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Maroc – Cherkaoui Habboub : « Sur l’anti-terrorisme, il n’y a aucune coopération avec l’Algérie, et nous le regrettons »

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Mis à jour le 09 mars 2021 à 18h43
Haboub Cherkaoui, directeur BCIJ, Rabat, 25 février 2021© HOC pour JA

Haboub Cherkaoui, directeur BCIJ, Rabat, 25 février 2021© HOC pour JA © Haboub Cherkaoui, directeur BCIJ, Rabat, 25 février 2021 © HOC pour JA

Nommé fin novembre à la tête du Bureau central des investigations judiciaires (BCIJ), le « FBI » marocain, Cherkaoui Habboub incarne désormais le visage de la lutte antiterroriste au Maroc. Pour Jeune Afrique, il analyse les nouveaux défis sécuritaires que veut relever le royaume.

Cherkaoui Habboub, 63 ans, n’est pas prêt d’oublier le 4 décembre 2020. Ce jour-là à Tétouan, au nord du Maroc, il dirigeait sur le terrain, au milieu des éléments du Groupe d’intervention rapide (GIR), sa première opération de démantèlement d’une « dangereuse cellule terroriste », en tant que nouveau directeur du Bureau central des investigations judiciaires (BCIJ). Quelques jours plus tôt, le 29 novembre, il était nommé par le directeur-général de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), Abdellatif Hammouchi, à la tête du bras antiterroriste marocain.

« Je suis un soldat »

Rendez-vous pris au siège du BCIJ, sis au cœur du « triangle de la mort », comme l’appellent les habitants de la ville de Salé. L’institution est coincée dans une impasse derrière les hautes murailles de la prison Zaki, et à quelques pas du tribunal antiterroriste de Salé. Pour y accéder, il faut passer deux barrages de police qui sécurisent l’accès. Deux éléments du GIR (Groupe d’intervention rapide), encagoulés en uniforme noir et armés, montent la garde à l’entrée du bâtiment qui s’étend sur 5000 m², avec une vaste cour intérieure.

La prudence est comme une seconde peau pour ce sexagénaire qui a passé plus de la moitié de sa vie au cœur des institutions sécuritaires du royaume

Sourire en coin, Habboub Cherkaoui nous reçoit à l’étage. « Je suis un soldat, comme tous les Marocains, au service de la sûreté nationale et de la sécurité du royaume », lance d’emblée celui qui préside désormais aux destinées du « FBI Marocain ». Au fil de l’échange, le patron du BCIJ se veut didactique et chaleureux. Sans se départir d’une prudence qui est comme une seconde peau pour ce sexagénaire qui a passé plus de la moitié de sa vie au cœur des institutions sécuritaires du royaume.

Né en 1958 à Lakhzazra, petite commune dans la région Chaouia-Ouardigha, Cherkaoui Habboub fait ses études primaires à Ben Ahmed, secondaires à Berrechid avant d’intégrer l’université Hassan II de Casablanca qu’il quitte sans obtenir son diplôme de droit. C’est que la sirène de la police résonne plus fort : en 1983, il passe le concours d’inspecteur de police. Après un stage à l’Institut royal de police de Kénitra, il gravit rapidement les échelons. Tour à tour commissaire de police et commissaire divisionnaire-contrôleur général, il rejoint en 1992 la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).

En 2005, il est nommé Chef de l’office national de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, relevant de la BNPJ. Avant de rejoindre le BCIJ à sa création en 2015, en tant que Chef de la brigade nationale de lutte contre le terrorisme. Aujourd’hui directeur de cette institution, il revient pour Jeune Afrique sur les nouveaux défis de la lutte contre le terrorisme au Maroc, décrypte les menaces terroristes qui pèsent sur le royaume et déplore le manque de coopération sécuritaire avec le voisin de l’est, l’Algérie.

Jeune Afrique : Le sommet du G5 du Sahel, auquel le Maroc a pris part récemment, a mis l’accent sur le terrorisme, et exigé « une action d’envergure ». Quelle est la menace pour le Maroc ?

Cherkaoui Habboub : Le Sahel représente un grand danger, et donc un grand défi sécuritaire pour le Maroc. C’est de cette région que provient aujourd’hui la menace terroriste qui pèse sur le royaume et sur les pays voisins. Cela s’explique par les troubles aussi bien politiques que socio-économiques que connaît la zone. Il s’agit d’une vaste région où la surveillance sécuritaire n’est pas évidente. Après leurs chutes respectives en Afghanistan et en Syrie, les deux principales organisations terroristes, à savoir Al-Qaïda et Daech, ont trouvé dans le Sahel un terrain fertile. Depuis, plusieurs organisations y sont actives : certaines sont affiliées à AQMI [Al-Qaïda au Maghreb islamique], d’autres à Al-Qaïda.

Il y a aussi l’État islamique dans le grand Sahara (EI-GS), dirigé par Adnane Abou Walid al-Sahraoui — natif de Laâyoune et ancien membre actif du Front Polisario. Entre 2016 jusqu’en 2020, il a revendiqué plusieurs opérations terroristes dans la région. D’ailleurs, les États-Unis offrent 5 millions de dollars pour toute information à même de permettre sa localisation. La région du Sahel est en train de devenir un épicentre des organisations terroristes.

Vous établissez un lien entre les organisations terroristes et le Front Polisario… Qu’en est-il exactement ?

Plus de 100 séparatistes du Front Polisario s’activent au sein d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Il est également établi qu’il y a un encadrement dans les camps de Tindouf et un endoctrinement assuré par les imams des camps. C’est aussi un facteur qui a fait de la région du Sahel ce qu’elle est aujourd’hui : une menace aussi bien pour le Maroc que pour les autres pays. Ce constat établi nous renvoie à l’implication des éléments du Front Polisario dans les groupuscules terroristes, soit au sein d’AQMI, soit de l’Etat islamique au grand Sahara.

« Nous le regrettons, mais il n’y a aucune coopération avec notre voisin de l’est, l’Algérie. »

Face à la dangerosité de ces organisations, la coopération sécuritaire régionale est une condition sine qua none pour anéantir la menace. Or, et nous le regrettons, il n’y a aucune coopération avec notre voisin de l’est, l’Algérie. Il s’agit là d’un danger, mais aussi d’un frein, pour tous les efforts consentis par les pays de la région et les autres puissances mondiales pour lutter contre ce phénomène.

Comment le Maroc appréhende-t-il cette menace ?

Le Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ) est le bras juridique de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) – son travail et son champ d’action est donc essentiellement basé sur les informations recueillies et fournies par cette dernière. La DGST suit de très près l’évolution de la criminalité dite terroriste aussi bien au niveau local qu’aux niveaux régional et international. Depuis les attentats du 16 mai 2003, le Maroc a adopté une approche globale, intégrée et multidimensionnelle, dont les mots d’ordre sont la vigilance et l’anticipation. Ces deux principes sont aujourd’hui fondamentaux face à la menace du Sahel.

Siège du BCIJ, sous bonne garde, à Salé.

Siège du BCIJ, sous bonne garde, à Salé. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Cinq ans après sa création, quels sont selon vous les nouveaux défis auxquels le royaume est confronté dans sa lutte contre le terrorisme ?

Outre la région du Sahel, le retour des combattants terroristes marocains constitue l’un des plus grands défis pour le BCIJ et le royaume. Pour rappel, 1 654 Marocains ont rejoint les rangs de l’organisation terroriste de l’État islamique depuis son émergence en 2014. Ces individus ont été formés à la fabrication des explosifs et de poisons mortels, entre autres.

En somme, ce sont des combattants qui sont dotés aujourd’hui d’une expérience guerrière. Parmi ces 1 654 Marocains, 270 sont rentrés au Maroc. De son côté, le BCIJ a traité 137 cas, c’est-à-dire que nous avons réussi à déférer devant la justice 137 individus. Parmi eux, 115 ont été actifs dans la zone syro-irakienne, 14 en Libye, en plus de huit autres combattants ont été rapatriés par le royaume, en coordination avec les Etats-Unis en 2019.

Qu’en est-il des femmes et des mineurs marocains toujours bloqués dans les zones de conflits ?

Il y a 288 cas de femmes concernées, dont 99 sont rentrées. Du côté des mineurs, nous recensons 391 enfants, dont 82 ayant regagné le Maroc. Le Maroc considère tous ceux qui ont rejoint les organisations terroristes comme des présumés terroristes. Quand une personne rallie la zone syro-irakienne, elle est logiquement formée au maniement des armes et a, de ce fait, participé à des confrontations.

« Le retour des combattants terroristes marocains constitue l’un des plus grands défis pour le BCIJ et le royaume »

L’arsenal juridique marocain et ses dispositions légales s’appliquent à la fois aux hommes et aux femmes. S’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt ou si l’on dispose d’informations précises sur son implication dans les rangs terroristes, l’individu est immédiatement interpellé à son retour au Maroc et déféré devant la justice, en coordination avec le Parquet compétent, en l’occurrence la Cour d’appel de Rabat.

Quid de la question de leur rapatriement ?

Concernant les femmes, elles sont interrogées à leur retour au Maroc. S’il y a des informations précises sur l’implication de l’une d’entre elles dans l’une des zones de conflit, ou si elle a un projet terroriste, elle sera en toute logique poursuivie en justice. Tout ce que je peux dire à ce stade est que la majorité des femmes qui ont rejoint ces zones-là l’ont fait dans un cadre social, ce qui ne les exclut pas de la procédure d’interrogatoire. En revanche, leur rapatriement relève d’une décision politique, que le BCIJ n’est pas amené à prendre.

Le Maroc est-il à l’abri d’une menace terroriste ?

