Politique

Comment Paul Biya entend changer l’image du Cameroun

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 25 mars 2021 à 13h20
Paul Biya présentant ses vœux à la nation le 31 décembre 2020.

Paul Biya présentant ses vœux à la nation le 31 décembre 2020. © MABOUP

Handicapé ces dernières années par une série de crises – politique, sécuritaire et économique –, le Cameroun veut réaffirmer son rang de puissance régionale. Mais il doit relever de nombreux défis s’il veut convaincre que la situation s’améliore.

Le palais d’Etoudi a le triomphe modeste. La présidence camerounaise ne crie pas victoire alors que, selon un haut responsable, « la guerre en zone anglophone est quasiment finie. Mis à part quelques heurts survenant généralement les jours de lock down [la journée ville morte hebdomadaire], il ne se passe plus rien ».

Interrogé par Jeune Afrique depuis la prison de Kondengui, où il purge une peine d’incarcération à vie, Sisiku Ayuk Tabe, président de la République d’Ambazonie, n’est pas du même avis. « Ce n’est pas la première fois que nous les entendons dire cela. Ils devraient faire correspondre leurs paroles à la réalité. Souvenez-vous de leurs dénégations après la révélation du massacre de Ngarbuh et de bien d’autres. La guerre fait rage depuis quatre ans maintenant », rappelle-t-il.

Défaite du projet sécessionniste

Quoi qu’il en soit, à la présidence, comme partout dans les milieux décisionnaires, la défaite du projet sécessionniste ne fait plus de doute. Fort de cette certitude, le pouvoir se plaint de ce que la presse internationale persiste à présenter la Cameroun comme étant un pays en guerre alors que, selon lui, la paix est revenue dans les deux régions anglophones.

Pareillement, dans l’Extrême-Nord, où sévissent encore de manière sporadique des hordes barbares de la secte islamiste Boko Haram, quelques escarmouches ne font pas une guerre.

Il n’empêche, cinq années de lutte armée ont laissé des stigmates dont l’un des plus graves, aux yeux des autorités, est de défigurer l’image du pays, jadis connu pour sa stabilité. Articles de journaux et rapports d’ONG compilent les méfaits des belligérants, donnant au Cameroun une réputation susceptible de rebuter investisseurs et touristes. Mais pour la première fois de manière aussi direct, un rapport de l’ONG Human Rights Watch a dénoncé le 12 mars les violences commises par les séparatistes qui, estime l’organisation, ont délaissé leurs revendications  et sont devenus des criminels agissant en bandes organisées.

Le pouvoir veut profiter de l’accalmie pour reprendre en main sa communication

Conforté dans sa posture de fermeté sur le plan militaire en même temps que dans sa main tendue aux rebelles sur le plan politique, le pouvoir veut profiter de l’accalmie pour reprendre en main sa communication. Problème, il lui manque un événement fondateur pour « vendre » le retour à la paix. Le dialogue national ? « Il a eu le mérite d’être tenu même si des rivalités internes ont empêché le Premier ministre, Joseph Dion Nguté, d’en faire le service après-vente », estime un homme politique.

Pour faire revenir les investisseurs, Yaoundé mise aussi sur la décrispation du climat politique. Les tensions ont baissé, les manifestations de l’opposition ont cessé. La crise postélectorale consécutive à l’élection présidentielle de 2018 touche donc elle aussi à sa fin.

Alors que la base révolutionnaire du parti de l’opposant Maurice Kamto, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), pousse celui-ci à maintenir le gouvernement sous pression dans la rue, le leader a choisi de mettre en sourdine son « plan de résistance pacifique ». Même s’il a boycotté les régionales de décembre dernier en exigeant une réforme préalable du code électoral pour des élections démocratiques.

Le pouvoir profite également de l’affaiblissement du Social Democratic Front (SDF), l’autre grand parti de l’opposition, débordé sur sa droite par les sécessionnistes dans son propre fief, les régions anglophones. Son discours fédéraliste est devenu inaudible, d’autant que les modérés du parti préfèrent attendre d’expérimenter le statut spécial que prévoit la décentralisation mise en œuvre depuis le scrutin des régionales.

Activistes de la diaspora

Dans le même temps, le SDF est en pleine crise existentielle depuis que l’opposant historique John Fru Ndi a fait part de sa volonté de passer la main à plus jeune que lui, déclenchant malgré lui une guerre de succession, qui se livrent pour l’instant radicaux et modérés à fleurets mouchetés.

L’image du Cameroun est aussi brouillée par le fait que les confrontations intérieures se sont déportées à l’étranger. Les séjours du président en Suisse, en France ou aux États-Unis donnent lieu à des affrontements entre son service de sécurité et les activistes de la diaspora, farouchement anti-Biya. Ces dernières années, à plusieurs reprises, ils ont essayé de prendre d’assaut les hôtels où résidait le chef de l’État.

Comment apaiser les relations du pouvoir avec les Camerounais de l’étranger ? Pour décrisper l’atmosphère, Paul Biya a initié un mouvement d’ampleur au sein de la diplomatie. Plusieurs nouveaux ambassadeurs ont été déployés, alliant compétences sécuritaires et expérience diplomatique, tel André Magnus Ekoumou, nommé le 30 juin 2020 ambassadeur du Cameroun en France.

