Politique

Algérie : Abdelouahab Benzaïm réveille le Parlement

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Par - à Alger
Mis à jour le 9 mars 2021 à 15:42

Le sénateur Abdelouahab Benzaïm © DR

Pas une semaine ne passe sans que le bouillant sénateur ne s’empare d’un sujet et n’en fasse un débat national. Sa dernière polémique : la retraite « dorée » des parlementaires.

C’est par lui qu’a éclaté la polémique sur les retraites plus que confortables des hauts cadres de l’État. En levant le voile sur les privilèges de la République, Abdelouahab Benzaïm s’est exposé à une salve de critiques.

Mais le sénateur ne désarme pas : « Je me battrai pour la justice sociale quoi qu’il m’en coûte », martèle-t-il d’une voix retentissante, au débit rapide.

L’intéressé tangue au creux de la tempête qu’il a soulevée. « On me calomnie. Pourtant, à ce jour, je suis une page blanche, je n’ai rien à me reprocher », se défend-t-il.

Coup de pied dans la fourmilière

Il dit résister à des pressions venues de toutes parts depuis ses révélations sur l’indexation des retraites des membres du Conseil national de transition (CNT, qui a légiféré de 1994 à 1997, pendant la vacance du Parlement) et sur les salaires des parlementaires en cours de mandat.

Des retraites de 400 000 dinars mensuels, soit vingt fois le salaire minimum garanti

Ce faisant, Abdelouahab Benzaïm a ouvert une boîte de Pandore scellée depuis vingt-quatre ans. Avant de céder leurs fauteuils du Palais Zighoud-Youcef [siège de l’Assemblée populaire nationale] aux députés élus lors des premières législatives pluralistes de l’histoire de l’Algérie, en juin 1997, les membres du CNT avaient adopté une loi leur accordant, à vie, un revenu évolutif.

Benzaïm affirme que le montant brut de leur retraite atteint aujourd’hui 400 000 dinars par mois (environ 2 500 euros), soit vingt fois le salaire minimum garanti (20 000 dinars, 125 euros).

Ce déballage impromptu à la veille de prochaines échéances électorales passe mal, notamment auprès de hauts cadres qui bénéficient d’un régime spécial de retraite.

Trois anciens membres du CNT, en particulier, ont réagi : Abdelkader Bengrina, candidat malheureux à la présidentielle du 12 décembre 2019 ; Zoubida Assoul, membre du collectif de défense des détenus d’opinion, très active au sein du Hirak ; Djilali Soufiane, président du parti Jil Jadid et nouvel allié du pouvoir.

Si le régime spécial des retraites est révisé, je serai moi aussi concerné », se défend Benzaïm

Djilali Soufiane a ainsi accusé le sénateur de vouloir torpiller le processus de dialogue avec les partis politiques qu’a engagé le président Tebboune et de discréditer les personnalités qui l’ont rejoint. « Ce qu’il fait n’est pas innocent. Moi, je n’ai pas obtenu de biens de l’État », a-t-il lancé lors une conférence de presse, le 3 mars.

« Je n’ai jamais bénéficié de l’aide de l’État pour acquérir un bien immobilier, a protesté Abdelouahab Benzaïm. On m’accuse de manœuvres tendancieuses. Pourquoi ? Si le régime spécial des retraites est révisé, je serai aussi concerné. »

Méthodiquement, le sénateur rejette une à une les allégations le visant et dément chercher à assouvir des ambitions politiques. « Je suis inéligible aux élections locales et aux législatives anticipées. Je ne suis pas intéressé par un poste de ministre. Je milite pour corriger des erreurs sociales. Je le dis et je le répète, il ne faut pas qu’il y ait deux régimes de retraite. J’ai eu des échos favorables du gouvernement à ce propos », souligne-t-il.

Agitateur

Abdelouahab Benzaïm est toutefois conscient qu’il mène un combat difficile : s’attaquer aux retraites d’anciens ministres, walis (préfets), dirigeants de sociétés ou d’organismes publics et parlementaires est une entreprise politiquement risquée. Mais, à 50 ans, il n’en est pas à sa première polémique.

Ses interventions tonitruantes ont le chic d’embarrasser les ministres

Élu sur la liste du FLN d’Alger, le sénateur se démarque par des interventions souvent tonitruantes, volontiers provocantes, qui ont le chic d’embarrasser les ministres. Son ton enlevé et sa promptitude à engager le débat sur des questions taboues jurent avec l’attitude généralement amorphe des élus du FLN, parti majoritaire dans les deux chambres du Parlement.

Lorsque, en décembre 2015, il est élu au Conseil de la nation, dominé par des sénateurs de plus de 60 ans, Benzaïm, âgé de 45 ans, a l’avantage de la jeunesse. Dans un milieu peu habitué à s’opposer à l’exécutif, son audace détone. Retraites, importations de voitures d’occasion, gestion de la crise sanitaire, reprise des vols aériens internationaux… Le parlementaire fait feu de tout bois.

Pour démontrer que la controverse qu’il a suscitée n’est pas motivée par des calculs politiciens, l’élu d’Alger mise sur un combat au long cours. Diffusée en janvier 2020, la vidéo de son intervention sur les fortes disparités qui séparent le régime ordinaire des retraites de celui, très avantageux, des hauts cadres de l’État, est rapidement devenue virale (12 millions de vues).

Ould Abbès à son tableau de chasse

Au début de 2018 déjà, au moment de la grève des enseignants, Benzaïm était entré en conflit direct avec l’ex-secrétaire général du FLN, Djamel Ould Abbès, après avoir réclamé le limogeage de Nouria Benghabrit, la ministre de l’Éducation – une proche du président déchu Abdelaziz Bouteflika.

Convoqué en conseil de discipline du FLN, il avait tout bonnement décidé de ne pas s’y présenter. Son refus de se plier à la censure de la direction du vieux parti lui avait valu le soutien de nombreux militants.

« J’ai sauvé l’emploi de 19 000 enseignants menacés de radiation et, en plus, j’ai été réhabilité par le parti après le départ de Djamel Ould Abbès [détenu à la maison d’arrêt d’El-Harrach depuis près de deux ans pour des faits de corruption] », raconte celui qui n’a pas hésité à publier sa propre fiche de paie sur sa page Facebook.