Ce n’est pas parce que le Maroc est considéré comme l’un des pays pionniers dans la lutte antiterroriste qu’il est à l’abri d’une menace terroriste. Pour le dire clairement, nous ne sommes jamais à l’abri, et aucun pays dans le monde ne peut se targuer de l’être.

Dans sa communication officielle, le Maroc se targue d’être un partenaire stratégique dans la lutte antiterroriste. Qu’en est-il réellement ?

Le Maroc est entièrement engagé aux côtés de ses partenaires dans la coalition internationale contre le terrorisme depuis les attentats du 11 septembre 2001. Depuis ce jour-là, le royaume est devenu une cible pour les terroristes.

Ce n’est pas parce que le Maroc est considéré comme l’un des pays pionniers dans la lutte antiterroriste qu’il est à l’abri d’une menace

Après les événements du 16 mai 2003 et sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a adopté une nouvelle approche, dont je vous ai parlé plus tôt. Pour revenir à la coopération internationale, je tiens à préciser que le Maroc est engagé efficacement aux côtés des pays arabes, africains et les autres pays d’autres continents pour lutter contre le terrorisme. Cela passe par le partage des expériences, l’échange des informations et la coordination sécuritaire continue.

Il y a aussi un échange dans le domaine de la formation : plusieurs responsables africains ont été formés au Maroc. Ces responsables viennent essentiellement de pays comme la Mauritanie, le Gabon, le Burkina-Faso, la Guinée-Conakry, le Madagascar et la Tanzanie.

Quel est le dernier exemple en date de cette coopération internationale ?

Il s’agit du soldat américain Cole James Bridges, interpellé en coordination avec le FBI et l’armée américaine pour son implication dans la planification d’actes terroristes en plus de ses liens avec des éléments appartenant à Daech. Il avait suscité l’attention de la DGST l’été dernier pour ses orientations jihadistes et sa sensibilité à la pensée extrémiste.

Les renseignements précis de la DGST au sujet du soldat et de son projet terroriste ont permis aux autorités américaines de l’interpeller et d’éviter un drame. Cet exemple est révélateur de l’approche marocaine, marquée par la continuité et la précision dans l’analyse des informations. Ajoutons à cela le timing de la communication. Autant d’éléments qui ont permis au Maroc d’être réélu, en 2019, pour un troisième mandat à la coprésidence du Forum mondial de lutte contre le terrorisme.

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo (à droite) rendant visite au directeur de la DGSN et de la DGST marocaines Abdellatif Hammouchi, jeudi 5 décembre 2019 à Témara.

Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo (à droite) rendant visite au directeur de la DGSN et de la DGST marocaines Abdellatif Hammouchi, jeudi 5 décembre 2019 à Témara. © DR

Le Maroc va accueillir le Bureau-programme des Nations unies pour la lutte contre le terrorisme et la formation en Afrique. Comment le BCIJ va collaborer avec cette institution onusienne ?

Le terrorisme est un ennemi commun. Le but de ce Bureau-programme est d’unifier les efforts et de discuter de tous les sujets liés au terrorisme sur le continent africain. C’est un honneur pour nous que ce bureau prenne ses quartiers au Maroc. Les institutions du royaume, notamment le BCIJ, ne vont pas lésiner sur les moyens, que ce soit en termes d’échange d’expérience ou en termes de formation, pour faire réussir ce projet.

Nous n’attendons pas qu’un pays loue nos efforts pour lui envoyer des renseignements

La DGST a reçu récemment des félicitations du FBI et de la CIA pour le « niveau de coopération distingué et de partenariat avancé » avec les services marocains. De quoi cette lettre est-elle le nom ?

La coopération internationale est une nécessité pour tous les pays. Les États-Unis louent la coopération fructueuse avec le Maroc, d’autres pays comme la Belgique ou la France l’ont déjà fait. Avec l’Espagne, nous comptabilisons aujourd’hui dix opérations conjointes pour le démantèlement de cellules. Nous n’attendons pas qu’un pays loue nos efforts pour lui envoyer des renseignements. Si un pays est en danger, nous lui envoyons toutes les informations dont nous disposons pour sauver les vies humaines et préserver la stabilité du pays.

Après plus de cinq ans d’existence, quel bilan faites-vous de l’institution que vous dirigez aujourd’hui et que vous avez rejoint à sa création en 2015 ?

Le bilan est très satisfaisant. Depuis la création du BCIJ, 82 cellules ont été démantelées, dont 76 en relation avec l’État islamique. 1338 personnes ont été interpellées, 14 femmes, et 33 mineurs. Seuls 54 individus interpellés avaient des antécédents judiciaires liés au terrorisme. Si l’on parle plus généralement du bilan marocain dans la lutte antiterroriste, le royaume a pu démanteler 209 cellules depuis 2002. En 2020, le BCIJ a démantelé 8 cellules terroristes. Concernant les combattants tués lors des affrontements dans la zone syro-irakienne, leur nombre s’élève à 745.

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