Dossier

Cet article est issu du dossier «Décès d’Hamed Bakayoko : la Côte d’Ivoire face à la disparition d’« Hambak »»

Voir tout le sommaire
Politique

Hamed Bakayoko, un Premier ministre ambitieux et prometteur, fauché en pleine ascension

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 12 mars 2021 à 11h12
Hamed Bakayoko, sur une affaiche électorale pendant la campagne pour les municipales à Abobo, en 2018.

Hamed Bakayoko, sur une affaiche électorale pendant la campagne pour les municipales à Abobo, en 2018. © Sia KAMBOU / AFP

Le Premier ministre ivoirien, dont le décès a été annoncé le 10 mars, apparaissait comme l’un des plus sérieux candidats à la succession d’Alassane Ouattara. Une ambition soudainement brisée.

C’était un vendredi midi, à la veille de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020. La présidence ivoirienne avait invité des journalistes étrangers et ivoiriens pour un échange informel dans le jardin luxuriant de la résidence d’Alassane Ouattara, à Abidjan. À sa table, Hamed Bakayoko faisait du Hamed Bakayoko. D’une main, le Premier ministre et ministre de la Défense ivoirien consultait de manière compulsive son téléphone portable, réglant affaires privées et professionnelles. De l’autre, il engloutissait un plat copieux. Hamed Bakayoko était un bon vivant, instinctif, alerte, curieux. Il posait des questions en vous regardant droit dans les yeux, comme pour percer le secret de votre âme.

Un homme de pouvoir

Ce fut à notre tour de l’interroger : après le décès d’Amadou Gon Coulibaly, survenu le 8 juillet 2020, n’avait-il pas cru que son heure était venue et qu’il allait pouvoir briguer la magistrature suprême ? « Depuis sa mort, je me suis rendu compte de ce que représentait la charge de gouverner et je ne suis pas sûr de le vouloir à tout prix, avait-il répondu. J’aime mes amis et mon style de vie. Je ne l’échangerais pour rien au monde. »

On avait esquissé un léger sourire. Lui aussi. Comment le croire ? Hamed Bakayoko était un homme de pouvoir. Un animal politique dont l’ambition débordait, prêt à se battre pour l’assouvir. Au fil des années, à force d’audace, de culot et grâce à cette intelligence qui caractérise les autodidactes, cet homme imposant au large cou plissé s’était rendu indispensable à Alassane Ouattara, devenant l’un des hommes les plus puissants de Côte d’Ivoire.

Hamed Bakayoko avait fait la connaissance de Ouattara il y a près de trente ans. Nous sommes au début des 1990. Bakayoko vient de fonder Mayama Éditions, la société éditrice du quotidien Le Patriote, lorsqu’il se présente sans invitation au mariage d’Alassane Ouattara avec Dominique Nouvian. Très vite, cette dernière devient, pour celui qui a perdu sa mère lorsqu’il était enfant, une « deuxième maman ». De 1993 à 2003, Hamed Bakayoko dirige le groupe Radio Nostalgie Afrique, puis rejoint le gouvernement de Guillaume Soro formé à l’issue des accords de Linas-Marcoussis, en 2003, au poste de ministre des Nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Les années passent, la Côte d’Ivoire s’enfonce dans la crise. Le 11 avril 2011, dans le brouhaha de la chambre 468 du Golf Hôtel, Laurent Gbagbo apparaît dans un débardeur blanc. Issiaka Ouattara, alias Wattao, l’aide à enfiler une chemise. Hamed Bakayoko ne quitte pas d’une semelle l’ancien président tout juste arrêté. C’est lui qui est chargé d’assurer sa sécurité. Quelques jours plus tard, il est bombardé ministre de l’Intérieur. Un portefeuille sur lequel il imposera sa patte avant d’être nommé à la Défense en 2017, alors que deux séries de mutineries viennent d’ébranler le régime.