Ce diplomate, qui a passé plus de deux décennies à la présidence où il s’est notamment occupé des dossiers liés à la sécurité, est à l’œuvre en France pour désamorcer les tensions et resserrer les liens avec ses concitoyens vivant dans l’Hexagone.

À Berlin, en Allemagne, où les locaux de l’ambassade ont été dégradés, Paul Biya a nommé le 2 novembre dernier Victor Ndoki, un commissaire de police, ancien haut cadre de la Sûreté nationale, avec la même mission.

Une revanche pour le pays

Cérémonies d’ouverture du CHAN 2020.

Cérémonies d’ouverture du CHAN 2020. © MABOUP

Ces changements font espérer des lendemains meilleurs au palais d’Etoudi où on souhaite mettre en avant la tenue réussie du dernier Championnat d’Afrique des nations (CHAN), au cours duquel les visiteurs et les téléspectateurs ont pu apprécier la qualité des infrastructures du pays d’accueil. Des stades flambant neufs, des capacités hôtelières publiques et privées améliorées avec l’appui de l’État, une voirie urbaine rénovée et bien entretenue, etc.

C’est sans conteste une revanche pour ce pays qui avait dû reporter la tenue de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de 2019 à 2021, puis à 2022 pour cause de retard dans la livraison des ouvrages. Les Camerounais espèrent organiser, dans un an, la première CAN post-Covid-19 avec des airs de fête. Pour cela, le gouvernement ne lésine pas sur les moyens. Yaoundé a emprunté 55 milliards de F CFA (près de 84 millions d’euros) pour achever le nouveau complexe sportif qu’il fait construire à Olembe, au nord de la capitale.

Les réseaux sociaux se sont emparé de la décision pour décrier un endettement excessif

Mais, là encore, le gouvernement a oublié que l’information vaut mieux que les commentaires. Les autorités ont dû inviter la presse pour expliquer les tenants et les aboutissants de ce nouvel emprunt. Il a fallu calmer les réseaux sociaux, qui s’étaient emparé de la décision pour décrier un endettement excessif, « dont le remboursement incombera aux infortunées générations futures » et, aussi, pour critiquer ce gouvernement qui « ne rend aucun compte » sur les opérations qui entourent l’ensemble du programme de construction des infrastructures.

Changer la perception du pays à l’extérieur est un pari difficile. De même que retrouver une croissance forte. Le gouvernement a ainsi adopté une stratégie nationale de développement (SND 2020-2030). Elle fixe un cadre de référence dans sa politique d’industrialisation tout en prenant en compte les recommandations du Grand dialogue national (GDN) convoqué par le chef de l’État en septembre 2019.

Condition du succès, selon les prévisionnistes du ministère de l’Économie, « le taux de croissance annuel devrait se hisser de 4,5 % à 8,1 % en moyenne durant la période 2020-2030. Et la croissance du secteur secondaire (hors pétrole) se situer à plus de 8 % en moyenne, tandis que le déficit de la balance commerciale devrait décroître de 8,8 % du PIB en 2018 à moins de 3 % en 2030 ».

L’apport de la diplomatie économique

Le défi apparaît ardu pour un pays qui n’a pas réussi telle performance depuis les années 1970-1980. Nouveauté notable par rapport aux documents précédents, celui-ci intègre la contribution de la diaspora au développement, de même que l’apport de la diplomatie économique. Est également prise en compte la rationalisation de la gestion des établissements et entreprises publiques.

Restaurer la réputation du pays aura pour conséquence d’attirer plus d’investissements. Cela passe également par l’amélioration du climat des affaires. Dans le rapport « Doing Business » 2020 de la Banque mondiale, le Cameroun était classé à la 167e position parmi 190 pays, ce qui représente une légère baisse par rapport à l’édition 2019, dans laquelle il avait atteint le 166e rang.

Malgré les critiques, le Cameroun entend de nouveau tenir son rang d’économie phare de la sous-région.

Commentant cette contreperformance, le Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam) estime que « d’une manière générale, la mise en œuvre des réformes Doing Business doit aboutir à la réduction des procédures, délais et coûts dans les domaines tels que la création d’entreprise, l’obtention d’un permis de construire, le raccordement à l’électricité […]. À cet effet, la plupart des pays de la zone Franc ont été plus ambitieux que le Cameroun. Par exemple, on y met cinq fois plus de temps pour créer une entreprise qu’au Togo ».

Malgré les critiques, le Cameroun entend de nouveau tenir son rang d’économie phare de la sous-région. Il peut y arriver s’il parvient à surmonter ses problèmes de gouvernance tels que la bureaucratie, qui alourdit le fonctionnement de l’État, la corruption, qui gangrène notamment les processus d’attribution et d’exécution des marchés publics, l’extrême centralisation, qui fait remonter à la présidence des décisions qu’on aurait pu prendre à un échelon inférieur, alors que, dans le même temps, le chef de l’État, à 88 ans passés, a pris l’habitude de se mettre régulièrement en retrait de la vie publique.

Soigner l’image du pays est donc une gageure tant que des réformes structurelles courageuses ne seront pas entreprises et des changements de méthodes mis en place.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3100_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte