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Walter Sisulu nous a quittés

Par - Par Élise Colette
Mis à jour le 12 mai 2003 à 01:00

Les années passent et les dinosaures du Congrès national africain (African National Congress-ANC) s’éteignent les uns après les autres. Après la mort d’Oliver Tambo en 1993 et de Govan Mbeki en 2001, Max Sisulu a annoncé le 5 mai la disparition de son père, Walter Max Ulyate Sisulu.

« Une partie de moi s’en est allée », a immédiatement déclaré le plus célèbre de ces monstres de l’histoire politique sud-africaine encore en vie, Nelson Mandela. Le père de la « nation arc-en-ciel » a salué en Sisulu son mentor, son plus proche ami, « celui qui me connaît le mieux », et l’un des géants de la libération du peuple noir. « S’il y a une autre vie après ce monde, j’aurais aimé être là le premier, afin de pouvoir l’accueillir. »

Walter Sisulu est décédé à Johannesburg dans les bras de son épouse, Albertina, elle aussi fervente militante antiapartheid, surnommée « la mère de la nation », qu’il avait épousée en 1944 et dont il avait eu cinq enfants. À 90 ans, il souffrait chaque jour un peu plus de la maladie de Parkinson.

Cela faisait déjà plusieurs mois qu’il ne déjeunait plus avec Mandela. Et pourtant, ils ne s’étaient jamais quittés depuis leur rencontre en 1941. « Pendant ces soixante-deux dernières années, nos vies ont été enchevêtrées, a expliqué Mandela. Nous avons marché côte à côte dans la vallée de la mort, soignant les blessures de l’autre, nous soutenant l’un l’autre quand nos jambes flanchaient. Nous avons partagé la joie de vivre, et la souffrance. Ensemble nous avons savouré le goût de la liberté. »

La vie de Walter Sisulu est celle d’un homme ordinaire dont le destin extraordinaire est lié à celui du parti auquel il consacra toute sa vie, l’ANC. Né en mai 1912 à Engcobo dans le Transkei, au sein d’une famille modeste, le jeune Walter arrête ses études à l’âge de 15 ans. Mais il ne cessera de se former, seul. De 1928 à 1949, il pratique toutes sortes de métiers, affrontant à chaque fois un patronat qu’il juge injuste, et se formant à la lutte. De coursier à maçon, en passant par les sombres mines de Rose Deep à Germiston, les cuisines d’une famille blanche de Londres et les fourneaux d’une boulangerie, Sisulu termine sa carrière de travailleur dans les années quarante à la tête d’une petite agence immobilière chargée de gérer les terrains concédés à la communauté noire de Johannesburg, avant qu’elle ne les perde définitivement sous le régime de l’apartheid.

Dès 1940, il rejoint les rangs de l’ANC et devient rapidement le responsable du parti pour la région de Johannesburg. Un jour de 1941, un grand homme sûr de lui se présente à la porte de sa maison d’Orlando, un quartier de Soweto. Il s’appelle Nelson Mandela, a six ans de moins que lui, et veut militer. « Dès que je l’ai vu, j’ai su que c’était l’homme que je cherchais pour diriger le peuple africain », avouera plus tard Walter Sisulu en parlant de son poulain. L’Histoire ne les séparera plus.

En 1944, après avoir rejoint le militantisme affiché d’Oliver Tambo, ils créent la Ligue des jeunes de l’ANC, optant pour une ligne politique plus ferme et plus revendicatrice que celle de leurs aînés. En 1949, ils réussissent à noyauter l’ANC, et Sisulu est nommé premier secrétaire général à temps plein du parti. Le programme d’action vient d’être adopté. La protestation de masse et la désobéissance civile deviennent les maîtres mots. En 1954, deux ans après le lancement de la « campagne de défiance », le parti blanc, au pouvoir depuis six ans, force Sisulu à quitter son poste.

C’est le début d’une longue série de séjours en prison, couronnés par le procès de Rivonia, où les dirigeants de l’ANC furent jugés en juin 1963 pour tentative de sabotage et risquaient la peine de mort. Ils furent condamnés à la prison à vie.

À Robben Island, à partir de 1964, Sisulu partage la cellule de Govan Mbeki, le père de Thabo, actuel président de la République. Il en sort le 15 octobre 1989, quelques mois avant son compagnon Mandela. Et recommence la lutte, officiellement cette fois. En 1991, il est nommé vice-président de l’ANC et prend part aux négociations sur la Constitution face au Parti national. En 1994, il se juge trop fatigué pour participer au premier gouvernement démocratiquement élu d’Afrique du Sud.

C’est en décembre dernier, au congrès de l’ANC, qu’il a mis fin à toute activité militante et a quitté la vie politique. Le 18 mai, Walter Sisulu devait avoir 91 ans. Il était l’esprit qui se cachait derrière les grandes figures charismatiques d’un pays « qui lui doit beaucoup », comme le rappelait, il y a un an, Thabo Mbeki.