Société

Maroc : #TaAnaMeToo, une websérie qui libère la parole des victimes de viols

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Mis à jour le 09 mars 2021 à 11h24
Au Maroc, les victimes de sont susceptibles d’être accusées d’avoir pris part à une relation sexuelle hors mariage, et d’être emprisonnées en vertu de l’article 490.

Au Maroc, les victimes de sont susceptibles d'être accusées d’avoir pris part à une relation sexuelle hors mariage, et d’être emprisonnées en vertu de l’article 490. © FADEL SENNA/AFP

Produite par le studio créatif Jawjab, filiale d’Ali’n Productions fondée par le cinéaste marocain Nabil Ayouch, la websérie animée donne à entendre le témoignage de femmes victimes d’agressions sexuelles. Une démarche inédite dans le monde arabe.

Quatre femmes, quatre viols. Des drames tus, pendant des années, sous la pression d’une société culpabilisatrice, des menaces, la peur du qu’en dira-t-on… Et dont les victimes ont décidé, pour la première fois donc, de parler dans #TaAnaMeToo, une série de vidéos coup de poing produites par le studio créatif marocain Jawjab.  Objectif : briser l’omerta qui entoure les agressions sexuelles au Maroc, où seules 6,6 %  des personnes ayant subi un viol osent porter plainte. Alors même qu’une femme marocaine sur deux déclare avoir été victime de violences, selon une enquête du ministère de la famille datée de 2019 — dont plus d’un tiers seraient des viols.

«  J’ai signé mon arrêt de mort le jour où je me suis mariée : le viol conjugal est le pire de tous, car il se produit chaque soir. Dès que la nuit tombait, j’avais la boule au ventre. J’avais peur. Alors je m’arrangeais pour me coucher très tôt, avant qu’il ne rentre du travail. Mais rien n’y faisait : il me réveillait et me forçait à avoir des rapports sexuels avec lui », confie l’une d’elles dans une des vidéos. « J’avais 10 ans quand mon frère m’a violée pour la première fois. Et ça a duré pendant plusieurs années », souffle une autre, qui a pourtant tenté d’alerter sa famille sur le calvaire qu’elle endurait.

 

« Ma mère m’a accusée d’avoir tout inventé, explique la jeune femme. Quant à mon père, s’il a commencé par être bouleversé quand je lui ai raconté et par parler de porter plainte, il a très vite changé d’avis sur ce qu’il fallait faire […] Aujourd’hui, douze ans après, mon frère va se marier, il est passé à autre chose, comme si rien ne s’était jamais produit.

Briser le silence… anonymement

Mais si ces quatre femmes ont accepté de livrer leur histoire, en toute franchise et sans détours, elles ont souhaité préserver leur anonymat. « Au Maroc, il reste encore beaucoup de chemin à faire pour qu’un jour ces témoignages puissent se faire à visage découvert », souligne Youssef Ziraoui, producteur de la websérie, et directeur général de Jawjab.  « Il en va d’abord de leur sécurité. Car on ne va pas se voiler la face : la peur de l’opprobre, de la hchouma (honte), est encore très forte. C’est d’ailleurs elle qui pousse de nombreuses victimes et leurs familles à étouffer ces drames, en plus de la difficulté pour elles de prouver qu’elles ont été abusées, la charge de la preuve revenant à la plaignante ».

Les victimes de viols sont susceptibles d’être accusées d’avoir pris part à une relation sexuelle hors mariage, et d’être emprisonnées en vertu de l’article 490

Pire encore, les victimes sont susceptibles d’être accusées d’avoir pris part à une relation sexuelle hors mariage, et d’être emprisonnées, en vertu de l’article 490 du Code pénal marocain, qui punit « d’emprisonnement d’un mois à un an toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ».

Aussi, pour protéger ces femmes rencontrées par la journaliste de Jawjab Zaïnab Aboulfaraj grâce à l’association Tahaddi et qui ont accepté de témoigner, le studio créatif, qui a fait de la lutte pour les libertés individuelles sa marque de fabrique, a mis à contribution plusieurs artistes et dessinateurs marocains : Meryem Aït Aghnia, Oussama Abbassi, Nass Reda-Fathmi, ou encore Zaïnab Fassiki, connue pour son travail en tant qu’ »artiviste » combattant le patriarcat par le dessin, comme elle aime à se présenter.

« Nous avons pris le parti  de solliciter des artistes marocain.e.s afin qu’ils.elles mettent en images ces témoignages. Notre vocation, en tant que média, n’est pas tant d’initier un mouvement, mais simplement de donner un maximum de résonance à celles qui ont fait le choix de parler, de faire en sorte qu’elles soient désormais écoutées par la société marocaine », martèle celui qui dirige depuis 2017 cette filiale digitale d’Ali’n Production fondée par le cinéaste marocain Nabil Ayouch (Ali Zaoua, Les Chevaux de Dieu, etc.) et à l’origine de plusieurs séries vidéos emblématiques telles que Marokkiates (harcèlement sexuel dans les rues) et Koun (droit à disposer de son corps).

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