EI rejette tout en bloc. Ce qui a parfois débouché sur des affrontements sanglants, comme ceux survenus en février dans les environs de Gountouré, près de Déou, où environ 200 combattants de l’EI ont été tués, relate notre interlocuteur.

« Il n’y a pas de négociations en tant que telles avec les chefs jihadistes, tient à rappeler Thierry Hot. En revanche, dans les communautés, les religieux et les notables coutumiers appellent leurs enfants à venir exprimer leurs préoccupations. Il s’agit de négociations menées par les communautés elles-mêmes. » Une prise en main locale pour une réponse endogène, donc.

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