Homme de missions, parfois secrètes, Hamed Bakayoko ne rechigne pas lorsqu’il s’agit de réduire l’influence de Guillaume Soro, l’ancien chef rebelle devenu président de l’Assemblée nationale. Leur rivalité montée en épingle rythme le premier mandat de Ouattara : « Hamed a réussi à pénétrer le système de Soro et à l’affaiblir considérablement », expliquait courant 2020 un sécurocrate du régime.

Le « Golden Boy » à Abobo

Une affiche d’Hamed Bakayoko, lors de la campagne des élections locales à l’issue de laquelle il l’a emporté à Abobo.

Une affiche d’Hamed Bakayoko, lors de la campagne des élections locales à l’issue de laquelle il l’a emporté à Abobo. © REUTERS/Thierry Gouegno

L’ascension d’Hamed Bakayoko ne plaît pas à tout le monde

En 2018, le chef de l’État cherche un candidat aux élections municipales d’octobre pour la mairie d’Abobo. Le « Golden Boy » hésite un moment, puis accepte de se lancer. Dans cette commune populaire d’Abidjan, il mène une campagne remarquée, aux airs de présidentielle. D’importants moyens – humains et financiers – sont déployés. Sur les affiches, le patron des militaires se met au garde à vous. Il sera élu avec 58,99 % des suffrages.

À l’époque, son entourage se prend à espérer. Et si le successeur d’Alassane Ouattara, c’était lui ? Quelques semaines après sa victoire à Abobo, Hamed Bakayoko perd son père, El Hadj Anliou Bakayoko. La République toute entière lui rend hommage à l’occasion de funérailles dignes d’un homme d’État. Les proches du ministre veulent y voir un signe.

Seulement voilà, l’ascension d’Hamed Bakayoko ne plaît pas à tout le monde. À mesure qu’il monte dans l’ordre protocolaire, certaines de ses attributions en matière sécuritaire lui sont retirées au profit de Téné Birahima Ouattara, le frère du chef de l’État et puissant ministre des Affaires présidentielles.

Alassane Ouattara lui-même entretient une relation complexe avec celui qu’il qualifie de « fils et proche collaborateur ». Hamed Bakayoko est un élément essentiel de son dispositif. Il aime dire de lui qu’il est son « Petit Pasqua ». Mais voit-il en lui un potentiel successeur ? Ces dernières années, il avait parfois confié en privé qu’il ne le trouvait pas « encore prêt » à prendre sa suite. Le chef de l’État privilégie une personnalité qui lui ressemble, un technocrate et ami de 30 ans : Amadou Gon Coulibaly.

Si ses relations avec ce dernier n’ont pas toujours été fluides, Hamed Bakayoko accepte le choix du chef de l’État. Il ne veut pas commettre la même erreur que Guillaume Soro, qui a payé cash sa décision de s’émanciper de la tutelle présidentielle. Son objectif à lui, c’est la présidentielle de 2025.

La primature à l’arrachée

Hamed Bakayoko et Alassane Ouattara, lors du dernier meeting du RHDP avant la présidentielle du 31 octobre 2020.

Hamed Bakayoko et Alassane Ouattara, lors du dernier meeting du RHDP avant la présidentielle du 31 octobre 2020. © REUTERS/Luc Gnago

Le décès de Gon Coulibaly chamboule tout. Alassane Ouattara décide très rapidement de se représenter. Hamed Bakayoko s’impose comme le choix numéro un pour la primature. Le président l’en informe, mais certains proches de Gon s’y opposent. L’officialisation tarde, « Hamed » s’impatiente. « Il faut que l’on me dise franchement les choses », s’agace-t-il auprès de l’un de ses amis. Il sera finalement nommé le 30 juillet 2020. Un poste obtenu à l’arraché et rogné de certaines prérogatives économiques, confiées à Patrick Achi, le secrétaire général de la présidence.

Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Avec la disparition de Gon Coulibaly, quelque chose semble s’être cassé dans le camp présidentiel. Lors de la campagne, Hamed Bakayoko paraît parfois en retrait. L’opposition montre les muscles, appelle à manifester contre le troisième mandat de Ouattara puis à la désobéissance civile. On lui demande de mener l’offensive, ce à quoi il paraît d’abord réticent avant d’accepter de se lancer dans la bataille.

« Monsieur le président, nous serons obligés de vous désobéir un peu si l’opposition continue de donner des mots d’ordre pour la destruction des édifices de l’État. Ils nous trouveront devant leurs portes avec la note de ce qu’ils ont détruit quand bien même certains parmi eux occupent des logements de l’État, prévient-t-il, le 30 septembre, lors d’un grand meeting à Bouaflé. On ne peut pas accepter que ces personnes viennent détruire les réalisations que vous avez effectuées dans ce pays, dont certains parmi eux en ont même bénéficié dans leurs villages alors qu’en leur temps, ils n’ont rien fait. »

Indispensable, Hamed Bakayoko se savait sans doute surveillé de près

La présidentielle passée, le plus dur avait sans doute commencé pour Hamed Bakayoko. Après le scrutin législatif du 6 mars, il avait toutes les chances d’être maintenu à son poste de Premier ministre encore quelques mois, voire un an. « Depuis sa nomination, sa mission a surtout été politique, expliquait fin novembre un intime d’Alassane Ouattara. Désormais, il doit faire ses preuves, montrer qu’il est à même de prendre en main les gros dossiers économiques. »

Indispensable, Hamed Bakayoko se savait sans doute surveillé de près. Parmi tous les prétendants à la succession du chef de l’État, il avait une longueur d’avance, mais rien ne lui serait aisément concédé ni pardonné.

Indépendant et redouté

Était-il prêt ? Il se préparait depuis des années à cette éventualité. Pour compenser son manque de diplôme, il s’était entouré de cadres brillants aux profils très diversifiés. Il avait engagé plusieurs coachs pour parfaire sa stratégie, son élocution et sa forme physique.

S’il s’était construit dans le sillage de Ouattara, il n’en était pas pour autant dépendant. Franc-maçon, il disposait d’un solide carnet d’adresses au sein de l’intelligentsia politique et économique du continent. Dans les coulisses du pouvoir, cela faisait de lui une exception d’autant plus redoutée.

À lire le torrent d’hommages qui pleuvent depuis son décès, on se dit aujourd’hui qu’Hamed Bakayoko était à l’image d’une certaine Côte d’Ivoire. Grand danseur et mélomane, il traînait une réputation de fêtard. Et comme nombre de ses collègues au gouvernement, sa fortune et ses liens avec le monde des affaires alimentait les conversations. Il aimait aussi entretenir sa réputation d’homme simple et proche du peuple. À la manière de l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré, il avait pris l’habitude de monter à l’avant de sa voiture de fonction.

Bakayoko apparaissait comme l’un des rares hommes politiques à pouvoir briser les clivages politiques

Homme du Nord né à Adjamé et marié à un femme originaire du Sud-Est, Hamed Bakayoko apparaissait comme l’un des rares hommes politiques à pouvoir briser les clivages politiques. L’un des seuls à être accepté dans les rangs du Front populaire ivoirien (FPI) comme dans ceux du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Après la présidentielle, alors que la tension était à son comble, c’est d’ailleurs lui que Laurent Gbagbo avait choisi pour plaider auprès des autorités en faveur de la levée du blocus imposé à la résidence d’Henri Konan Bédié.

Depuis son évacuation à Paris le 18 février, hommes et femmes de tous horizons cherchaient à obtenir des informations sur son état de santé. Quand il a appris qu’Hamed Bakayoko souffrait d’un cancer et que ses chances étaient infimes, un parent de Laurent Gbagbo s’est tu un instant avant de déclarer : « Hamed est né à Adjamé, mais c’est aussi un enfant de Cocody. Nous avons tous une histoire avec lui. Il nous a tous rendu un service. » Ce 11 mars, Hamed Bakayoko apparaît aussi sur la photo de profil WhatsApp d’un intime de Guillaume Soro. Pour lui, son décès est « une énorme perte ».

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer